Le festival du déménagement de Montréal, unique au monde

par Charles Grandmont

Reuters 30 juin 1999



Les touristes en restent bouche bée et la ville en est congestionnée, mais chaque 1er juillet qu'amène le calendrier, tout Montréal est frappé d'une frénésie du déménagement.

En cette première journée de juillet, presque le cinquième du million d'habitants que compte la deuxième plus grande ville canadienne démenage sous un nouveau toit. Le chaos qui en résulte est évident, d'innombrables camions de déménagement obstruant les rues de cette ville insulaire baignée par le fleuve Saint-Laurent.

Dans certains quartiers en vogue, les gens déménagent dans une maison sur deux, certains ne déplaçant leurs pénates que quelques portes plus loin. Un étrange jeu de chaises musicales s'en suit, le nouvel arrivant devant attendre que l'ancien occupant libère les lieux.

«Si jamais cela arrivait à New York, ça serait l'enfer», observe Steve Verras, vice-président de l'agence immobilière new-yorkaise Thompson Kane Realty.

A la différence des résidants de grandes capitales comme Paris ou New York, les Montréalais sont touchés par une forme de nomadisme qui les poussent à changer régulièrement de logis, parfois aussi souvent que chaque année. Et par une tournure inexpliquée de l'histoire, ces nomades modernes ont adopté le premier juillet comme date fétiche pour déménager.

«La moitié de la population de la ville a déménagé au cours des cinq dernières années», indique Danielle Dionne, du service d'habitation de la ville de Montréal.

La forte concentration de déménagement le 1er juillet est une bénédiction pour l'industrie de la location de camion, qui n'hésite pas à doubler ou tripler ses tarifs aux alentours de cette date. Soudainement, des parents éloignés possédant une camionnette redeviennent très populaires.

La fièvre du déménagement, qui frappe alors que Montréal est envahi par les touristes attirés par les nombreux festivals, force aussi les compagnies d'électricité et de téléphone à appeler en renfort des centaines de travailleurs pour effectuer les nouveaux branchements des services publics.

Alors que le soleil se couche sur la ville, les camions de déménagement laissent le pavé aux véhicules de livraison des restaurants, essentiels pour nourrir les parents et amis venus donner un coup de main.

Le festival du déménagement de Montréal, qui a des échos dans le reste de la province, laisse les sociologues pantois.

Certains expliquent ce phénomène par le penchant des Québécois pour l'incertitude, évident dans le débat politique sur l'indépendance qui fait les manchettes depuis quarante ans.

D'autres croient que le grand nombre de logements inoccupés peut inspirer les Montréalais à tenter de trouver un toit plus confortable. Le taux d'inoccupation des logements montréalais oscille autour de 5%, alors qu'il est de moins de 1% à Toronto, la plus grande ville canadienne.

«Les trois quarts de Montréalais sont locataires, et ceux-ci déménagent plus facilement que les propriétaires», souligne Danielle Dionne, ajoutant que les immigrants et les étudiants forment également des groupes sociaux moins sédentaires. Un Montréalais sur quatre est né à l'extérieur du Canada, et plus de 200.000 étudiants vivent dans la région métropolitaine de quelque 3,4 millions d'habitants.

Une équipe de télévision de la BBC est même venue 10 jours à Montréal l'été dernier pour tourner un documentaire sur la folie du déménagement. Les recherchistes n'ont trouvé aucune explication concluante au phénomène, sinon un lien avec une vieille tradition écossaise voulant que chaque 1er mai, les gens avaient le droit de briser leur bail pour trouver un meilleur logis. Les immigrants écossais au Québec auraient importé cette tradition, qui a été déplacée au 1er juillet afin de ne pas pertuber l'année scolaire des enfants.

Une autre explication provient du domaine politique. Le 1er juillet est une journée fériée en raison de la fête nationale du Canada.

Au Québec, où près de la moitié de la population s'est prononcée pour la souveraineté de la province lors du plus récent référendum en 1995, les festivités sont assez discrètes. «En ce jour de la fête du Canada, la meilleur chose qu'un Québécois puisse faire, c'est de déménager», résume Jean-Nicolas Champagne, un étudiant de 25 ans en enseignement du théâtre qui arbore fièrement un chandail orné du fleur-de-lys, emblème national du Québec.

Publié le 30 juin 1999 à 19h01