![]() Barbara Kay
Conte d'hiver... de force 1 - Un nationalisme non fondé sur l'ethnicité; 2- Citoyenneté juridique et politique, |
Je remercie Gauthier de me donner l'occasion de mettre certaines choses au clair. Parlons d'abord de la question des convictions, ces exercices intellectuels qui échappent à Gauthier. S'il avait quelque peu étudié l'histoire, par exemple, il se souviendrait peut-être que la fleur-de-lys a des dénotations politiquement gênantes. C'est en effet un symbole royaliste, caractéristique de l'Ancien Régime, qui devient royalement vexant pour la grande majorité d'entre nous, libéraux et démocrates du nouveau monde, qui tiennent pour acquis que le pouvoir suprême de l'État appartient au peuple ou à ses représentants élus, et non aux symboles archaïques de monarques français ou de nostalgiques de la Nouvelle-France. La fleur-de-lys est un bel emblème régional, mais quand on veut en faire l'emblème national d'un peuple multiculturel, cela devient un oxymore. Et puis il y a cette croix au beau milieu du fleurdelisé. Le nationaliste transi qu'est Gauthier ne voit rien là. Je parie qu'il croit que "les citoyens d'origines, langues et convictions diverses" sont des chrétiens comme lui et la Société Saint-Jean-Baptiste, qui a conçu le drapeau initialement. Son ardeur nationaliste l'amène à imaginer un scénario comique dans lequel des Québécois d'origines, langues et convictions diverses, qui jouissent actuellement des droits, libertés et privilèges que leur confère une nationalité canadienne libre et multiculturelle, trouveraient leur chemin de Damas, jetteraient leur passeport aux orties, changeraient de drapeau et, régénérés, se rallieraient autour du fleurdelisé pour former un "peuple de toutes origines". "Qu'est-ce qu'un peuple?", demandez-vous. Barbara, tout dépend dans quel but vous posez la question. Votre objectif est-il d'établir la pureté des liens du sang, de mettre en place un système d'apartheid où les groupes seraient mutuellement exclusifs, de revendiquer un statut spécial fondé sur des caractéristiques culturelles uniques, d'empêcher les autres groupes de revendiquer la même chose, d'obtenir le contrôle d'un territoire définissable, de vous séparer d'un territoire ou d'un État, d'invoquer un référent d'auto-identification, ou de rassembler une nation d'immigrants comme cela s'est fait avec le "peuple américain"? Si j'énumère tous ces arguments, c'est parce qu'ils ont été invoqués par toutes sortes de gens, dans toutes sortes de contextes, pour toutes sortes de raisons. La notion de peuple n'est ni innocente ni univoque. Pour éviter toute confusion, il faut distinguer les deux sens du mot peuple: 1) peuple au sens ethnique, et 2) peuple au sens sociologique et politique. Au sens ethnique, un peuple est un ensemble de personnes qui appartiennent à un groupe tribal, culturel, linguistique ou religieux, à un clan ou à une nation, et qui ont des liens traditionnels, historiques ou culturels communs, distincts de l'unité politique. Au sens sociologique et politique, un peuple est un ensemble de personnes ayant qualité de citoyens, d'origines ethniques diverses, réunies dans un même État par des affinités sociales, des intérêts communs et des liens nationaux. Ces citoyens sont appelés le corps politique d'une nation. Voilà, telle qu'on l'entend depuis le Siècle des lumières, la définition de peuple, inspirée du sens jacobin du terme, le peuple regroupant tous les citoyens de la République. Il y a confusion lorsque les deux sens du terme sont utilisés de façon interchangeable par des gens qui considèrent que la nationalité est un sous-produit du tribalisme. En termes plus sérieux, des conflits éclatent lorsque le facteur ethnique resurgit avec force, alimenté surtout par des manipulations démagogiques soutenues visant à redonner à la définition sociologique et politique du terme des caractéristiques claniques. C'est ce que l'on constate, par exemple, aujourd'hui en Écosse, où des résidents anglais sont devenus la cible d'insultes ethniques. Dans sa manifestation la plus immonde, l'ethnicité devient le monstre de Frankenstein, qu'on retrouve aujourd'hui dans les horreurs de la Yougoslavie et du Rwanda. Parlons de la dimension "sacrée" du peuple: il n'y aura bientôt plus personne pour la célébrer. Lorsque l'ethnicité devient la pierre angulaire de la nation, il faut craindre pour les droits et libertés des individus, pour les principes de l'égalité, de la démocratie et de la nationalité. Parce que l'ethnicité définit les êtres humains en fonction de leur appartenance à un groupe et non de leurs attributs personnels ou humains, on peut raisonnablement se poser des questions quant à l'intégrité même des membres du groupe. Ont-ils le droit de ne pas se conformer au modèle ethnique qui leur est imposé sans encourir les foudres de la tribu? Songez à l'Iran, à l'Algérie, à Israël, à l'Afrique du Sud à l'époque de l'apartheid, au Pays basque, à l'Inde et son système de castes, etc. L'ethnicité en soi ne garantit aucun droit, aucune liberté, aucune égalité, aucune démocratie, pas même le minimum d'humanité à l'égard des habitants d'une nation. Seules des règles universelles en matière de nationalité peuvent les garantir. L'ethnicité encourage peut-être la solidarité au sein du groupe, mais elle est aussi souvent à l'origine de conflits à l'intérieur et à l'extérieur du groupe. L'ethnicité érige des frontières naturelles entre les gens, car elle présuppose que vous appartenez à un groupe ethnique non pas par choix mais par prescription: vous en devenez membre par accident au moment de la naissance, et vous n'avez aucun contrôle là-dessus. Par contre, prise dans son acception sociale et politique, l'appartenance à un peuple n'est pas assujettie à des frontières naturelles, car elle n'est pas tributaire de l'affiliation ethnique. Lorsque le terme est employé comme synonyme d'affiliation ethnique, on ouvre la porte à l'inégalité, à l'exclusion et aux abus. Prenez le cas du Japon qui, en invoquant le droit du sang, refuse la nationalité japonaise aux enfants nés au Japon mais issus de Coréens établis dans ce pays depuis longtemps. Prenez le cas de l'Allemagne où c'est aussi le droit du sang qui détermine la nationalité, excluant de ce fait les 7,5 millions d'immigrants qui sont venus s'y installer dans les années '60 comme Gastarbeiter (travailleurs invités) et dont les enfants ont grandi dans ce pays. Est-il besoin d'évoquer le cas de la Yougoslavie? Vous reprochez à Gauthier d'essayer de se servir du sens politique et sociologique du terme pour dissimuler son nationalisme ethnique. Et vous avez raison. Mais vous répondez à sa logique ethnique avec des arguments eux aussi ethniques. "J'appartiens déjà à un peuple vieux de 5 000 ans." "Le Canada est une nation, mais les Canadiens sont-ils un peuple?" "J'estime que la nationalité... n'est pas synonyme d'appartenance à un peuple." "On ne peut pas appartenir à plus d'un peuple. On appartient à un peuple par la naissance ou le mariage..." Voulez-vous dire que je ne peux pas vraiment appartenir à un peuple si je n'ai pas le bon pedigree ou si je ne suis pas un descendant direct d'une souche ancienne? Pourquoi ne pourrais-je pas appartenir à plusieurs peuples à la fois? Pourquoi pas si ma mère est italienne, mon père, maltais, et mes grands-mères, française et égyptienne, et une telle mixité généalogique n'était pas rare à Alexandrie, ma ville natale. Votre définition de peuple n'est pas elle aussi très étroite? Je trouve malgré tout votre réponse à Gauthier intéressante car elle illustre bien le caractère ségrégatif de l'appartenance ethnique. Cette appartenance existe, je ne la nie pas. Nous avons d'ailleurs assez d'exemples qui nous rappellent que, dans les situations d'exclusion raciste, de polarisation et de conflits ethniques (ai-je oublié l'Irlande du Nord?), beaucoup de gens s'y trouveront engagés à leur corps défendant. Il faut savoir que, dans la plupart des pays, il y a beaucoup de groupes ethniques qui coexistent et s'affirment dans un même temps et dans un même lieu. Même là où l'État impose la séparation ethnique, ces groupes ne vivent pas en vase clos. Ils restent en contact les uns avec les autres, car aucune société n'est complètement hermétique. L'ethnicité en soi est une variable. Dans la réalité, les caractéristiques de l'appartenance ethnique - le sens de la communauté, l'ethnocentrisme, des traits culturels particuliers, une inclusion systématique - se manifestent différemment non seulement d'un groupe ethnique à l'autre, mais au sein d'un même groupe, d'une époque à l'autre. Ainsi, parce que vous êtes libérale, votre judaïté n'est pas la même que celle d'un juif hassidique. Et nul ne peut affirmer que la québécité d'un Pierre Elliott Trudeau, ou d'une majorité de Québécois de souche en l'occurrence, est la même que celle de Gauthier! Un conflit éclate et fait boule de neige lorsqu'un groupe ethnique, fort du pouvoir qu'il croit tenir de sa majorité, essaie d'imposer son modèle ethnoculturel à tous les autres groupes qui coexistent sur le même territoire. En fait, cela suffit parfois à susciter chez certains groupes le désir de former un peuple alors qu'ils n'y auraient peut-être jamais songé si nul n'avait menacé leur intégrité et leur liberté. Souvenez-vous de la tentative avortée du PQ, en 1995, de créer un État ethnique au Québec. Cela eut immédiatement pour effet de rassembler un peuple canadien de toutes origines, de toutes langues et de toutes convictions, y compris des Québécois de souche, résolu à combattre la sécession et prêt à envisager la partition afin de pouvoir rester canadien! Même si l'ethnicité est fondée sur l'"union sacrée" que confère la descendance, c'est-à-dire sur le droit du sang, cette hypothèse n'est pas valide dans bien des situations concrètes. En fait, elle peut même susciter une profonde désunion parmi les membres d'un même groupe ethnique. Songez aux familles québécoises!
À votre question: "Les Canadiens sont-ils un peuple?", je réponds: absolument! Et nous sommes sans
doute l'un des rares peuples au monde à ne pas être obligés de nous définir comme un peuple ethnique:
quelle chance nous avons! Nous estimons que notre appartenance sociale et politique au peuple canadien
a plus de sens et plus de valeur qu'une définition ethnique de notre identité. Le génie du peuple canadien
est d'avoir forgé, pacifiquement, l'unité nationale malgré une diversité démographique considérable. L'unité
et la diversité, l'unité dans la diversité, voilà des composantes inséparables de notre psyché collective. Elles
sont à la fois l'originalité et la fierté des Canadiens. C'est ce que nous appelons la "nationalité
multiculturelle" parce que nous avons rejeté le principe d'une culture ou d'un groupe ethnique dominant. La
meilleure preuve en est que Gauthier et ses amis nationalistes essaient désespérément d'imiter le modèle
du peuple canadien pour leur fleurdelisé!
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