Le fiel

Clinton Archibald

LeDroit 25 mai 1999



Les mots tendres n'ont jamais été la marque de commerce de William Johnson, président d'Alliance-Québec, l'organisme qui se veut le porte-parole de la minorité de langue anglaise du Québec. Mais ceux qu'il a eus pour son ex-adversaire, John Trent, après que ce dernier eut annoncé son désistement de la course à la présidence du groupe de pression, ne sont pas à la hauteur de la réputation qu'il dit avoir, celle d'un rassembleur. Au sujet des dissidents qui ont claqué la porte, au début du mois, et qui veulent créer avec Trent un groupe parallèle, Johnson a craché son fiel: «Ils sont en train de prouver qu'ils ne peuvent pas se mobiliser. Lorsque je suis devenu président, 1400 nouveaux membres sont arrivés à Alliance-Québec, mais du côté de Trent, je ne perçois même pas un frémissement.»

John Trent, un modèle de modération, ne méritait pas cela. Il n'a pas à rougir de son passé à défendre toutes les causes des minorités de tout acabit et son attachement au Canada, basé sur une saine compréhension du Québec (sa terre natale) et du respect des aspirations dites nationalistes des majoritaires de la Belle Province (protection de la langue et de la culture françaises). Sa contribution à l'édification d'un dialogue harmonieux entre les dirigeants du Québec, qu'ils soient péquistes ou libéraux, et des groupes sociaux, pas nécessairement des minoritaires du reste, pour bâtir une société paisible et stable, respectueuse des droits de chacun, ne date pas d'hier. Il a collaboré, du temps du leadership de Claude Ryan à la barque du PLQ, à fignoler le fameux Livre beige sur une réforme fondamentale du fédéralisme canadien. William Johnson devrait le relire, car il y trouverait sûrement des pistes intéressantes, notamment sur une saine décentralisation d'Ottawa vers les provinces, basé sur un réaménagement des compétences qui doteraient les Canadiens d'un fédéralisme quasi asymétrique, respectueux des différences régionales et culturelles. Mais à bien y penser, il réagirait probablement comme l'a fait, à l'époque, son idole et mentor de toujours, Pierre Elliott-Trudeau, qui l'a rejeté du revers de la main, comme il le fit pour celui de la commission Pepin-Robarts.

John Trent veut donc créer un nouveau groupe qui ne représenterait pas uniquement des «angryphones», des anglophones toujours en colère, selon ses mots, comme ceux qui restent avec Johnson et prônent un style et une attitude antagonistes. Il veut aussi et surtout des modérés qui croient plus important de s'ajuster à une réalité politique qui a fait du Québec un État interventionniste pour protéger ce que Robert Bourassa appelait sa sécurité culturelle. Mais dans le respect des minorités, qu'on a invitées d'ailleurs à participer à la recherche d'un nouveau modus vivendi.

Trent dit pouvoir compter sur les 17 démissionnaires, ainsi que sur des groupements qui se détacheront d'Alliance Québec, dans les semaines à venir. «Je perçois, dit-il, une grande diversité au sein de la communauté anglophone; il y a ceux qui veulent tout faire sauter et il y a les pragmatiques qui veulent faire avancer les dossiers.» Johnson rétorque qu'il saura démontrer que «son» Alliance Québec est la seule et véritable voix des anglophones. Il ajoute, avec son brin d'arrogance coutumier: «Nous allons montrer au gouvernement (lire fédéral) que s'il existe un groupe d'Anglo-Québécois, c'est le nôtre.» Un beau combat. Opposant en fait un coq agressif, chauffé à blanc et prônant, selon ses propres termes, un théâtre de guérilla, et un renard futé, d'un calme désarçonnant et croyant plutôt, de son propre avis, aux négociations pacifiques. Il sera bien intéressant de voir la réaction de Patrimoine Canada, qui donne près de un million de dollars aux anglophones du Québec pour qu'ils s'organisent, revendiquent et trouvent des plans de développement communautaire. Lequel des deux porte-parole a le plus de chance de réussir cela et de faire la paix? Voilà la seule question qui devrait animer nos donneurs de subsides!

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