Les souverainistes et le conflit yougoslave

Kosovo et Québec: même combat?

Par la reconnaissance internationale, nous, Québécois, pourrions un jour demander «l'ingérence» d'autres peuples dans les affaires du «plus meilleur pays du monde»

Claude G. Charron

Membre des IPSO
Ceci n'engage aucunement l'opinion des autres membres

LeDevoir 26 mai 1999



Il semble qu'actuellement certains souverainistes se sentent mal à l'aise par la position prise par le Bloc québécois dans la crise du Kosovo. Un peu d'histoire serait peut-être utile à tout le monde pour mieux comprendre les enjeux de cette guerre. Le grand drame en Yougoslavie vient du fait qu'avec la chute du Rideau de fer, le problème des minorités, longtemps occulté mais jamais résolu, a refait surface dans les Balkans. C'est à la faveur de la velléité internationaliste du marxisme que cette épineuse question avait été enterrée sous le boisseau de l'idéologie. Depuis 1989, les vieux problèmes ont refait surface.

Pendant des décennies, la phrase-choc «Prolétaires de tous les pays, unissez-vous» avait servi de ciment unificateur aux nations qui vivaient sous les parapluies étatiques de l'Union soviétique et de l'ex-Yougoslavie. Grâce au «centralisme démocratique» pratiqué par les partis communistes de ces deux Etats, on avait l'impression que le marxisme avait consacré la mort du nationalisme: une valeur essentiellement bourgeoise.

Le problème n'était en fait que masqué puisque l'idéologie communiste permettait à un nouvel impérialisme - russe et serbe cette fois-ci - de se développer sous le parapluie de la lutte des classes. Avec les privilèges inhérents à leur fonction, les apparatchiks de ces deux peuples pouvaient en toute légitimité s'installer, qui en territoire ukrainien ou lithuanien, qui en territoire slovène ou croate, sans que, dictature du prolétariat aidant, personne puisse même rouspéter. Après tout, ces gens du parti étaient porteurs d'une grande mission: préparer le grand soir, celui de l'égalitarisme.

Avant 1969, en ex-URSS comme en ex-Yougoslavie, d'importantes minorités de la nation dominante s'étaient donc installées sur les territoires des peuples soumis à la dictature du prolétariat. Mais, après la chute du Rideau de fer, s'est dissous le ciment internationaliste qui avait permis à ces minorités privilégiées d'être perçues par les nations autochtones comme étant des éléments «civilisateurs». De plus en plus, les minorités russes et serbes étaient perçues comme des colonisateurs.

Compte tenu d'un contexte historique différent, Russes et Serbes ont réagi différemment à la résurgence du nationalisme des peuples, laquelle avait été si longtemps mise sous cape. Il ne faut pas oublier que, dans le contexte de la fin de la guerre 14-18, le «pacifiste» Lénine s'était permis de reconnaître le droit à l'autodétermination des peuples admis à faire partie de l'Union soviétique. Il y a aussi le grand paradoxe d'une Russie qui, comme Etat fédéré en soixante-quinze ans, n'a pas tellement profité de sa domination sur les quatorze autres républiques. Pas surprenant alors que l'implosion de l'empire s'est faite à Moscou et que plusieurs Russes de la diaspora aient voté pour l'indépendance avec les autochtones. Cela n'a pas empêché la grande bavure de la Tchétchénie, ni celles moins grandes des pays baltes, ni la minorité russe de Moldavie de se faire entendre. Mais enfin, tout ceci n'était rien par rapport à ce qui allait se passer en Yougoslavie.

Tout a mal commencé en 1989 à l'occasion du six centième anniversaire de la défaite des Serbes contre les Turques. Slobodan Milosevic a alors promis aux Serbes très minoritaires au Kosovo qu'il ne les lâcherait pas. A partir de cet engagement, tout a basculé dans la fédération yougoslave. Rentré en Serbie, Milosevic mit son programme en application: la constitution instaurée par Tito accordant à la majorité albanaise du Kosovo une large part d'autonomie tombe en désuétude.

Un tel changement dans la structure politique de la fédération yougoslave fait peur aux citoyens des républiques slovènes et croates. Par voie de référendum, ceux-ci manifestent majoritairement leur volonté de devenir indépendants. Les Serbes ont immédiatement répliqué en envoyant l'armée dans les deux territoires sécessionnistes. Le risque était grand pour les soldats de cette armée d'occupation en Slovénie puisque ce pays avait une très faible minorité serbe. C'était une tout autre question en Croatie, dans les régions frontalières, comme en Slavonie, où la minorité serbe est importante. Là-bas, l'armée yougoslave s'est retirée en laissant tout son arsenal à des milices serbes. Le nettoyage ethnique venait de commencer. En 1992, le même scénario devait être repris en Bosnie-Herzégovine. Depuis un an, c'est au tour des Kosovars de goûter à la médecine.

Certains croient que le droit des peuples à l'autodétermination devrait pousser les Québécois à s'opposer à l'ingérence de pays tiers dans les affaires internes de la nation serbe. Je ne peux être d'accord sur ce principe car, si on l'admet, qui reprochera un jour à d'autres peuples de s'ingérer dans les affaires canadiennes si jamais le Canada anglais décidait de ne pas se conformer à la volonté clairement et démocratiquement exprimée des Québécois à l'occasion d'un référendum de se détacher du Canada et faisait intervenir l'armée contre nous. Par la reconnaissance internationale, nous, Québécois, pourrions un jour demander «l'ingérence» d'autres peuples dans les affaires du «plus meilleur pays du monde». Après tout nous aussi, nous connaissons ce que veut dire perte constante d'autonomie!

Le droit d'ingérence dans les affaires des empires qui abusent de leur pouvoir existe depuis la Première Guerre mondiale. C'est à partir de l'assassinat de l'archiduc d'Autriche en 1914 que la France et l'Angleterre sont entrées en guerre pour permettre aux Serbes de se libérer du joug d'un certain empire. Dans les années cinquante, les Etats-Unis donnaient des leçons à la France et à la Grande-Bretagne et les enjoignaient fortement de se délester des pays que ces deux Etats dominaient dans le Tiers-Monde.

Le problème aujourd'hui, c'est que le nouvel empire américain se montre sélectif dans son devoir d'ingérence. Il ne fait rien, bien au contraire, pour les Palestiniens. Il laisse les Kurdes se faire massacrer par les Turques sous le seul prétexte que ceux-ci sont de bons alliés. Et, finalement, en ce qui concerne le Kosovo, il semble bien que l'expérience de la Bosnie n'ait pas servi: hier, les frappes aériennes ont été inutiles; aujourd'hui, elles accentuent le nettoyage ethnique. Qui plus est, les accords de Dayton ont légitimé la partition de fait de la Bosnie et ont ainsi légalisé le nettoyage ethnique pratiqué impunément sur ce territoire par les amis de Milosevic.

Les abstentionnistes auraient raison s'ils déploraient que le Bloc québécois n'a pas assez insisté sur la diminution du rôle des Nations unies dans le conflit. Ou sur le fait que l'Europe occidentale semble trop facilement accepter de devenir un simple vassal des Etats-Unis dans ce conflit. Il est grand temps que des souverainistes s'allient aux mouvements de la gauche américaine qui réprouvent la manière dont cette guerre est conduite et sur le fait que le droit à l'autodétermination ne s'applique que pour les pays qui ne sont pas sous la tutelle de pays amis des Américains.

Peut-être que le Bloc et le Parti québécois doivent tenir compte du jour où la reconnaissance des Etats-Unis pourrait nous être utile. Malheureusement, notre système électoral ne permet pas l'émergence de voies divergentes...