Les emprunteurs de mots

La règle est claire: pratiquée par l'élite, l'innovation linguistique devient «un marqueur de prestige» utilisé «en signe particulier de distinction»; adoptée par le prolétaire, l'innovation se transforme en «marqueur stigmatisé»

Louis Cornellier

LeDevoir 1-2 mai 1999



On n'emprunte qu'aux riches
La valeur sociolinguistique
et symbolique des emprunts
Chantal Bouchard
Éditions Fides, 1999, 48 pages


I1 se dit tellement de bêtises, au Québec, au sujet de la langue, qu'il importe, lorsque l'occasion se présente, de prêter l'oreille à ceux et celles qui s'emploient à mettre un peu d'intelligence dans ce débat. Le récent lancement du Printemps du Québec, à Paris, a fourni une preuve de plus de notre ignorance linguistique. Notre langue, s'est-on demandé en choeur, allait-elle une fois de plus nous faire honte? Les Français, friands de mots anglo-américains disaient certains, n'avaient peut-être pas de leçon à nous donner? Le débat, une fois de plus, fut vaseux dans la mesure où il ne fit entendre que de vagues états d'âme réitérés avec d'autant plus d'enthousiasme (ah! Gilles Proulx) que leur valeur était nulle.

Linguiste, Chantal Bouchard réfléchit en d'autres termes et avec plus de sérieux. Probablement exaspérée de subir ce délire interprétatif au sujet de la langue qui nous tient lieu de pensée, elle a cru bon de nous offrir une petite analyse du phénomène des emprunts lexicaux, au Québec et en France, menée à l'aide d'outils théoriques un peu plus solides que les seules impressions subjectives. Elle écrit: «La comparaison des conditions dans lesquelles on emprunte des mots anglais en France et au Québec fait apparaître assez clairement les points de divergence qui permettent d'expliquer les réactions très différentes des locuteurs des deux communautés.»

Quelles sont ces conditions? D'abord, qui emprunte? Au Québec, ce fut dans un premier temps l'élite francophone qui voulait se rapprocher, après la Conquête, des nouveaux maîtres anglais. L'exode rural, amorcé à la fin du XIXe siècle, allait cependant donner naissance à une classe ouvrière urbaine placée sous la férule de patrons anglais et fournir un terrain propice à la massification du phénomène de l'emprunt linguistique. Réaction de l'élite: on stigmatise les anglicismes lexicaux, désormais considérés comme une menace à la survie du français et comme signes de l'ignorance et de la pauvreté de ceux qui les emploient.

La règle est claire: pratiquée par l'élite, l'innovation linguistique devient «un marqueur de prestige» utilisé «en signe particulier de distinction»; adoptée par le prolétaire, l'innovation se transforme en «marqueur stigmatisé». Les Québécois d'aujourd'hui ne se reconnaissent plus dans ce «cheap labor» auquel on a voulu naguère les assimiler, mais «ils restent profondément marqués par cette histoire sociale qui a associé l'anglicisme à l'ignorance, la pauvreté et la domination subie», ce qui explique le succès remporté par un certain purisme linguistique encore de nos jours. En France, les emprunteurs ayant pris les figures successives de l'aristocratie, de la bourgeoisie et de l'élite médiatique, il va de soi que le phénomène ait été perçu différemment.

Mélange des langues

Deuxièmement, à qui emprunte-t-on? Aux langues amérindiennes, italienne, japonaise et autres? Le locuteur québécois ne rechigne pas. Par rapport à l'anglais, cependant, on remarque un certain malaise qui s'explique par la menace que fait peser sur notre langue, à l'heure actuelle, la proximité géographique de l'empire impérialiste anglo-américain: «C'est donc le sentiment de la précarité de notre situation qui nous pousse à résister à l'intense influence anglo-américaine et qui donne ce caractère quasi obsessionnel à notre rejet des emprunts formels, partie visible de l'iceberg.» Les Français, à ce titre, ne sauraient ressentir de semblable façon une menace qui leur semble fort lointaine.

Chantal Bouchard poursuit sa réflexion en rappelant ensuite que «la nature de l'emprunt tient également un rôle dans la réaction des locuteurs». Emprunts formels (prestigieux en France, parfois tolérés au Québec mais troqués pour la forme française lorsqu'elle existe), emprunts sémantiques (stigmatisés au Québec, plutôt neutres pour la plupart des Français qui, connaissant peu l'anglais, ne les reconnaissent pas) et calques sont reçus distinctement, suivant encore une fois la valeur sociolinguistique qu'on leur accorde.

Enfin, pour clore la démarche, la linguiste tente de répondre à la question suivante: «Pourquoi emprunte-t-on?» Généralement un tel processus vise à combler une lacune lexicale (souvent liée à l'introduction dans la culture emprunteuse d'une innovation matérielle qui amène avec elle son vocabulaire d'origine). Toutefois, il existe aussi des emprunts dits «de prestige» dont la fonction consiste «à exprimer la familiarité, la proximité avec une culture étrangère prestigieuse». Plutôt circonscrit au monde de l'adolescence au («compte tenu de nos rapports complexes et difficiles avec l'anglais»), ce type d'emprunts relève plutôt, en France, des journalistes («qui semblent rivaliser férocement avec les publicitaires pour remporter le pompon de l'américanolâtrie»), ce qui ne va pas sans provoquer l'ire de certains Québécois.

En proposant cette réflexion (qui prend la forme d'une conférence), Chantal Bouchard n'a certes pas la prétention de mettre un terme à un débat séculaire. Centré sur un élément isolé de la problématique (le phénomène des emprunts), son propos présente néanmoins l'immense intérêt de répéter que la langue n'est pas un système qui se situe en marge ou à l'écart de l'évolution sociale d'ensemble. Les apprentis sorciers du débat linguistique auraient intérêt, au lieu de dire n'importe quoi, à méditer ce petit livre. La complexité d'une langue, cela dépasse les règles d'orthographe et de grammaire et, s'il est vrai qu'on n'emprunte qu'aux riches, cela ne devrait pas nous dispenser, nous les pauvres, d'appuyer notre militantisme linguistique sur des bases valables.


REVUE NOTRE-DAME

Comment se porte notre fierté?
Dossier de Paul-Eugène Chabot
Entrevue avec Jean-Paul Desbiens
Avril 1999, 32 pages



Souvent associé à la langue, le beau sentiment de fierté s'applique d'abord et avant tout d'une façon générale et, je dirais, existentielle, au rapport que nous entretenons avec nous-mêmes. Paul-Eugène Chabot s'est posé la question: «Quelle est notre fierté?» Sa réponse, qui est celle d'un moraliste sévère mais confiant, m'apparaît intéressante: «Or, parmi les cultures nouvelles qui ont surgi ces dernières années, il y en a une qui s'est taillé une large place et qu'on ne peut appeler autrement qu'une culture de la négation et du mépris.»

Illustrée ici par la figure de l'humoriste qui pratique «une dérision sans lendemain», cette attitude peut aussi prendre la forme d'une «culture de la critique», à l'oeuvre dans les tribunes téléphoniques par exemple, qui s'avère démobilisatrice et paralysante. En d'autres termes, et pour aller vite, Chabot remarque et dénonce un certain nihilisme qui se serait installé dans la société québécoise à la faveur de la crise politico-économique qui sévit depuis quelques années.

«Aurions-nous honte, se demande-t-il, d'être ce que nous sommes pour avoir rêvé d'être davantage?» Notre rapport à l'histoire, élément central d'une analyse du sentiment de fierté, lui sert de révélateur. La culture du mépris qu'il pointe, il la retrouve dans cette opération de piétinement de notre passé à laquelle d'aucuns se livrent avec une ingratitude disgracieuse. Ainsi, là où nous chantions la découverte de l'Amérique par nos ancêtres, nous ne voyons plus maintenant qu'un «acte de bandage». Tous ceux-là qui, hier encore, jouissaient du statut de fondateurs et de bâtisseurs d'un Nouveau Monde, les voilà devenus «des trafiquants sans scrupules ou des fonctionnaires rapaces». «Trois siècles d'histoire, écrit Chabot, balayés par la raillerie.»

Il ne s'agit pas, bien sûr, de ranger l'esprit critique au placard et de renouer avec l'histoire hagiographique d'antan. Cependant, pour éviter de sombrer dans le nihilisme, le nécessaire examen de conscience historique doit s'accompagner d'un esprit de délicatesse. Jean-Paul Desbiens, dans l'entrevue qui complète le dossier, résume: «L'histoire pose aux sociétés cette question incontournable: comment être fier en dépit et au-delà de ses limites?»

Conservateurs au sens respectable du terme, Chabot et Desbiens possèdent donc les qualités et les défauts qui caractérisent cette option. Les qualités, c'est-à-dire principalement le rappel que la fuite en avant qui s'accompagne d'une arrogance et d'un mépris envers le passé équivaut à une automutilation existentielle, à ce que d'autres ont appelé un suicide collectif, les qualités, c'est-à-dire aussi la capacité de se référer à une transcendance sans chercher à en imposer. Mais ensuite les défauts, c'est-à-dire un discours chagrin au sujet de la langue qui fait dévier le débat (contrairement à ce qu'ils affirment, la fierté précède la qualité et non l'inverse); les défauts, c'est-à-dire aussi le refus d'un certain détour sociologique qui permettrait d'éviter des généralisations souvent réductrices (par exemple, Desbiens: «Si le bénévolat disparaissait, notre société s'écroulerait»).

Formats économiques

Plusieurs lecteurs m'ont dit être avides de débats d'idées mais trop pressés par le temps (le travail, la famille, les amis) pour s'adonner à la lecture régulière d'essais québécois volumineux. Voilà donc, spécialement pour eux, de petits formats économiques (le premier coûte 5,95 $ et le second est disponible gratuitement dans les caisses populaires), stimulants malgré leurs manques et leurs défauts. Pour entretenir la pente flamme, en attendant l'heure du brasier.