À propagande, propagande et demie

Gabriel-Pierre Ouellette

LeDEcoir 19 mai 1999



Dans son réquisitoire contre l'OTAN (Le Devoir, 4 mai 1999, page A7), Gina Stoiciu, professeure à l'Université du Québec à Montréal, passe sous silence la purification ethnique sur le territoire de l'ancienne Yougoslavie et donne au lecteur l'image d'un Milosevic et d'une certaine Serbie qui seraient les victimes innocentes d'une fausse vertu guerrière.

Dès le début, l'auteure bombarde son lecteur d'événements-chocs, sans doute pour déclencher chez lui «l'hyperémotivité» et la «contamination émotionnelle» qu'elle reproche à la télévision. Elle met le Rwanda, l'Irak, la Roumanie, la Serbie et le Kosovo dans le même collimateur mythique que serait par essence l'image télévisuelle, une «construction mythologique des événements». Cette fable sur le mythe de l'écran a une part de réel qu'on ne peut nier, mais elle a aussi le défaut de renvoyer dans les limbes Ceausescu, les Tutsis, les Hutus, Saddam Hussein et Milosevic.

Mais l'auteure, devant la «surinformation», sait discerner le vrai du faux, et devant la «sous-information», elle sait discerner la «censure» et le «cafouillage»; si, dans cette «escalade de la violence, de la destruction et du désastre [...], il nous est impossible dorénavant de distinguer cause et effet», l'auteure, elle, réussit à débusquer les causes de tout ce mal: ce sont la télévision, l'OTAN et «la légende de l'intervention humanitaire»; elle n'est pas victime de cette «folie communicationnelle»; tout en laissant le «citoyen-consommateur» avec sa «bonne conscience», elle résiste à la «rhétorique gratifiante», car elle sait la dénoncer.

Cependant, elle ne dédaigne pas l'usage de quelques figures de rhétorique pour établir sa thèse: elle manie les triades de mots («logique destructrice, guerrière et belliqueuse»; «escalade de la violence, de la destruction et du désastre»); elle use et abuse de l'effet de répétition, entre autres avec le mot «humanitaire» pour en dénoncer l'utilisation paradoxale chez les autres, les fauteurs de guerre. On devient saturé de son scandale permanent devant «la légende de l'intervention humanitaire», tout comme l'opinion publique que l'auteure imagine «enfermée par la saturation dans la compassion morale». Elle daignera accepter, j'espère, qu'on secoue à la fois le trop-plein de compassion et son scandale qui, à la fin, devient étouffant, pour enfin se tourner vers une justice, tout aussi aveugle et tragique qu'elle puisse être. Mais la justice est un mot trop volatile, trop brûlant pour qu'elle l'écrive, sauf pour ironiser sur cette «image juste» que nous aurions eue, par la télévision, de la fin des Ceausescu.

Elle préfère les pléonasmes usés de la «guerre meurtrière» et de la «compassion morale»; elle jettera même la confusion dans l'esprit du lecteur en l'assurant qu'il ne peut conclure qu'à la «confusion totale entre l'opération destructive des frappes aériennes et l'opération 'Abri allié'», comme s'il ne pouvait faire la différence, d'une part, entre l'impact, pour la population serbe, d'un immeuble ou d'un pont détruit et, d'autre part, la signification d'une tente de l'OTAN ou du Haut-Commissariat aux réfugiés pour des Kosovars que des forces paramilitaires serbes, et non canadiennes ou allemandes, ont sortis de leur chambre, de leurs livres, de leur cuisine, de leur maison, de leur rue, de leur quartier, de leur village, de leurs paysages.

Le discours de l'auteure me paraît plus clair, aussitôt après, quand elle parle d'une «logique destructrice ainsi cosmétisée et coiffée par la mission humanitaire»: il est vrai qu'on peut maquiller un crime en jouant par la suite le bon Samaritain auprès de sa victime ou, si elle est morte, auprès de son entourage, mais il ne peut y avoir de confusion si le crime est connus aux yeux de tous, à la télévision par exemple...

S'il faut dépouiller les frappes aériennes de leurs artifices moraux ou politiques pour en distinguer les causes et les effets, pourquoi l'auteure ne discute-t-elle pas des raisons premières qui les ont déclenchées? Selon elle, il s'agirait d'«anéantir Slobodan Milosevic», de lui «casser le dos», et elle cite, mais sans donner sa source, un ou des inconnus qui en font «le seul responsable de cette mauvaise guerre»: aucune preuve, évidemment, pour appuyer cette thèse ni pour disculper le président serbe. Pourtant, elle se réfère au moins à six auteurs et elle met entre guillemets beaucoup d'expressions et de traits ironiques. Prise au jeu des citations, elle laisse même apparaître comme des extraits de textes officiels de l'OTAN des segments de phrase qui semblent, après vérification sur le site Internet de cette organisation, des interprétations personnelles ou peut-être des extraits d'entrevues télévisés; cela, sans doute, pour réduire la confusion...

Mais pourquoi ne cite-t-elle pas aussi, par exemple, la destruction de la bibliothèque de Sarajevo? Et la ville et les habitants de Sarajevo? Et le pont de Mostar? Et, tout récemment les 45 villageois de Raçak? Et Vukovar, en 1991? Et Srebrenica? Et Slavko Curuvija, journaliste d'opposition à Belgrade, aurait-il été assassiné par les forces de l'OTAN? On pourrait ajouter à ce dossier l'«épuration ethnique» qu'ont subie les 300 000 Serbes en Krajina, ce qui était la conséquence d'une autre épuration dont les Bosniaques ont déjà entendu parler..

Ces faits, il me semble, formeraient une chaîne assez vive de causes et d'effets.

Toutefois, une citation peut avoir un effet imprévu. L'auteure cite un article d'Edgar Morin, paru dans Le Monde du vendredi 23 avril 1999, où le sociologue plaide entre autres pour une intervention terrestre «rapide et puissante» au Kosovo, tout en concluant que «le gâchis est irrémédiable» de quelque côté qu'on examine la situation. Il écrit dans le sixième paragraphe: «Ainsi la guerre est menée dans l'ignorance de la réalité que constitue la psychologie d'une nation héroïque qui puise dans sa conscience historique de nation martyre, depuis 1389 jusqu'aux deux guerres mondiales, l'inconscience d'être devenue une nation bourreau.» Mme Stoiciu, sans donner la référence, utilise cet article pour appuyer sa thèse en écrivant que le peuple serbe «ne peut pas ne pas se sentir, comme le remarquait dernièrement Edgar Morin, une nation héroïque qui puise sa conscience historique [...] data l'inconscience d'être une nation bourreau». Même si la préposition «dans», curieusement, a été retirée à la conscience et placée devant l'inconscience, il y a dans cette citation l'implacable constatation selon laquelle les Serbes sont inconscients d'être une nation bourreau. L'auteure est-elle consciente du mot «inconscience»?

Pour ma part, sans approuver dans tous ses détails l'opération que mènent actuellement les pays de l'OTAN, je préfère accorder ma confiance, toute prudente qu'elle soit, à des porte-parole qui, chaque jour, essaient de répondre aux questions incessantes des journalistes du monde entier, plutôt qu'à un Milosevic souriant et muet devant ses bouquets de fleurs ou à son épouse qui, dernièrement à CBS, acceptait pour la première fois, disait-elle, de se présenter à la télévision pour témoigner de sa solidarité pour son peuple, tout en niant tout ce que j'ai lu sur les exactions des Serbes depuis dix ans.

En somme et tout en sachant bien que comparaison n'est pas raison, notre situation n'est-elle pas plus «simple» que celle faite aux pacifistes des années 30 qui, malgré le peu d'information qu'ils possédaient, surtout au début, ont dû, pour plusieurs d'entre eux reconnaître la justesse de la cause républicaine, même s'ils s'étaient juré après la Grande Guerre que plus jamais il n'y aurait de guerre acceptable?