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Quand on refait l'histoire à la manière de Proust
Daniel Racine LeDevoir 13 mai 1999
La réalité - pour tous ceux qui la vécurent comme moi, franco-protestant et tous mes amis immigrants, francophones ou non, francophones pour la plupart, mais non catholiques - fut tout autre. Dans les années 60, nous n'avons jamais eu le choix d'une instruction publique française parce que nous étions sommés de produire un «baptistère» pour être acceptés dans le système catholique. Certes, il nous restait la possibilité des écoles privées, comme l'Institut Feller de Grande-Ligne ou celui de Pointe-aux-Trembles, qui virent défiler de nombreux franco-protestants qui finirent presque tous par être anglicisés par un milieu largement dominé par des missionnaires baptistes ou évangéliques d'origine anglophone. Arrivé plus tard que ma famille au Québec, j'avais déjà terminé le lycée, et en 1994, je parvins à m'«infiltrer» à l'Université Laval, l'un des premiers protestants officiellement acceptés par le registraire, membre du haut clergé québécois. Mes parents avaient envoyé ma soeur à la Montreal High School, bien qu'elle soit francophone. Plus tard, ses études poursuivies à McGill s'inscrivirent dans une démarche logique. Un de mes collègues, un Egyptien, arrivait à la même époque. Ses parents avaient choisi le Québec parce qu'ils étaient francophiles. De religion apostolique, il dut lui aussi s'inscrire à la Montreal High... Aujourd'hui, ironiquement, sa religion est officiellement reconnue par Rome! Quant à moi, nanti d'un certificat de Laval dès 1967, plein d'illusions, je me présentai à la commission scolaire de ma région d'adoption, Sherbrooke. La seule question qu'on me posa alors fut la suivante: «Avez-vous un baptistère?» Il était évidemment hors de question que je puisse enseigner sans un acte de baptême. Je trouvai un poste à Peterborough, en Ontario, puis, comme j'étais accepté à un programme de licence ès lettres à Sherbrooke, je trouvai un poste à la Eastern Township Regional High School et commençai une carrière en milieu anglophone. Ma grande surprise fut ma licence achevée, d'être engagé comme chef du département d'anglais du très catholique séminaire de Joliette et d'y trouver un collègue rabbin professeur de chimie... Plus tard, ayant quitté l'enseignement actif, siégeant au comité protestant du Conseil supérieur de l'éducation, je pus comprendre les raisons historiques de cette absurdité. Mais de grâce, ne laissons pas M. Gagnon partir à la recherche du temps perdu et récrire l'histoire à sa manière. Que veut-il prouver en tentant de faire croire que les juifs ont toujours été les bienvenus dans les écoles catholiques? Qu'ils ne cherchaient que leur avantage financier en s'intégrant à la communauté anglophone? M. Gagnon sait-il seulement qu'un juif n'était même pas accepté comme membre d'une caisse populaire Desjardins à une certaine époque noire du Québec? Celle où, à Sainte-Agathe, mon amie juive marocaine au nom bien français se faisait dire en descendant dans un hôtel: «Ici, vous serez tranquille, Madame, on n'accepte pas les juifs!» Dieu merci, tout a changé aujourd'hui, plus personne ne m'appelle «le communiste» comme autrefois et aucune de nos églises n'a été brûlée, depuis la mort de Duplessis, sous les yeux complaisants des agents de police, comme ce fut le cas dans la région de Cap-de-la-Madeleine. Mais un peu de décence: ce n'est pas en travestissant les faits et en remodelant l'histoire que M. Gagnon va ennoblir la cause de l'indépendance du Québec. |