L'enseignement religieux à l'école publique

Louis Rousseau
Département des sciences religieuses de l'UQAM

LeDevoir 9 avril 1999



Puisque je me vois nommément cité et présenté dans la chronique de Solange Lefebvre du 22 mars dernier, permettez-moi d'ajouter quelques précisions permettant de fournir un arrière-plan utile pour comprendre la position qu'elle critique concernant le type d'enseignement religieux à promouvoir dans l'école publique québécoise de demain.

J'enseigne au département des sciences religieuses de l'UQAM depuis 1969. Ce département a été fondé précisément pour introduire une discipline, soit la science des religions, qui n'était encore implantée nulle part d'une manière autonome dans les universités québécoises francophones à l'époque. Lors de mes études de maîtrise à l'Université de Montréal, en 1966-67, j'avais publié un article dans le journal étudiant du défunt Institut supérieur de sciences religieuses proposant la déconfessionnalisation de la faculté de théologie et son remplacement par une faculté de sciences humaines des religions. Ce projet n'eut jamais de suite à l'Université de Montréal, qui choisit plutôt d'y développer une faculté de théologie canonique de très haut calibre.

C'est donc à l'UQAM, dans le cadre d'une université d'État sans liens organiques avec quelque Eglise que ce soit, qu'un nouveau projet épistémologique s'est développé depuis 30 ans grâce, entre autres, à certains professeurs et diplômés de l'Université de Montréal qui souhaitaient transformer radicalement leur perspective d'analyse dans le cadre de ce nouveau département.

Durant toutes ces années, la faculté de théologie de l'Université de Montréal a donné et donne encore un certain nombre de cours dans la perspective de la théologie chrétienne. La discipline d'étude de chaque université demeure théologique dans le premier cas, religiologique dans le second, puisqu'une discipline n'a d'existence institutionnelle que lorsque ses porteurs disposent d'une autonomie complète de programmation, d'enseignement, de recherche et d'embauche dans leur domaine. Durant une génération, chaque institution a tenu pour acquis et a respecté la distinction et la complémentarité de son vis-à-vis.

Lorsque, dans l'article dont Mme Lefebvre extrait certaines affirmations, j'ai souligné que le Québec francophone disposait d'une certaine expertise sur laquelle tabler s'il décide d'introduire un profil de formation au phénomène religieux dans une perspective non confessionnelle à tous les niveaux de l'école publique, c'est à l'existence de départements universitaires comme le mien que j'ai fait référence.

En effet, il ne suffit pas simplement d'ajouter quelques cours sur les religions du monde ancien et actuel dans le cadre d'une formation théologique pour réussir à donner une formation spécialisée et une compétence valable à un futur enseignant de ce nouveau type de programme. Il doit baigner dans un modèle de savoir non normatif qui permette de développer simultanément sympathie et critique.

Elle dit voir «mal comment on peut parler du sacré sans s'engager dans le discours, et y engager nos élèves». Cela situe sans doute bien le genre de pratique universitaire qui est sien. Par ailleurs, une science de la religion qui cherche à expliquer les faits religieux et à les comprendre sans les réduire à nos catégories symboliques personnelles répond positivement à cette question dans sa pratique même. Cela fonctionne. Elle peut parler à nos étudiants pour s'en convaincre. C'est le but de toute l'interprétation que nous pratiquons.

Opposer l'objectivité des sciences de la religion à la subjectivité de la théologie est bien mal poser le problème. Il y a objectivation et subjectivation de part et d'autre. Seul change le sujet dans son processus concret de connaissance. En tant que religiologue, ma clé ultime d'interprétation n'est jamais le mystère pascal, le Grand Récit chrétien. C'est quelque chose de moins précis, de moins codé déjà dans une tradition particulière d'interprétation. C'est le réseau fondamental des paradoxes de l'existence humaine, individuelle autant que collective. C'est ce treillis formel du sens et du courage d'exister sur lequel vient ultimement entrer en résonance le fragment sacré, objet de l'attention studieuse.

Mais l'interprète que je suis reste sur le seuil alors que le théologien pénètre au delà du savoir des symboles dans sa décision croyante. Je vais moins loin, mais je peux faire voyager les humains quelles que soient leurs positions religieuses ou areligieuses personnelles. C'est là ma méthode. Elle a plus d'un siècle d'histoire dans l'université occidentale. L'Angleterre lui a inventé une application pédagogique dans son système scolaire public. L'heure est venue pour la société québécoise d'en tirer tout le profit possible dans l'éducation de jeunes citoyens désireux d'habiter ensemble la grande cité pluraliste.

Et si elle me demande maintenant ce qu'il va advenir de la tradition catholique, de la communauté croyante à laquelle j'appartiens comme elle-même, alors je l'invite à rester fidèle à la vocation propre de sa discipline théologique. A elle et à ses estimés collègues de travailler savamment l'héritage et de proposer à notre modernité son projet transcendant particulier. Nous pouvons bien échanger des outils et des résultats, des cours même. Eux seuls doivent, oser ce type de création savante.