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Une si mauvaise guerre et une si belle légende La rhétorique de la «mission humanitaire» est une trouvaille des spinners de l'OTAN pour épargner l'opinion publique
Gina Stoiciu LeDevoir 11 mai 1999
On se rappelle que «la révolution en direct» en Roumanie a été couverte sans censure, sans aucune vérification des sources, avec une information pleine d'éclat et d'émotion pour ce qui devrait être l'image de la fin du communisme. Une image sanglante et héroïque, une «image juste» parce que l'Est et l'Ouest étaient enfin unis dans cette mission légendaire de pousser dans la trappe de l'histoire la dernière dictature communiste. Par une couverture de 24 heures sur 24, la guerre du Golfe -- guerre moins héroïque et à l'odeur du pétrole et des enjeux obscurs - a quant à elle été racontée par des éditions «spécial tempête du désert» censurées par des vigiles militaires. Surinformation dans le premier cas, avec des erreurs à profusion; sous-information, censure et cafouillage dans le deuxième cas, mais avec un même résultat: une construction mythologique des événements, reconstruction capable de réconforter ceux qui racontent l'histoire et de sécuriser du même coup ceux qui se font raconter des histoires. Dans les deux cas, une «folie communicationnelle» incontrôlée et une rhétorique gratifiante à l'adresse des spectateurs cloués au fauteuil. Le citoyen-consommateur a droit non seulement à une belle couverture médiatique mais aussi à une bonne conscience. Après toutes les leçons que la télévision avait déjà tirées de ces expériences antérieures, comment peut-on comprendre la couverture de cette toute dernière guerre meurtrière au Kosovo? Quelle est donc cette nouvelle légende qui une fois de plus s'interpose dans la reconstruction d'une situation de guerre meurtrière? La légende de l'intervention humanitaireRésolument décidés à anéantir Slobodan Milosevic et évidemment à tout prix (c'est-à-dire au prix des destructions massives et des morts, non seulement parmi les Serbes mais aussi parmi les Kosovars), l'OTAN et les États-Unis, tout au long de cette guerre de «frappes aériennes», n'ont manifesté aucun véritable intérêt pour la modération et la recherche de solutions pacifiques.La seule chose pour laquelle l'OTAN et les Etats-Unis ont manifesté un intérêt constant fut celle de «préparer soigneusement les opinions publiques». Les spinners, ceux qui savent que le sens de l'événement change selon l'angle d'interprétation, ont cherché et ont trouvé ce qu'il fallait pour «préparer l'opinion publique». Et nous voilà tous partis sur la rhétorique de la «mission humanitaire». Comment, en effet enfoncer le clou pour entretenir la «compassion morale», alors que chaque jour des bombes et des missiles déversés aussi bien sur la méchante Serbie que sur le Kosovo victime aggravaient le désastre humanitaire? Par des images-chocs qui déclenchent l'hyperémotivité et convergent vers la contamination émotionnelle, ce que la télévision a si bien appris à faire... Doit-on comprendre que les Kosovars tués par des frappes aériennes quittent ce monde heureux d'avoir été chassés de chez eux et tués sur la route de l'exil par des «bombes humanitaires» et des «missiles démocratiques»? Doit-on comprendre que le désastre provoqué par cette guerre de frappes est uniquement un «acte civilisateur»? Après avoir été partie prenante dans la destruction et la déstabilisation de la région, les soldats de l'OTAN coiffent la casquette humanitaire. Ces forces militaires «reconverties», déclare le président de Médecins du monde, Jacky Mamou, sont «malsaines, d'autant plus que ces soldats sont à la disposition de la machine de guerre et non pas sous commandement du HCR, le seul organisme international ayant la base juridique et morale de secourir et protéger les réfugiés». En organisant les «camps humanitaires» pour les réfugiés chassés du Kosovo, on se charge en effet d'un véritable «service après-vente». On crée ainsi une confusion totale entre l'opération destructive des frappes aériennes et l'opération «Abri allié». La logique destructrice est ainsi cosmétisée et coiffée par la mission humanitaire. La logique destructriceDerrière cette rhétorique humanitaire, une guerre paradoxale nuance ses enjeux; une guerre porteuse de deux logiques contradictoires: la logique destructrice, guerrière et belliqueuse, et la logique de secours humanitaire. L'«effet de couple» est, dans ce cas, une escalade de la violence, de la destruction et du désastre, escalade dans laquelle il nous est impossible dorénavant de distinguer cause et effet.Abasourdie par une véritable commotion spectaculaire provoquée par ces images quotidiennes du flot malheureux des réfugiés et enfermée par la saturation dans la compassion morale, l'opinion publique est censée manifester le syndrome de ce que Simmel appelle un «effet de composition», Durkheim une «masse polycellulaire», Hege une «masse concentrique» et Maffesoli une «communauté émotionnelle» et une «nébuleuse affectuelle». De cette logique destructrice, l'opinion publique occidentale, qui baigne dans les images de «souffrance produite par Slobodan Milosevic, le seul responsable de cette mauvaise guerre», n'a droit qu'à des images lointaines et spectaculaires d'une guerre abstraite, mécanique, une guerre de haute altitude. Doit-on comprendre qu'au sol, là où les choses se passent, il n'y a que des méchants Serbes, à leur tour émerveillés et emportés par ce triomphalisme technologique occidental? En diabolisant Milosevic et en justifiant cette guerre par la seule volonté de la Coalition de lui «casser le dos», on diabolise tout le peuple serbe. De plus en plus isolé, encerclé, banni et humilié, il ne peut pas ne pas se sentir, comme le remarquait dernièrement Edgar Morin, «une nation héroïque qui puise sa conscience historique de nation-martyre, depuis 1389 jusqu'aux deux guerres mondiales, dans l'inconscience d'être une nation bourreau». Sans compter qu'il ne faut pas oublier le contexte symbolique dans lequel tout cela se passe. L'Alliance atlantique et l'organisation militaire, nées en 1949 pour assurer la défense collective des pays membres face au péril soviétique, fête cette année «50 ans de victoire». Avec une fête transformée en conseil de guerre, l'OTAN se donnait le 23 avril 1999, une toute nouvelle mission: la «mission de gestion de crise et de sécurité collective»... c'est-à-dire le droit d'intervention hors zone pour assurer le triomphe de la démocratie et de l'économie de marché sur le théâtre européen.
Mais l'OTAN avait déjà commencé à remplir cette mission un mois avant d'en avoir été officiellement et légalement chargée. Comment alors ne pas entrevoir cette logique construite d'avance, cette gesticulation humanitaire qui donne corps à cette toute nouvelle mission, à savoir «assurer la démocratie et l'épanouissement de l'économie de marché par une organisation militaire et par des interventions militaires»?
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