![]() |
Droit de retrait ou droit de recul? LeDroit 12 mai 1999
Il ne se passe plus de jours que des maires ou des préfets de région, que des employeurs incapables de recruter une main d'oeuvre spécialisée, que des assistés sociaux condamnés aux listes d'attente, que des chômeurs dirigés vers le mauvais secteur d'emploi et surtout que des ministres du Québec en poste à Ottawa soulèvent la question: comment demander au gouvernement fédéral de faire preuve de souplesse et de transférer au Québec d'autres responsabilités après la pagaille qui a présidé au transfert de 1084 employés du ministère fédéral du Développement des ressources humaines au ministère provincial de l'Emploi et de la Solidarité? On savait que tout n'est pas pour le mieux dans le petit monde de l'immigration alors que la méfiance qui règne entre les Québécois chargés de la sélection et les Canadiens responsables de l'émission des visas crée à l'occasion des délais inacceptables. Hier, c'était la question des Bourses du millénaire que le Québec veut distribuer selon des critères radicalement différents de ceux acceptés par les autres provinces. Demain ce sera celle de la stratégie nationale de lutte contre la pauvreté des enfants qui fera l'objet d'une autre exigence de droit de retrait avec pleine compensation financière. Mais avec ce qui se passe aujourd'hui dans le domaine de la main-d'oeuvre, la cause du Québec a du plomb dans l'aile... En a-t-on parlé de cette «revendication historique» sur les programmes de formation de la main-d'oeuvre! Cela remonte aussi loin qu'à l'époque de la Révolution tranquille: après avoir créé la coquille d'un État moderne, il fallait bien la remplir avec des programmes rapatriés d'Ottawa. Appuyée par un exceptionnel front commun de patrons et de syndicats et de tous les partis politiques de l'Assemblée nationale, cette revendication a fait l'objet de plusieurs campagnes électorales, provinciales comme fédérales, et de campagnes référendaires. Ce n'est pas rien tout de même que là où Brian Mulroney et Robert Bourassa avaient échoué, ce sont Jean Chrétien et Lucien Bouchard qui, le 21 avril 1997, ont paraphé «l'entente de principe Canada-Québec relative au marché du travail». Il faut toutefois reconnaître que ce fut le résultat de l'entêtement de deux ministres, Pierre Pettigrew et Louise Harel, à mettre l'intérêt de leur clientèle - les Québécois à la recherche d'un emploi -, avant les principes constitutionnels et les chapelles administratives. Deux ans plus tard exactement, voici ce que m'écrivit un cadre d'Emploi-Québec la semaine dernière: «Nous sommes dans une situation tellement désastreuse que nous devons déjà, en début d'année financière, refuser des services aux sans-emploi et aux entreprises en raison de l'incompétence de notre organisation à gérer les nouveaux budgets fédéraux (...) Quoi qu'en dise le communiqué délirant de notre sous-ministre, Alain Deroy, vantant notre performance et nos services durant notre première année d'existence, c'est pitoyable!» Et mon correspondant, à qui j'ai promis l'anonymat, de conclure: «Il en coûtait 40 000 $ au gouvernement fédéral pour payer des agents de programmes à 37,5 heures par semaine alors qu'il en coûte 56 000 $ au Québec à 35 heures par semaine pour faire le même travail. Et les "fédéraux" jouissaient d'un niveau de responsabilités et d'un degré d'autonomie supérieurs à ceux des "provinciaux": leurs services étaient donc plus décentralisés et la paperasse réduite au minimum.» Peut-on nous dire ce que les chômeurs du Québec ont gagné dans ce transfert de pouvoirs d'un palier de gouvernement à un autre? Les anciens fonctionnaires fédéraux que je rencontre au hasard d'un voyage en train ou d'un déjeuner de chambre de commerce sont démotivés ou pire, ont abandonné la lutte: «Nous avons l'impression d'avoir reculé de 15 ans et d'être plongés dans un roman de Kafka!» Le «droit de retrait» se serait donc traduit par un recul pour les Québécois! On trouvera ces propos sévères. Diane Lemieux fera sans doute une autre mise au point lénifiante. Mais trois constatations s'imposent et une perspective inquiète. Les fonctionnaires fédéraux - des Québécois eux aussi! - dont l'entente Chrétien-Bouchard reconnaissait «l'expertise particulière et l'importante contribution», ont l'impression d'avoir été reçus au Québec comme des chiens dans un jeu de quilles; la centralisation à outrance qui prévaut dans l'administration québécoise les étouffe et les démotive; et les ministres québécois comme Pierre Pettigrew ou Lucienne Robillard, qui sont montés au front pour le Québec, craignent maintenant qu'on leur reproche leur naïveté.
Enfin, si le transfert d'un petit service de 560 millions $ et d'un millier de fonctionnaires s'avère aussi laborieux, comment fera-t-on, le lendemain du grand soir référendaire, pour assurer une transition harmonieuse vers la mise en place d'un État du Québec? Pour le moment, la crédibilité du Québec en a pris un sérieux coup, surtout dans les régions... Là où le Parti québécois prétend pourtant gagner son prochain référendum...
![]() |