Anglos


Un héros à la crème

Johnson a la couenne dure; il récidivera l'an prochain

Yves Beauchemin
Écrivain

LeDevoir 3 juillet 1998




William Johnson, ex-journaliste à The Gazette et nouveau président d'Alliance Québec, voulait absolument participer cette année au défilé du 24 juin à Montréal. Il en aurait donné la moitié de ses tripes. Pourtant, depuis des lunes, il combat tout ce que notre Fête nationale symbolise. Il nie l'existence du peuple québécois, à ses yeux une «tribu» incapable de se diriger sans l'aide du Big Brother fédéral. Il prône la partition du Québec si le Oui l'emporte. La vue du fleurdelisé lui brûle les yeux comme les feux de l'enfer (il refuse d'en tenir un dans sa main). Il s'acharne contre la loi 101 - malgré le large consensus qu'elle a toujours obtenu chez les francophones - et promet de l'achever en ramenant au Québec le bilinguisme officiel et le libre accès à l'école anglaise pour les immigrants. Observateur expérimenté, il connaît fort bien les conséquences de ces deux retours en arrière: à plus ou moins long terme, c'est l'assimilation. Nous rejoindrions tôt ou tard les Franco-Américains, les Louisianais et les minorités françaises des neuf autres provinces du Canada dans les délices de l'agonie culturelle. Je ne sais s'il déteste notre langue, mais je sais, en tout cas, qu'il s'en fiche, comme ces braconniers à l'affût d'animaux en voie d'extinction et qui ne pensent qu'à leur profit.

Donc, malgré toutes ses aversions, William Johnson voulait participer au défilé. Il est facile de deviner ses motifs. J'en décèle trois.

1. Il espérait tout d'abord se faire refuser à ce défilé. Cela lui aurait permis de discréditer les Québécois en les décrivant encore une fois comme une société d'exclusion. Mais on ne l'a pas refusé. Il est vrai qu'on ne lui a pas permis de prendre place parmi les dignitaires. C'est bien normal. Quand je veux célébrer l'anniversaire de mon fils, je n'invite pas nécessairement le petit voisin qui a crevé les pneus de sa bicyclette la semaine d'avant.

2. Il espérait ensuite discréditer la Fête nationale elle-même en la faisant sombrer dans la violence par la provocation de sa seule présence. Mais il n'y a pas eu de violence - à peine quelques petits incidents vite contrôlés.

3. Il espérait enfin - et il espère toujours - dénaturer le sens de notre Fête en la faisant sombrer dans le multiculturalisme à la Trudeau, selon le principe (vrai) qu'elle est la fête de tous les Québécois, d'où découlerait un second principe (faux) qu'elle doit devenir la fête de toutes les cultures (dont l'anglaise), ce qui en ferait un hodgepodge dénué de sens, pour la plus grande confusion de tous les esprits. Or - faut-il le dire? - notre Fête nationale célèbre la langue et la culture de la majorité québécoise francophone qui, dans l'amitié et l'ouverture, convie à sa célébration les Québécois de toutes origines, comme le font, chacune dans leur pays, les majorités nationales à travers le monde. Mais, pour M. Johnson, il n'y a pas de majorité nationale québécoise. La majorité, c'est lui.

Notre provocateur à la Ian Paisley, qui a la couenne dure et les idées fixes, ne se tient pas pour battu. Il récidivera l'an prochain. Il exigera, cette fois, un char unilingue anglais, pour toutes les raisons que je viens de vous décrire. Si nous le lui refusons (et j'espère qu'on le fera en lui faisant observer qu'il s'est trompé de fête), il criera alors, comme d'habitude, à l'anglophobie. Mais il sait bien, le vieux renard, que la principale cause de l'anglophobie (ou plutôt de la Johnsonophobie) est la francophobie, que lui et ses petits camarades aux regards un peu hagards pratiquent avec une intensité toute religieuse.

Pauvre Bill Johnson! On pouvait le voir dans le défilé avec son sourire stoïque et crispé, refusant toute protection policière mais entouré de photographes: il attendait cette bouteille de bière en plein front qui aurait fait de lui un héros sanglant dont on aurait diffusé l'image à travers tout l'Occident.

Malheureusement ce fut une tarte. Elle a fait de lui un héros à la crème.

Better luck next year, Bill!