Anglos


L'approche directe

A 66 ans, William Johnson tente d'accéder au poste de porte-parole d'une anglophonie en mal de leader

Jean Dion

LeDevoir 29 mai 1998



Les dés sont à toutes fins utiles jetés dans la course à la direction d'Alliance Québec, mais bien malin qui pourrait dire sur quelle face ils retomberont. Hier, les deux candidats à la présidence de l'organisme de défense des droits des Anglo-Québécois, Constance Middleton-Hope et William Johnson, ont participé à un second débat, où on a pu constater que l'acrimonie ne perdait pas de terrain. Demain matin, les 272 délégués au congrès de l'Alliance, divisés par le milieu, seront appelés à trancher.

Le milieu, c'est cette ligne mouvante entre les étiquettes, entre les «modérés» et les «radicaux» dont personne ne veut se réclamer, un fossé dont chacun des aspirants se dit préoccupé pour mieux assurer qu'il ou elle sera, à l'issue du scrutin, en meilleure position pour refaire l'unité des troupes.

Des divisions au sein des forces vives de la communauté anglophone? Hier encore, au terme de trois mois de campagne tambour battant, William Johnson, le chroniqueur de choc, l'homme de «principes», affirmait qu'elles étaient marginales. «Je ne vois vraiment pas de fracture majeure», disait-il lors du débat sur les ondes de la station de radio CJAD.

«Les francophones sont très ouverts et feront preuve d'équité si on leur présente nos revendications correctement», estime Johnson

Pourtant, la veille, lors d'un autre débat, devant public celui-là, il avait dû contenir à plusieurs reprises les débordements verbaux de ses propres supporters. «Il y a des gens qui sont fous, des gens qui sont très en colère, qui ont de mauvaises manières, et ce sont eux qui ressortent et sur qui les caméras de télévision s'arrêtent. Mais ils forment une infime minorité des membres d'Alliance Québec, et certains ne sont même pas membres», expliquait-il.

A 66 ans, William Johnson, surnommé pas très poliment «Pit-Bill» et bien d'autres choses encore, a démontré qu'il avait le bagout d'un politicien aguerri et, en cela, pouvait cristalliser d'autant plus facilement des émotions qu'elles sont souvent à fleur de peau au sein d'une communauté qui ne s'est pas remise du grand frisson d'octobre 1995. Ce fils d'un père anglophone et d'une mère franco-ontarienne, ex-jésuite, devenu journaliste militant pour autant que les deux termes souffrent d'être accolés, a choisi l'approche directe, le «no-nonsense» pour tenter d'accéder au poste de porte-parole d'une anglophonie qui, soutient-il, ne se reconnaît plus dans ses leaders.

«Je vous garantis qu'une majorité d'anglophones se reconnaît dans mes principes, racontait-il hier. Au cours de la dernière décennie, on a assisté à une division silencieuse. Nos élites ont favorisé des concessions excessives, ont abandonné nos droits fondamentaux et historiques, et la plupart des gens en sont très insatisfaits. Moi, je dis non à tout ça, et je vais ramener tout le monde à l'intérieur de la tente.»

Les principes en question sont bien connus: reconnaissance de l'anglais comme langue officielle du Québec, accès universel à l'école anglaise, partitionnisme sans le mot et tutti quanti. Plusieurs, dont Robert Keaton, lui-même ancien président d'AQ, lui ont reproché de prendre ses rêves pour des réalités, de ne pas reconnaître l'évidence, de se mettre à dos les francophones et d'attiser le feu séparatiste en prônant des thèses extrêmes. La présidente actuelle, Constance Middleton-Hope, préfère quant à elle parler de «respect de la majorité francophone» et voit plutôt l'Alliance comme «la voix du pouvoir et du bon sens pour la communauté anglophone en tant que partenaire à part entière de la société québécoise».

«Les divisions ont été créées parce que M. Johnson a choisi de politiser la campagne et d'exacerber les tensions», souligne-t-elle, tout en observant que «c'est une bonne chose que ces tensions soient apparues, parce que nous pourrons maintenant travailler avec ces gens qui sont en colère. Et s'il y a une personne qui peut ramener tout le monde ensemble, je suis celle-là».

Hier, Mme Middleton-Hope, une intervenante communautaire de longue date, a toutefois paru à certains moments irascible, voire un peu décontenancée. Visiblement elle a été marquée par cette campagne fortement médiatisée comme on n'en avait jamais vu à l'Alliance, intense, empreinte d'«hostilité» qu'elle attribue à une «incompréhension» des objectifs et du fonctionnement de l'organisme: «Il faut se réunir et se parler, et pas à travers les médias.» Le vote sera extrêmement serré, et une autre épine au pied - le financement controversé d'un colloque qui n'aura finalement pas lieu mais qui aura servi d'argument à répétition à son adversaire, et à propos duquel elle se défend véhémentement de toute malversation - pourrait faire pencher une balance déjà fragile en sa défaveur.

Le commis voyageur

Pendant ce temps, William Johnson, lui, frappe sur tout ce qui bouge... mais tend aussi la main. Il assure qu'il restera un «serviteur loyal» de l'Alliance même s'il perd demain. Et s'il gagne, il se transformera en vendeur itinérant de l'anglophonie «made in Québec. «Je me propose d'être un commis voyageur» qui ira rencontrer tous les Québécois chez eux, a-t-il dit à CJAD. «J'ai prouvé pendant la campagne que je peux attirer l'attention. Je veux aller voir les gens, leur dire qui nous sommes, et surtout qui nous ne sommes pas. Nous ne sommes pas des loups, nous ne sommes pas les descendants de Lord Durham.»

D'ailleurs, prétend-il, les francophones du Québec sont tout à fait disposés à recevoir favorablement ses idées concernant une extension de la place de l'anglais dans la province. Alors que Mme Middleton-Hope soutient qu'il est utopique de croire à un Québec bilingue mur à mur, lui voit plutôt dans les législations linguistiques restrictives la conséquence de contre-propositions trop timorées.

«Les gens qui dirigeaient Alliance Québec, nos politiciens et, jusqu'à récemment, la direction de The Gazette ne croyaient pas en la nécessité de se battre pour des principes et des droits fondamentaux parce qu'ils craignaient qu'en le faisant, ils s'aliéneraient la population francophone. Je pense que cela équivaut à calomnier nos concitoyens de langue française qui, en réalité, sont très ouverts d'esprit et feront preuve d'équité si on leur présente nos revendications correctement», déclare-t-il.

Ainsi de la liberté de choix en matière scolaire, ainsi de la langue d'affichage, des causes qu'il veut amener devant les tribunaux ou, s'il le faut, aux Nations unies: «Si nous faisons valoir notre cause, les gens l'accepteront.»

Un «radical», Bill Johnson? «Dans toutes les démocraties occidentales, mes positions sont celles d'un modéré, mais ici au Québec, on me traite de tenant de la ligne dure. Mais ceux qui me qualifient ainsi étaient tous complices, par leur appui explicite ou par leur silence, de la manoeuvre de Jacques Parizeau qui voulait soustraire unilatéralement le Québec à la Constitution du Canada. Ce n'est pas être radical que de dire que la règle de droit n'est pas négociable», répond-il.

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