Anglos


La complaisance a ses limites

Depuis l'élection de Bill Johnson à Alliance Québec, personne ne semble s'inquiéter du fait qu'il ridiculise le Québec

Gabrielle Gourdeau

LeDevoir 23 mai 1998




Cela fait au moins un demi-siècle que les Québécois de langue française, aidés de leurs institutions linguistiques et politiques, essaient de faire comprendre à leurs voisins anglophones que le français, au Québec, est menacé par toutes sortes de contaminations dont la pollution visuelle - subliminale et nocive à long terme -, notamment dans les rues, notamment par l'affichage commercial. A peine soutenue par une béquille rongée par 56 amendements édulcorants, appelée loi 101, la langue française des Québécois arrive à surnager dans l'océan anglophone nord-américain où elle baigne depuis la Conquête. Encore faut-il ne pas trop parler de certaines écoles montréalaises où les étudiants, plus de vingt ans après l'avènement de la Charte, s'obstinent à parler franglais dans la cour de récré. Sans mentionner tous les nouveaux arrivants en terre québécoise, qui croient encore que «English is the language of success (and therefore our children must learn it before any other language)».

Voilà maintenant que le Lone Ranger d'Alliance Kouebec, Bill Johnson, nous lance en plein visage une campagne visant à annihiler tous les efforts déployés par nos institutions pour faire du français la langue du Québec. Monsieur l'original propose une bilinguisation des affiches du tout-Kouebec, brandissant des menaces de boycottage et de piquetage contre les grandes compagnies qui ne se plieraient pas à ses exigences pour le moins rétrogrades. Sa justification? «Les affiches commerciales ont leur importance, symbolique, parce qu'elles se retrouvent dans la vie de tous les jours de tout le monde. Si vous ne pouvez pas voir une affiche en anglais chez Eaton rue Sainte-Catherine, le message que cela envoie, c'est que l'anglais ne compte pas au Québec...» (Le Devoir, 10 septembre 1998). Tiens, il a trouvé ça tout seul. Mes questions sont celles-ci: Johnson était-il touché par un affichage montréalais où le français n'apparaissait pas avant que la loi 101 n'y voie? Johnson s'attriste-t-il en se promenant dans les rues de Toronto, où pas le moindre mot de français n'apparaît? Et le Chinatown montréalais? Pense-t-il pouvoir convaincre les commerçants de ce quartier d'afficher et en chinois et en anglais, eux qui ne veulent même pas intégrer le français à leurs affiches et à leurs menus?

Johnson a de quoi inquiéter, vous le reconnaîtrez. Ce qui m'inquiète encore davantage, c'est l'inertie relative qui entoure le phénomène qu'il incarne. De un, qu'un tel clown ait réussi à se faire élire à la tête d'une association aussi «voyante» qu'Alliance Québec, cela demeure très louche. De deux, quand la ministre Beaudoin se contente de prédire que le combat «d'arrière-garde» de Johnson est voué à l'échec, elle sous-estime sans aucun doute le potentiel ravageur d'un petit dictateur-rongeur comme Pitre-Bull. De trois, que le gouvernement fédéral continue, comme si de rien n'était, à subventionner Alliance Québec à raison d'un million par année, même si l'organisme en question s'ingère dans la politique du Québec, ce qui n'entre pas dans son mandat cela reste douteux (voire odieux). Jusqu'à cette pauvre Constance Middleton-Hope, que l'on croyait du moins un soupçon plus intelligente que son successeur, qui endosse bêtement le plan d'action de ce dernier. Reste le conseil général, qui ne s'est pas encore prononcé. Que pouvons-nous espérer de ses membres? Jusqu'à présent, ils n'ont pas trop brassé la cage; sont-ils assez puissants pour forcer leur président à démissionner? Se sont-ils finalement laissés intimider par ses menaces de mettre à la porte les désobéissants?

Tout ça est décourageant, déprimant, désespérant. Depuis l'élection de Johnson à Alliance Québec, et malgré ses frasques multiples (dont celle de la Saint-Jean), personne ne semble trop se préoccuper de ce qu'il est en train de faire: ridiculiser le Québec.

M. Boutros-Ghali, en voyant à quelles sortes de bouffons nous concédons autant de pouvoirs, pourra-t-il regarder le visage de notre francophonie sans rire? Le «plan d'action» de Bill Johnson, ça crève les yeux, c'est une grimace, une gifle, un crachat à la figure du Québec français.

Dire que tout près de chez nous, une ou deux de fellations peuvent faire destituer un président des Etats-Unis...