Un croisé

Lise Bissonnette

LeDevoir 2 juin 1998



Tout comme l'affaire Levine, l'élection de William Johnson à la tête d'Alliance Québec, groupe de défense des intérêts anglo-québécois, est un effet secondaire de la stratégie postréférendaire mise au point dans les coulisses de l'actuel gouvernement fédéral. Les subtils intellects qui ont concocté ce plan fondé sur la menace et la peur ne se reconnaissent certainement pas dans les excès de M. Johnson. Mais il leur doit néanmoins l'impulsion qui l'a porté au pouvoir et qui risque aujourd'hui, comme toutes les dérives idéologiques, de se retourner contre la cause qu'elle prétend servir. (Photo Jacques Grenier)

Grâce au défi ouvert de M. Johnson, les Québécois découvrent aujourd'hui, surpris, un fait pourtant public et souventes fois vérifié par diverses mesures d'opinion depuis l'adoption de la Charte de la langue française, en 1977. Une très forte majorité d'anglophones québécois rejette toujours les principales dispositions du régime linguistique du Québec. Selon un sondage SOM publié vendredi dans le quotidien The Gazette, 82% d'entre eux souhaitent le retour au libre choix de la langue d'enseignement, et 80% sont défavorables à la règle qui impose la prédominance de la langue française dans l'affichage. Aussi frappantes que soient ces statistiques, elles n'ont rien de nouveau. Quand on remonte la filière des sondages depuis vingt ans, on en retrouve partout l'équivalent. Rarement l'opposition à ces sections clés de la loi 101 a-t-elle baissé sous le seuil de 75%, même en période de calme politique relatif, par exemple au début des années 80.

La différence, c'est qu'Alliance Québec, ce mouvement élitiste auquel les gouvernements souverainistes et fédéralistes ont toujours reconnu un statut de «parti» informel des anglophones, se gardait bien d'insister sur un désaccord aussi fondamental entre les deux communautés. Quand on remonte la filière des textes qui accompagnent les mesures d'opinion, on trouve plutôt des considérations plus lénifiantes sur la bonne volonté de tous et chacun, qui s'incarnerait dans la bilinguisation croissante des jeunes anglophones et une acceptation générale des «efforts» de promotion du français pourvu qu'il ne s'agisse pas de mesures coercitives. C'est ainsi que l'ancien vice-président d'Alliance Québec, aujourd'hui directeur du quotidien The Gazette, Michael Goldbloom, écrivait en 1984 en nos pages, que les deux communautés en étaient arrivées à un point de «consensus qui s'enracine de plus en plus profondément dans l'esprit des Québécois». C'est le même souci de couvrir pudiquement l'ampleur abyssale du désaccord qui fait que The Gazette, dans chacun des textes de commentaires ou de reportages consacrés au plus récent sondage depuis vendredi dernier, rappelle que les anglophones appuient massivement Jean Charest (à 97,5%) même s'il refuse de rouvrir le dossier linguistique. Il est évident que les anglophones sont un électorat plus captif que jamais pour le Parti libéral du Québec et que l'adoration unanime qu'ils réservent à M. Charest a tout à voir avec ses positions constitutionnelles et rien avec ses positions linguistiques (s'il en a car on remarquera qu'il évite de les préciser).

La bataille féroce qu'a livrée M. Johnson à «l'establishment» d'Alliance Québec a mis en lumière ces données constantes, qui ont survécu à tous les débats linguistiques, à tous les jugements de cour, et surtout à tous les compromis sur la loi 101, dont ceux de Claude Ryan et du gouvernement libéral de M. Bourassa, en 1993, qu'on présentait pourtant comme le bout de la route, la clé de la paix sociale. Aux yeux de M. Johnson, les dirigeants traditionnels d'Alliance Québec n'ont été que des «lâches» - il a employé le terme à satiété - qui trahissaient la communauté anglo-québécoise en refusant de faire leurs ses souhaits clairement exprimés. Sa façon de faire campagne, abrasive, blessante, injurieuse, explique le mandat mitigé qu'il a obtenu. Peu de gens apprécient être représentés par des êtres aussi provocateurs, dans un pays aux débats souvent durs mais plutôt conviviaux. Il n'en reste pas moins que les délégués aux assises d'Alliance Québec ont ratifié en forte majorité le programme entier de M. Johnson sinon sa personne qu'ils ont tenté d'encadrer d'un exécutif nettement plus modéré. Leurs objectifs sont clairs, leurs moyens pour les atteindre le sont moins.

Comment la divergence de valeurs entre les deux communautés linguistiques a-t-elle pu se solidifier à ce point? Durant l'électrochoc que furent les années 70 au Québec pour les anglophones, avec la première loi libérale sur la langue officielle en 1974 puis l'arrivée au pouvoir d'un parti souverainiste en 1976 et l'adoption de la Charte de la langue en 1977, on pouvait encore faire la part de la perte de statut d'un groupe jusque-là dominant, d'une certaine nostalgie, et d'un unilinguisme tranquille qui avait préservé les anglophones de l'intégration. Pour en expliquer la persistance, on peut évoquer la valeur absolue qu'a prise la défense des «droits individuels» depuis l'adoption de la Charte canadienne des droits en 1982, qui a maintenant couleur de dogme. On peut aussi déplorer que le projet français du Québec en Amérique du Nord soit demeuré trop identifié au seul mouvement souverainiste, ce qui le rendait politiquement suspect aux yeux des anglophones, incapables d'en partager la ferveur. On peut aussi reconnaître l'inquiétude normale que suscite le rétrécissement de la communauté anglophone de souche, qui ne peut plus compter sur la scolarisation des immigrants en langue anglaise pour croître et qui se rend compte, vingt ans après la loi 101, que ce phénomène est irréversible.

Mais le passage du désaccord latent à l'hostilité ouverte et militante coïncide avec les lendemains du référendum de 1995, avec le soutien intellectuel donné par le gouvernement au mouvement partitionniste, les menaces de rétorsion brandies d'avance contre tout vote de sécession même s'il était acquis dans les meilleures conditions démocratiques, la propagande qui réduit le mouvement souverainiste à une dérive «ethnique» dont l'obsession serait essentiellement de brimer les minorités. Dans ces conditions, l'appel au combat a été entendu et M. Johnson a été élu. Il tombe sous le sens pour tous ceux qui ont observé sa campagne que sa victoire, si courte soit-elle aux voix, a été surtout celle du «terrain» et devra obtenir une réponse des forces fédéralistes institutionnelles, même si elles préfèrent détourner les yeux, comme se le proposait dimanche M. Charest, qui se trouve lui-même piégé par les apprentis sorciers du «plan B».

Dans ces conditions, M. Johnson n'est qu'un symbole d'erreurs collectives plus vastes. Il est tout à fait inacceptable d'en faire l'incarnation du diable, et de le traiter de «raciste» comme l'écrivent aujourd'hui certains collègues. Le mot raciste a un sens, il qualifie les adeptes de la supériorité d'une race sur l'autre. Il n'y a rien de tel chez Bill Johnson, pour qui fréquente depuis longtemps ses discours. Doctrinaire comme pas un, il est incapable de réconcilier la notion d'égalité, article premier de sa foi, avec le sens du compromis historique. Ce n'est pas parce qu'il déteste les francophones qu'il défend des politiques qui pourraient, à terme, éradiquer le fait français en Amérique; c'est parce que sa théorie de l'égalité ne peut souffrir d'égratignure, la plus vénielle lui paraissant mortelle. Moraliste impénitent, il a également tendance à mépriser ses adversaires - de toutes langues - avec l'assurance de celui qui se croit sans péché. Nous avons ainsi affaire à un véritable croisé, qui devrait s'attirer plus d'ironie que de colère, dans un pays où la verdeur politique a toujours droit de cité.