L'ami dangereux

Murray Maltais

LeDroit 2 juin 1998



Si l'élection de William Johnson à la présidence d'Alliance Québec passe beaucoup moins inaperçue que celle de la présidence de l'ACFO, c'est que la minorité anglo-québécoise se croit pas mal plus importante, qu'elle crie plus fort même si elle reste infiniment plus choyée. Le vif contraste entre les deux organisations montre bien la profonde différence de mentalités.

Les anglophones du Québec ne se perçoivent pas vraiment comme une minorité. Pourquoi? Tout simplement parce que nombre d'entre eux ne désespèrent pas devenir, un jour, une majorité. Or la manière la plus sûre d'y parvenir, c'est encore de faire en sorte que les immigrants aient la possibilité de fréquenter l'école de leur choix, c'est-à-dire l'école anglaise. Un récent sondage SOM indique d'ailleurs que 82 % des répondants de la communauté anglo-québécoise appuient le libre choix.

Il y a bien entendu la manière d'y parvenir, l'esprit dans lequel on lutte, la méthode choisie et les mots pour le dire. Or en fin de semaine, cette communauté est sortie meurtrie et divisée des élections à la présidence de son principal lobby. Les délégués ont en effet élu M. Johnson par une très mince majorité. Qui plus est, les membres du nouveau conseil d'administration sont tous des partisans de Constance Middleton-Hope, la rivale de M. Johnson qui prêchait la modération.

Dès qu'ils prennent le micro ou la plume, certains ont le don de rendre leurs propos aussi corrosifs que le vitriol. Leur discours enflamme les passions, provoque des réactions très vives. Ils font tantôt appel à la raison, tantôt aux sentiments, tantôt aux instincts. Ils ne répugnent pas à flatter, à provoquer; quand ils ne peuvent convaincre, ils sèment la zizanie en réveillant de vieilles rancoeurs.

M. Johnson, un résidant de Gatineau, est de ceux-là. Le chroniqueur politique bien connu pour ses opinons tranchées veut un Québec bilingue; il veut se battre pour que les immigrants aient le choix d'envoyer leurs enfants à l'école anglaise, comme il y a 30 ans. Il exige qu'une mission onusienne supervise tout futur référendum sur la souveraineté au Québec. Si le Oui l'emporte, ceux qui ne sont pas d'accord pour vivre dans un Québec souverain pourront à leur tour faire sécession. Partitionniste comme Guy Bertrand, Johnson prône la désobéissance civile en cas de victoire du Oui, qui se traduirait par le non-paiement de taxes et d'impôts au Québec.

Le Canada de William Johnson est un Canada parfait, propre, symétrique. Au fait, marche-t-il au pas? Le nouveau président a montré de quel bois il se chauffe en menaçant de recourir à une injonction pour mater son propre conseil d'administration qui ose ne pas penser comme lui, afin de faire élire de nouveaux membres.

Cette élection est importante à cause des réactions qu'elle va entraîner. Une radicalisation des Anglo-Québécois va faire monter l'ardeur patriotique des nationalistes mous au Québec, ceux-là mêmes qui sont indispensables à Jean Charest pour se faire élire.

L'ampleur du phénomène n'est pas encore mesurable. Mais compte tenu de la minceur de la marge nécessaire pour remporter la victoire ou se retrouver dans l'opposition et des effets pervers de notre système électoral uninominal à un seul tour de scrutin, il y a péril en la demeure pour tous les fédéralistes qui espèrent encore une solution raisonnable à l'impasse canadienne.

Pur et dur, Johnson devient la principale source d'embarras des libéraux de Jean Charest. Ils ont raison de craindre comme la peste qu'un démagogue comme lui mette le feu aux poudres partout où il passe, transformant leur stratégie électorale en éternel recommencement.

L'impact Johnson pourrait toutefois considérablement diminuer si la moitié de la communauté anglophone, fidèle à Middleton-Hope, se dissocie de lui. Mais ira-t-elle jusque là? Divisée, elle aidera les libéraux. Unie derrière «Bill», elle fera le jeu des péquistes. Cette élection laisse donc prévoir des luttes fratricides, des fédéralistes embarrassés, ainsi que des souverainistes qui chercheront à exploiter ces divisions.

En politique, il faut se garder autant de ses amis que de ses ennemis. Jean Charest se demande aujourd'hui comment empêcher M. Johnson de lui nuire. C'est l'attitude de la communauté anglo-québécoise qui déterminera la stratégie du chef libéral.