L'agent provocateur

Il faudra toucher à la loi 86 après les élections

Murray Maltais

LeDroit 5 octobre 1998



Elle est embêtante, la croisade de Bill Johnson. Ce qu'il exige des grands magasins de Montréal ne contrevient en rien à la loi 86. Elle permet aux commerçants d'afficher une autre langue que le français, pourvu que ce dernier prédomine.

Adoptée sous les libéraux, son ton de compromis avait été inspiré, sinon dicté, par un jugement de la Cour suprême du Canada en 1988. Elle a été maintenue par les péquistes et Lucien Bouchard s'était interposé il y a deux ans, lors d'un congrès plénier du PQ, contre une résolution pour la faire disparaître.

L'unilinguisme des grands magasins faisait consensus à Montréal. Mais en reprenant la croisade et les arguments d'Howard Galganov, le président d'Alliance Québec semble réussir là où l'autre a échoué, mobilisant avec plus de succès la communauté anglo-québécoise.

Le dossier de la langue demeure explosif au Québec depuis que les Québécois francophones ont compris que s'ils ne défendaient pas le français, ils ne tarderaient pas à se retrouver minoritaires dans leur propre province. Depuis, on assiste à une guerre de tranchées linguistique où les deux camps s'accusent mutuellement d'intolérance. Curieusement, le reste du Canada démontre une mauvaise foi exemplaire qui confine à la malhonnêteté intellectuelle, quand il dissimule ses sournois efforts pour assimiler les minorités francophones.

Non, Bill Johnson n'a pas d'équivalent franco-ontarien, acadien ou franco-manitobain. Ces communautés ne bénéficient pas du rapport de forces qui l'avantage.

On comprend parfaitement le désarroi et la gêne des Eaton, The Bay, Sears, Wal-Mart et autres grands marchands. Ils croyaient le problème réglé. Mais voilà que le croisé Johnson, largement subventionné par Ottawa et dont l'influence fait pâlir nombre de ministres, met en demeure les commerçants de ramener le bilinguisme dans l'affichage. Cela s'appelle du chantage. Et ça marche parce que les entreprises, ne voulant pas se mêler du débat politique, se montrent velléitaires.

Johnson remporte la première manche. Mais sa victoire met du sel sur des plaies qui s'obstinent à ne pas cicatriser. L'homme joue avec le feu. C'est sa façon de faire et il ne changera pas tant qu'il obtiendra des résutats avec ses méthodes d'agent provocateur. La coexistence de deux langues repose sur un équilibre délicat: respect mutuel, tolérance, bonne foi. Des qualités qui ne paraissent pas évidentes chez Johnson.

Mais la loi 86, telle que formulée, est ambiguë. Au point où Lucien Bouchard demande aux commerçants de ne pas se prévaloir de ses dispositions! Il y a comme un défaut. Les bonnes volontés ont pu l'occulter un certain temps. Mais c'était fatal qu'il réapparaisse un jour ou l'autre. Un gouvernement ne peut pas reprocher à ses citoyens de faire ce que permettent ses propres lois. Il a fallu un Bill Johnson pour le mettre en face d'une éventualité à laquelle il préférait ne pas songer.

Comment se sortir de l'ornière? Il faut toucher à la loi 86, la grande difficulté résidant dans la façon de s'y prendre.

Nous ne sommes pas très loin des élections. Il serait irresponsable et dangereux d'ouvrir le couvercle de la marmite linguistique à ce moment-ci. Si on veut une meilleure loi, un gouvernement devrait l'étudier et en débattre en début de mandat.

Jean Charest a vite compris que le provocateur Johnson n'était pas son ami; qu'il le menace, dans la mesure où ses sparages jusqu'au-boutistes, très médiatisés, attisent les passions et pas toujours les plus nobles. Les nationalistes mous qu'il espère voir glisser dans son camp se durcissent d'exaspération. Devinez vers quel parti politique ils se tournent...

Et ce n'est qu'un début. Bill Johnson promet de monter à nouveau au front dans un secteur où, cette fois, il y aura bel et bien risque de violence, le franc-tireur promettant de se battre pour le libre choix de la langue d'enseignement au Québec, d'aller jusqu'à l'ONU pour obtenir gain de cause. Mais n'anticipons pas.

En cédant à Johnson, les grands magasins se font ses complices. Ils devraient lui dire non jusqu'à ce qu'il abandonne. En misant non pas sur sa fatigue, car l'individu est un coriace, mais sur celle de ses partisans. En lui obéissant, les marchands ouvrent la boîte de Pandore linguistique.

L'ambivalence d'une loi qui se veut respectueuse et tolérante cause aujourd'hui les excès qu'elle devait éviter. Si on veut revenir à la sérénité linguistique, il faudra se résoudre à la changer.