Johnson et la communauté anglophone

Dermod Travis

13 novembre 1998




Si l'Irlande du Nord a Ian Paisley sur les bras, il est peut-être juste que le Québec ait William Johnson sur les bras. Paisley et Johnson sont tous les deux tricotés à partir de la même fibre fondamentaliste qui privilégie l'extrémisme et la démagogie au détriment de la recherche de compromis et d'un consensus. En s'inspirant de la rhétorique dont Paisley est passé maître, Johnson semble de plus en plus désireux de sacrifier la paix sociale au profit des barricades linguistiques, tout comme Paisley était désireux de sacrifier la paix au profit du terrorisme.

A la suite de sa malheureuse participation au défilé de la Fête nationale, Johnson a maintenant décidé de consacrer ses énergies à l'une des questions sociales les plus cruciales: l'affichage commercial. Alors que Johnson et Alliance Québec voient dans l'affichage commercial un symbole de la vitalité de notre communauté, d'autres sont sidérés à l'idée que l'on puisse penser qu'une affiche de fruits et légumes au dépanneur du coin est symbolique de l'existence de notre communauté. S'il était vrai que la survie même de notre communauté dépend de l'affichage en anglais, nous serions dans une situation déplorable.

Si Johnson est vraiment à la recherche de symboles véritables de la vitalité de notre communauté, il peut prendre en considération les trois stations de télévision anglophones, les deux hebdomadaires alternatifs, le centre hospitalier qui est envisagé, une année record dans le domaine de la production télévisuelle et cinématographique en anglais, ainsi que le succès de jeunes entrepreneurs anglophones.

Bien qu'Alliance Québec ait techniquement raison de dire qu'elle ne fait que demander ce que la loi 86 permet, il y a une différence nette entre ce que la loi autorise et le fait de recourir à des mesures coercitives pour parvenir à ce résultat. Les boycottages, surtout dans le contexte québécois actuel, constituent un couteau à deux tranchants.

De même, cependant, que les Irlandais reconnaissent que Paisley représente uniquement les plus militants en marge de la société irlandaise, les Québécois et Québécoises doivent également savoir que Johnson ne parle pas au nom de 800 000 anglophones mais plutôt d'une poignée de militants qui sont prêts à prendre en otage les intérêts de notre communauté dans le but de s'engager à nouveau dans des batailles vieilles de 30 ans.

En dépit de ce qu'elle prétend, Alliance Québec n'est pas une organisation communautaire. Il s'agit d'un lobby qui est préoccupé par les droits de la communauté anglophone. Cette distinction est encore plus pertinente maintenant que Johnson est à la barre. Bien qu'Alliance Québec consulte occasionnellement ses 3000 membres, elle consulte rarement - si ce n'est jamais - la communauté anglophone. Il ne fait pas de doute que, hormis le conseil d'administration de cette organisation et l'entourage de Johnson, personne n'a été consulté au sujet de sa décision de participer au défilé de la Fête nationale ou encore de sa dernière salve dans le débat des plus ennuyeux au sujet de l'affichage commercial.

Johnson a déjà opéré la rupture d'Alliance Québec avec les décideurs aux niveaux provincial et fédéral. Nous ne pouvons nous permettre de le laisser opérer la rupture entre notre communauté tout entière et le reste de la société québécoise. Il restera toujours des questions qui justifient que l'on descende dans la rue, mais notre communauté doit également être capable de circuler dans les corridors du pouvoir.

De fait, en ce qui a trait aux questions clés auxquelles le Québec est présentement confronté, Johnson est déphasé par rapport à la vaste majorité des dirigeants fédéralistes. Par exemple, Johnson souhaite se débarrasser de la loi 101 tandis que Jean Charest accepte le consensus linguistique auquel on est parvenu. Un consensus que même Stéphane Dion décrit comme une loi qui reflète l'esprit de tolérance des Canadiens et Canadiennes.

Un consensus ne signifie pas que les gagnants jouissent toujours de leur situation au détriment des perdants. Si vous faites partie d'une famille, vous devez accepter que les autres membres de la famille aient également droit à leurs propres opinions et aspirations. Il revient aux dirigeants de parvenir à un consensus qui inclut le plus grand nombre possible de membres de la famille et qui n'exclut pas celui qui est le plus bruyant.

Au cours des prochaines semaines, alors que Johnson jettera de l'huile sur le feu linguistique, les anglophones devront se demander s'ils sont prêts à adhérer aveuglément au programme privilégié par Johnson, aussi étroit soit-il. Notre communauté est confrontée à des problèmes réels et elle doit avoir son mot à dire au sujet de l'ordre de priorité accordé à ces problèmes. Il se peut que les chômeurs et les étudiants et étudiantes et les mères célibataires perçoivent le programme linguistique d'Alliance Québec comme étant très éloigné de leur réalité quotidienne.

On ne devrait pas s'attendre à ce que la communauté anglophone n'ait jamais qu'un seul point de vue, quelle que soit la question en jeu, ou encore ce qu'un seul individu ou groupe prétende parler exclusivement en son nom. Notre communauté recèle une diversité de points de vue au sujet d'un grand nombre de questions, y compris la loi 101, et ces divers points de vue méritent le respect. Cela comprend les positions adoptées par Alliance Québec mais également les positions adoptées par d'autres.

Il ne s'agit pas de nier à Alliance Québec le droit de combattre ce qu'elle rejette. Par contre, tant et aussi longtemps qu'elle ne consultera pas de façon significative les membres de la communauté, ce combat ne pourra être mené qu'en son propre et non pas au nom de 800 000 anglophones.

Lorsqu'il a été élu, Johnson a obtenu une faible marque de confiance de la part des 3000 membres d'Alliance Québec et non de la communauté anglophone dans son ensemble.

Libre opinion publiée dans LeDevoir du 13 novembre 1998