La tierce opinion

Se pourrait-il que la vacuité devienne une proposition porteuse?

Lise Bissonnette

LeDevoir 16 mars 1998



Jusqu'à ce que Daniel Johnson quitte la direction du Parti libéral du Québec et que naisse le suspense autour de son remplacement par le leader conservateur fédéral, rares étaient les penseurs de la perpétuelle crise canadienne à accorder quelque place significative à Jean Charest dans leurs recherches et supputations. Sauf pour proclamer son patriotisme et son goût pour la bonne entente, M. Charest n'a jamais formulé une seule idée-force sur les rapports entre le Québec et le Canada et il était difficile de l'imaginer détenant une clé de l'avenir. Se pourrait-il, pourtant, que la vacuité devienne une proposition porteuse?

En trente ans d'affrontement sur la question nationale, les opposants ont toujours convenu, tout au moins, que les solutions devaient avoir quelque profondeur. Qu'elles devaient s'appuyer sur des idées - centralisation ou décentralisation, droits collectifs ou droits individuels, rapports entre peuples ou sociétés. Les réformes devaient correspondre à la conception qu'on se faisait de la «nature» du Canada. Les souverainistes ont accumulé les livres-thèses. Les fédéralistes se sont répandus en grandes commissions d'enquête comme en petites (Laurendeau-Dunton, Pepin-Robarts, Beaudoin-Dobbie, Bélanger-Campeau) qui ont toujours planché sur les définitions des groupes constitutifs du Canada et des modèles d'organisation politique qui leur conviendraient, fédéralisme d'égalité des provinces ou d'asymétrie, par exemple. Presque tous présumaient que la crise durera tant que les Québécois et les Canadiens tarderont à choisir le modèle nouveau de leurs rapports, soit la souveraineté du Québec, soit un fédéralisme canadien plus ou moins renouvelé mais tout de même modifié.

Les résultats du référendum de 1995 ont solidifié cette analyse. Le Québec s'étant divisé moitié-moitié autour de la question référendaire, l'option souverainiste ayant progressé de dix points de pourcentage depuis la consultation de 1980, le Canada a eu le vertige, et l'obligation de choisir est redevenue urgente. Le Canada Clock, un instrument de mesure mis au point à l'Institut Fraser de Vancouver par voie de sondage d'une série d'analystes dans tout le pays, a fixé symboliquement la pendule à minuit moins quelques minutes, en souhaitant qu'une «initiative» politique, c'est-à-dire l'enclenchement d'une réforme, vienne empêcher l'heure fatale de sonner. Certains des meilleurs politologues du Québec et du Canada, sous l'égide de l'Institut de recherche en politiques publiques (IRPP), ont travaillé près de deux ans à trouver «les voies de la réconciliation» pour Sortir de l'impasse , titre de leur somme analytique tout juste publiée, dont l'originalité est de transformer l'esquisse de «partenariat» formulée par les souverainistes en 1995 en proposition commune et profitable à l'ensemble des Canadiens. Même en refusant toute réforme substantielle, le gouvernement du Canada réclame auprès de la Cour suprême la clarification de l'arrangement actuel et la victoire finale de son propre modèle. Et le ministre des Affaires intergouvernementales canadiennes, Stéphane Dion, tient à oblitérer une fois pour toutes les idées de son père en donnant cours officiel aux siennes, selon lesquelles les «revendications traditionnelles» du Québec seraient un concept révolu, irrecevable par le Canada d'aujourd'hui.

Or sur le terrain, cette lutte homérique des modèles pourrait bien avoir pris fin sans qu'aucun ne vainque, du moins chez un nombre significatif d'électeurs. Le rapport d'une partie des Canadiens et des Québécois à l'histoire en est un de lassitude, d'indifférence, de confusion, avait constaté la Commission Spicer créée après 1990 et l'échec de l'Accord du lac Meech, ce dernier «modèle» à avoir eu un semblant de crédibilité officielle. Le texte même de l'Accord de Charlottetown, qui lui succéda brièvement en 1992, était un pot-pourri de mille voeux sans cohérence et a été rejeté pour mille raisons souvent tout aussi incohérentes. Même le rapport Erasmus-Dussault , paru l'année dernière après cinq ans de travaux sur la question autochtone, a échoué à convaincre l'opinion, en partie parce qu'il proposait au Canada une réforme en profondeur de sa définition collective et de l'équilibre entre ses peuples. La suggestion qu'il faille répondre à des torts ou erreurs historiques par des remaniements institutionnels d'envergure semble en récession, au Canada certainement et au Québec dans une mesure moindre, mais néanmoins importante.

Il est inquiétant sinon désolant, pour ceux qui ont combattu dans ces tranchées depuis des décennies et qui croient en la nécessité du changement, d'envisager une sorte de non-lieu qui laisserait le Canada aller sur sa pente naturelle. C'est pourtant ce qu'on commence à entrevoir. D'abord chez le type de gouvernement qu'a proposé M. Chrétien, réfractaire à toute réingénierie majeure et habile à émietter la problématique canadienne en mille détails qu'il faut traiter «au fur et à mesure», comme aime le dire le premier ministre. Derrière cette façade, se cache toutefois encore une conception bien arrêtée du fédéralisme, autoritaire et hiérarchique. Mais cet aboutissement au non-lieu est encore plus évident dans la malléabilité idéologique de M. Charest. Elle paraît être d'un autre ordre, comme l'indiquent les circonvolutions de ses programmes constitutionnels successifs; il est impossible de le rattacher à quelque école de pensée sur le Québec et le Canada, parmi celles qui ont nourri et polarisé la réflexion des dernières décennies, à moins que le sentimentalisme canadien en soit une. Il incarne, en quelque sorte, une tierce opinion qui passe aux pertes les enseignements de l'histoire autant que ses lourdeurs, et qui préfère vivre tant bien que mal dans la gestion de l'instant.

Si M. Charest décidait de faire le saut en politique provinciale, le gouvernement du Parti québécois trouverait ainsi en lui un adversaire d'un genre nouveau, dont le principal talent serait moins d'incarner la force du fédéralisme que de tirer le meilleur de son inertie en lui donnant belle apparence. Une bonne partie de l'opinion a décroché du débat sur les fondements de la question Québec-Canada et ne réagit plus aux questions de principes. On le voit de façon rétrospective, les dix points de pourcentage gagnés soudain par le souverainisme grâce à «l'effet Bouchard» en octobre 1995 tendent aujourd'hui à passer au crédit fédéraliste de «l'effet Charest». Dans les deux cas, cette partie de l'opinion a été d'abord séduite par une promesse de réduction des aspérités: M. Bouchard adoucissait les accents radicaux de la souveraineté selon Jacques Parizeau et promettait de négocier en douceur la bonne entente avec le Canada, M. Charest adoucit à son tour le caractère impérial du fédéralisme de M. Chrétien et promet de rétablir l'amabilité dans les rapports Québec-Canada. (Son opposition au renvoi en Cour suprême, contrairement à celui des partis politiques québécois, n'a jamais été fondé sur quelque reconnaissance du droit du peuple québécois à l'autodétermination mais uniquement sur une réprobation de ce geste inamical. Tout le personnage est là.)

On a beau mépriser le segment dit «mouvant» de l'opinion ou le congratuler selon les circonstances, il existe. Il semble même en meilleure position pour faire échec aux propositions souverainistes que le fédéralisme de choc des Chrétien, Dion, Manning et compagnie, qui ne cessent au contraire de faire croître le désir de rupture. Le talent de M. Charest est de valoriser l'opinion indécise en la faisant passer pour une nouvelle sagesse, et pour une force dans un débat qui l'ignorait ou tentait de la manipuler. Il lui est évidemment bien plus facile de réussir ce numéro d'équilibrisme de son siège de chef d'un parti mineur aux Communes, libre d'ignorer les aspects concrets, au Québec même, de ce qu'il considère être de vieux débats. Le faire à la tête du Parti libéral du Québec, une formation qui incarne toutes les tensions et les intrigues québécoises quasiment de la bataille des plaines d'Abraham à nos jours, est un défi tout autre. Mais les souverainistes, qui se croient bergers du destin d'un peuple et qui tiennent la tierce opinion pour une simple brebis égarée, ont tort de sous-estimer l'effet Charest. Comme notre voisin en Amérique nous l'enseigne tous les jours, le goût d'une vie publique sans drame, et même d'une certaine superficialité, détermine les choix des électeurs autant que les débats de principes. Dans l'état actuel des nôtres, la tentation de placement dans les valeurs politiques plus légères n'a rien d'étonnant.