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Le dilemme de Jean CharestLe pari selon lequel Jean Charest pourrait mener les troupes libérales à la victoire grâce à une très nette domination sur Lucien Bouchard semble risqué
Les auteurs enseignent tous deux LeDevoir 13 mars 1998 L'effet CharestL'effet Charest a été mesuré jusqu'ici à l'aide de questions hypothétiques où l'on demande aux répondants de dire comment ils voteraient si le Parti libéral du Québec était dirigé par l'actuel chef conservateur. Ce type de question fournit certes une indication quant à la popularité de Jean Charest. Le Parti libéral gagne dix points de pourcentage (et le Parti québécois en perd autant) lorsque le nom de Jean Charest est mentionné, par rapport à une question conventionnelle sur l'intention de vote où le nom des chefs de parti n'est pas présenté. Pareil renversement, s'il se maintenait le jour du scrutin, assurerait la victoire au Parti libéral.Ce résultat doit cependant être interprété avec prudence. Une partie de ce qu'on appelle l'effet Charest résulte probablement de la démission de Daniel Johnson en tant que telle. Le phénomène n'est pas nouveau. Les démissions de Lester Pearson, Pierre Trudeau et Brian Mulroney, par exemple, ont été suivies d'augmentations substantielles d'appui à leur parti avant même que ne soit véritablement engagée la lutte à leur succession. D'autre part, le simple fait de présenter, dans une question hypothétique, une figure politique nouvelle peut modifier les intentions de vote. Un sondage SOM montre que la mention des noms de Liza Frulla ou de Pierre Paradis réduit considérablement l'écart entre le PQ et le PLQ. En fait, les questions hypothétiques peuvent parfois créer des changements spectaculaires. Une question de ce type à propos de Kim Campbell, par exemple, avait fait bondir l'appui au Parti conservateur de 18 points en mars 1993, soit à peu près le double de l'actuel effet Charest. Les questions qui mentionnent explicitement le nom des chefs de parti peuvent aussi créer ce que l'on appelle un effet de «saillance», c'est-à-dire qu'elles tendent à gonfler un peu artificiellement l'importance que l'électeur accorde au facteur leadership dans ses choix électoraux. Or le chef n'est qu'un facteur parmi d'autres. En fait, comme le montre le tableau du haut, ce facteur ne semble pas avoir été le plus important au cours des dernières élections au Québec. A deux reprises, soit en 1985 et en 1994, les Québécois n'ont pas élu le chef qu'ils préféraient. Les frères Johnson, Daniel et Pierre-Marc, ont partagé le même sort, soit de subir la défaite même s'ils étaient plus populaires que leur opposant (Robert Bourassa et Jacques Parizeau).
Satisfaction envers le gouvernement, popularité des chefs
Les données proviennent de sondages CROP effectués durant les semaines précédant les élections mentionnées ci-dessus. Deux formulations ont été utilisées pour évaluer la popularité des chefs: «Personnellement, qui souhaiteriez-vous voir diriger le gouvernement du Québec après les prochaines élections au Québec?» ou «Vos préférences partisanes mises à part, lequel des leaders suivants ferait le meilleur premier ministre du Québec?» Les questions de 1973 et 1976 incluaient les chefs des principaux partis. Par la suite, le choix se limitait aux leaders du PQ et du PLQ. La question sur la satisfaction est: «Etes-vous très satisfait, assez satisfait, satisfait ou pas du tout satisfait de la performance du gouvernement du Québec?» La satisfaction envers le gouvernementC'est plutôt la satisfaction envers le gouvernement sortant qui semble avoir été la variable clé expliquant les victoires et les défaites des gouvernements sortants. La satisfaction élevée envers les gouvernements Bourassa en 1973, Lévesque en 1981 et Bourassa en 1985 s'est traduite par la réélection de ces gouvernements alors que l'insatisfaction envers les gouvernements Bourassa en 1976, Lévesque-Johnson en 1985 et Bourassa-Johnson en 1994 a provoqué leur défaite. De ce point de vue, la satisfaction enregistrée dans les derniers sondages envers le gouvernement Bouchard elle varie de 52 à 60% - constitue sans doute une donnée importante dans la réflexion de Jean Charest.Deux autres facteurs signalent également que les chances de réélection du gouvernement Bouchard seraient plutôt bonnes. Il y a d'abord la tendance bien ancrée au Québec depuis quelques décennies et qui consiste à accorder un second mandat au gouvernement sortant. Depuis la victoire de jean Lesage en 1960, ce fut le cas en 1962, en 1973, en 1981 et en 1989, la défaite de l'Union nationale en 1970 constituant la seule exception à ce pattern. L'autre facteur favorisant la réélection du gouvernement actuel est la baisse du taux de chômage au Québec depuis 1994. Lors des cinq élections où le taux de chômage était en hausse d'environ deux points de pourcentage ou plus par rapport à l'élection précédente, soit en 1960, en 1970, en 1976, en 1985 et en 1994, le gouvernement sortant a été battu. Par contre, lorsque le taux de chômage est resté relativement stable ou était en baisse (1962, 1966, 1973, 1981 et 1989), le gouvernement sortant a été réélu quatre fois sur cinq, la seule exception, 1966, étant due à l'incongruité de la carte électorale qui avait alors permis à l'Union nationale d'obtenir plus de sièges à l'Assemblée nationale avec moins de voix que le Parti libéral (41 contre 47%). Jean Charest contre Lucien BouchardPour remporter cette victoire, le chef conservateur doit compter d'abord sur sa popularité personnelle. Or comment se compare cette popularité par rapport à celle de Lucien Bouchard, en particulier chez les francophones? Pour le savoir, on peut examiner des données correspondant aux principaux moments où les chemins de Lucien Bouchard et de Jean Charest se sont croisés.En 1993, Jean Charest lutte pour sa survie politique dans la circonscription de Sherbrooke. Battu par Kim Campbell, au terme d'une course au leadership durant laquelle il avait dit vouloir faire «son affaire» du Bloc québécois, il mène une campagne plutôt discrète. L'affrontement avec Lucien Bouchard est très indirect et les électeurs conservent leur faveur aux deux chefs, avec un léger avantage pour Lucien Bouchard, particulièrement chez les francophones. Les deux leaders croisent le fer de manière plus directe lors de l'élection fédérale de 1997. Comme en 1993, l'évaluation des deux chefs est globalement la même dans l'ensemble de l'électorat avec, de nouveau, un léger avantage pour Lucien Bouchard chez les francophones (voir le texte intitulé «Le chef et la cause» dans Le Devoir du 4 juillet 1997, page A 9). En 1995, Jean Charest joue un rôle de premier plan comme ténor du camp du NON et Lucien Bouchard est désigné comme le négociateur en chef d'un partenariat politique et économique entre un éventuel Québec souverain et le reste du Canada. Le tableau du bas montre qu'à ce moment-là Lucien Bouchard l'emporte aisément sur le chef conservateur dont l'évaluation est à peine égale à celle de Jacques Parizeau chez les francophones et clairement inférieure à celle de Mario Dumont. C'est l'impopularité des autres chefs fédéralistes en octobre 1995, plus que la popularité de Jean Charest en tant que telle qui frappe.
lors du référendum d'octobre 1995.
Les données de 1993 et 1997 (dans le texte) de même que celles du deuxième tableau correspondent au score moyen obtenu à une question où 0 représente une évaluation très négative du chef et 100 une évaluation très positive. Pour une description détaillée de l'Étude sur l'élection canadienne, voir le Globe and Mail du 7 juin 1997. Le sondage de 1995 a été effectué durant les deux dernières semaines de la campagne référendaire sous la direction des professeurs Harold D. Clarke et Allen Kornberg (Clarke et Kornburg PS 1996; taille échantillonnale: 1005). Ces chiffres montrent que le pari selon lequel Jean Charest pourrait mener les troupes libérales à la victoire en compensant les facteurs qui semblent favoriser la réélection du Parti québécois par une très nette domination sur Lucien Bouchard semble risqué. Cela dit, Jean Charest dispose peut-être de deux autres cartes dans son jeu. La première est l'opposition d'une nette majorité de Québécois à la tenue d'un référendum au cours des prochaines années. Le député de Sherbrooke pourrait, avec peut-être plus de force et de conviction que ne l'a fait Daniel Johnson, faire valoir que son élection dispenserait le Québec de ce référendum et de l'incertitude politique et économique qui l'accompagneraient. Jean Charest pourrait également faire valoir que le capital politique dont il dispose dans le reste du Canada lui permettra de défendre mieux que quiconque les intérêts du Québec.
Quoi qu'il en soit, la décision à prendre n'est pas facile pour le chef conservateur qui doit légitimement se demander si la route vers le 24 Sussex Drive passe par l'Assemblée nationale du Québec.
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