L'éditorial Charest du Soleil

Gilles Néron
Sainte-Foy

12 mars 1998





Le 12 mars 1998

M. Gilbert Lavoie
Opinions
Le Soleil
Québec



Monsieur le rédacteur en chef,

Moi qui croyais qu'on ne pouvait avoir pire éditorialiste que J.-Jacques Samson, je me trompais. On a vu ce matin un éditeur jouer à l'éditorialiste et remporter le bonnet d'âne sans conteste. Samson peut, cependant, se consoler, la palme reste dans la maison puisqu'il a été battu par son patron, M. Lacasse. Cet ancien journaliste recyclé dans l'administration des journaux francophones de Peter "Plan B" Blake, croit toujours avoir la main. Dans les moments cruciaux, il met de côté sa machine à additionner et prend la plume pour aider la cause. Chaque fois, il fait un malheur...pour la corporation. Cette fois c'est un triomphe. Il va rester champion des banalités pour un bon moment.

Donc, M. Gilbert Lacasse, président du Journal Le Soleil, a voulu apporter sa pierre au monument qui est dressé ces temps-ci à Jean Charest. Probablement une initiative personnelle bien qu'il puisse avoir été invité par tous les prosélytes hors-Québec de la foi en Charest comme sauveur du Canada et messie du fédéralisme en terre impie. Il fait son plaidoyer au moment opportun, juste avant la décision finale finale de l'Appelé, donnant congé à l'exécuteur habituel des hautes oeuvres de la direction. À bien y penser le mouvement n'a pas été commandé, le boss du Soleil sait ce qu'on attend de lui.

Que nous prêche-t-il? D'abord, qu'il faut aux Libéraux du Québec un chef qui fasse le poids avec Bouchard. Même le député Farrah avait trouvé cela avant lui. En régime démocratique, c'est une règle de base que celui qui obtient le plus de votes,-chez-nous de députés,-bat son adversaire. L'affirmation n'est pas incorrecte, mais elle est pour le moins insignifiante malgré la pompe de la page éditoriale. Du bel espace de perdu.

Ensuite, il nous confirme que Daniel Johnson était plate à mourir ( Il écrit moche, mais c'est du pareil au même). Pourtant ce même Johnson avait si souvent raison dans cette colonne juste avant son départ. "Le roi est mort! Vive le roi!" La grosse carence de ce chef libéral qui est en politique depuis 1982, est d'avoir sous-estimé l'adage publicitaire qui veut que le médium soit le message. Cela veut dire qu'importe le message si le messager est agréable à écouter et à voir. Qu'importe le contenu des lignes agates, si les masses sont équilibrées et si les photos accrochent l'oeil. Voilà la définition d'un bon journal et d'un bon politicien de nos jours. Le Soleil n'obtient-il pas des trophées avec cette philosophie? Les débats de fond c'est de l'histoire ancienne. Ce qui compte pour les Libéraux, ceux d'ici et ceux d'ailleurs au Canada, consiste à s'installer au pouvoir. Les idées sont superfétatoires et souvent nuisibles. De toute façon il est possible de se payer des conseilleurs qui fourniront toutes les idées qu'on veut après l'intronisation. Donc, il n'est pas important de se demander si M. Charest a des idées et encore moins, dans l'éventualité où il en aurait, ce qu'il pense de l'avenir du Québec. Ses énergies doivent toutes se consacrer à deux objectifs: rallier les votes des tièdes et des indécis et rassembler des clientèles disparates le temps d'une campagne électorale. Après nous verrons. L'avenir est si long.

La troisième trouvaille de notre maître en politique est l'argument que Charest n'est pas pire que Bouchard qui du parti conservateur est passé au Bloc et ensuite au PQ. Alors pourquoi pas un leader foncièrement conservateur qui se limite à un changement en faveur d'un autre parti fédéraliste? Cela prouve le côté expérimenté de Charest. Argument sophistiqué qui d'ailleurs a été développé par le chroniqueur David, le même jour et dans la même page, comme par hasard. Les grandes manoeuvres quoi! Et bien, oui M. Charest a le droit de se présenter à la chefferie des Libéraux provinciaux. Qui le nie? Le problème ne vient pas de là et le temps que l'on prend pour étayer ce droit démontre que l'on cache le véritable mobile. Le serpent n'est pas dans le personnage offert mais dans l'enveloppage du cadeau. Le chef d'un parti politique québécois a été choisi d'avance et nous est envoyé par des gens qui n'ont rien à voir à la fête. S'ils tiennent à s'inviter c'est parce qu'ils ont intérêt que ce chef soit installé à Québec et aussi qu'il quitte Ottawa. Une combine parfaite où ces gens, qu'ils soient du monde des affaires ou du monde de la politique, sont gagnants partout: un adversaire du Plan B s'éclipse de lui-même de la scène fédérale et les Parti Québécois perd le pouvoir au Québec. Les Anglos de Montréal jubilent et les conservateurs de Toronto à Vancouver rêvent à nouveau d'un pays uniforme et unilingue. Voilà la couleuvre que M. Lacasse tente de nous faire avaler en faisant valoir son droit de patron du Quotidien de la Capitale. Surtout parce qu'il mêle droit démocratique de changer de chemise et obligation de danser sur un air d'Ottawa, notre éphémère éditorialiste se montre digne de caresser tous les ânes de la terre. (Asinus asinum fricat)

Enfin, dans un cri de son coeur démocratique, M. Lacasse réclame un congrès pour voir ce que le candidat Charest a dans le ventre. Comme s'il devait y avoir vraiment un tournoi. S'il a un adversaire ce sera un mouton dans la peau d'un loup, déjà récompensé pour son rôle de révélateur. On le voit à ce discours,le scénario se prolongera jusqu'en juin. Les nouis de Charest jusqu'à maintenant illustrent amplement qu'il n'a pas le choix. Il sait qu'il lui faut gagner ou mourir... à son domicile de Québec.

Gilles Néron