![]() |
Le géronte de Shawinigan«On a l'âge de ses artères» dit-on. Jean Chrétien, qui célèbre ses 65 ans aujourd'hui à Ottawa, a plutôt l'âge de ses jambes. Car la tête, elle, caillebotte un peu...Le Droit 11.1.99
Après tout, c'est vrai qu'il est en forme, notre premier ministre! Le collègue Graham Fraser, du Globe & Mail, racontait hier que deux de ses gardes du corps de la GRC se sont cassé, qui un bras, qui un poignet, à vouloir le suivre sur une pente de ski. Un autre, assis derrière lui sur une motomarine, a perdu l'équilibre et s'est cassé un bras... Belle revanche pour les jeunes «poivrés» de Vancouver que de voir ainsi les agents de la police fédérale se casser une patte à assurer la protection rapprochée d'un premier ministre de 65 ans!! Et il prend plaisir à nous montrer qu'il tient la grande forme. Il s'amuse encore aujourd'hui à semer les journalistes en bondissant, deux marches à la fois, jusqu'à son bureau du troisième étage. Je l'ai vu en Chine semer ses collègues des provinces sur la Grande Muraille au point où le brave docteur Savage, premier ministre de Nouvelle-Écosse, lui-même cramoisi et au bord de l'apoplexie, lui ahanait de ralentir. Chrétien est bâti pour vivre, comme son père Wellie, jusqu'à 93 ans. Mais peut-être pas pour «travailler», comme lui, jusqu'à 90 ans: le gouvernement du Canada, ce n'est pas une machine à faire du papier journal tout de même! Jean Chrétien a toujours mené une vie saine: le golf en été, le ski en hiver. Et depuis qu'il est premier ministre, il a les moyens de faire du ski en été sur le lac des Piles et du golf en hiver dans le sud du continent. Il n'a jamais fumé. À la deuxième bière qu'il lui arrivait de prendre avec nous au Cercle de presse, il se mettait à parler dangereusement trop. Mais la tête, elle? Il trébuche de plus en plus lorsqu'il lit un discours, au point où des médecins diagnostiquent les symptômes d'une dyslexie fonctionnelle. Et lorsqu'il improvise en public, il peut commettre les pires bourdes. Il n'est qu'en privé alors que, par déférence, ses interlocuteurs lui laissent le temps de choisir ses mots, qu'il approche la sérénité des sages. Et il faut bien le dire: à 65 ans, Jean Chrétien est comme figé dans ses idées, sa pensée sclérosée, son discours caillebotté. Plus encore, il n'a jamais articulé sa vision de l'avenir, comme les Charles de Gaulle, les Ronald Reagan, les Li Peng ou les Nelson Mendela qui, encore plus âgés qu'il ne l'est lui-même aujourd'hui, ont donné leur nom à une doctrine politique et lancé leur pays dans de gigantesques réformes. Cela tient sans doute au fait que Jean Chrétien ne vieillit pas. Il se contente de rester jeune pour réussir, une étape à la fois, sa carrière de personnage public. Le «petit gars de Shawinigan» n'a jamais nourri en effet qu'une seule ambition à la fois. Étudiant en droit à l'université Laval, il rêvait de devenir juge à la Cour supérieure. Jeune député, il voulait devenir secrétaire parlementaire d'un grand ministre. Ministre, il avait la secrète ambition d'être «le premier canadien-français ministre des Finances». Ce n'est que tard dans sa carrière, et encouragé par ses pairs et ses confidents, qu'il crut enfin à ses chances de devenir premier ministre. À vrai dire, en 1990, à Calgary, il se contentait fort bien du rôle de chef de l'Opposition. Ce n'est qu'en 1992 ou 1993, lorsqu'on lui fit comprendre qu'il allait inévitablement devenir premier ministre, qu'il commença à se préparer sérieusement à la fonction de chef de gouvernement. Ce qu'il fit fort bien d'ailleurs, tant il est vrai qu'à tous les échelons de sa carrière, Chrétien n'a jamais déçu ceux qui ont cru en lui. Cela dit, il administre encore à la petite semaine et se cherche toujours une place dans les livres d'Histoire. Ses admirateurs disent qu'il a au moins fait la moitié du chemin en présidant à un remarquable assainissement des finances publiques. Ses confidents suggèrent qu'il franchira l'autre moitié du chemin en envoyant au tapis, et pour longtemps, le mouvement souverainiste. Il n'est peut-être pas loin de réussir d'ailleurs, même si chaque fois qu'on a sorti les trompettes à Ottawa, l'hydre séparatiste a resurgi de ses cendres, plus menaçant que jamais. Avec la forme qu'il tient, Jean Chrétien pourrait bien rester encore à la tête du gouvernement pendant quelques années. Mais au contraire de Sir Wilfrid Laurier ou de Lester Pearson, qui ont gouverné le pays jusqu'à l'âge de 70 ans, ou de «l'oncle Louis» Saint-Laurent, son modèle, qui s'est retiré à 76 ans, Jean Chrétien ne nous a pas encore dit ce qu'il lui reste à accomplir.
Oh bien sûr, on le laissera devenir le premier premier ministre du 21e siècle. Mais après? Il
ne pourra même plus, à l'instar de l'abbé de Chaulieu, nous dire qu'il «ne voit et n'envisage
que le malheur d'être sage». Il a trop commis d'impairs en 1998 pour qu'on le regarde
vieillir sans impatience...
![]() |