Le P'tit Chaperon bleu

(Conte pour adultes avertis)

Aux dernières nouvelles, elle dort toujours. La partie n'est pas encore gagnée pour elle car toutes les conditions ne sont pas encore réunies. Mais je vous jure que l'histoire finira par un bon dénouement, foi de fabuliste!

Gilles Néron

24.1.99

" Tribune libre "



Une fois encore, le P'tit Chaperon bleu, au manteau fleurdelisé, s'était perdu dans la forêt canadienne. Il marchait depuis des heures et des heures et n'arrivait pas à trouver la porte de sortie. Il lui semblait avoir les pieds pris dans la mélasse malgré le fait qu'il avançait toujours, mais dans aucune direction valable. Les arbres, qui l'invitaient à poursuivre son chemin en laissant entrevoir des pistes, finissaient par se refermer et la petite marcheuse se retrouvait toujours à son point de départ après chaque nouvelle ronde. Plus elle essayait des pistes nouvelles, plus elle s'enfonçait dans les broussailles et dans les ronces de ces terres inamicales. Elle désespérait de ne se rendre jamais à la chaumière de sa grand-mère.

- Il faut que j'arrive bientôt, se disait-elle, sinon Mémé déjeunera à la lumière de la chandelle. Cela lui fera une journée bien maigre. J'aurais dû partir plus tôt alors que les enchanteurs étaient encore endormis. Ainsi ma grand-mère aurait eu son beurre frais pour mettre sur ses toasts et moi je serais déjà de retour dans un pays civilisé.

Il faut dire que le P'tit Chaperon gardait sous sa ceinture fléchée et son chemisier à carreau un coeur plein d'amour pour sa vieille aïeule à qui elle ressemblait comme une goutte d'eau devant son miroir.

La frêle enfant avait bien trouvé une cabane de bûcherons au cours de ses pérégrinations. Elle y fut accueillie par un grand gaillard au large chapeau et aux éperons dorés. Il riait toujours et donnait de grandes claques dans le dos du Chaperon bleu en l'appelant " My dear Friend " à toutes les deux phrases. Mais au fond, il voulait le garder avec lui pour lui faire couper le bois qui allait le réchauffer durant le long hiver de sa prairie. Le bûcheron lui fit un long discours sur les plaisirs de la forêt, sur les mystères de sa constitution et sur la beauté de ses montagnes de roches. Il lui dit qu'elle ne trouverait jamais de pays plus beau et plus agréable et qu'elle devrait être fière d'être traitée sur un pied d'égalité avec tous les bûcherons de cette contrée. Il ajouta qu'il ne voyait pas de raison profonde de lui accorder un statut particulier, sauf que de reconnaître que son manteau bleu était unique. En effet, il était prêt. dans un grand élan de générosité. à lui laisser cette distinction, à condition qu'elle signe un pacte où elle acceptait de ne pas être plus distinguée que les autres habitants de ces terres étranges. Elle devait, bien entendu, s'abstenir à l'avenir de parler de sa condition et ne plus ennuyer personne.

Le P'tit Chaperon bleu se mit à pleurer et dit qu'il préférait être perdu pour toujours plutôt que de rester dans la cabane d'un rustre qui ne savait pas voir ses trésors particuliers. Le grand Six Pieds laissa partir l'enfant, sûr qu'elle reviendrait dès la tombée de la nuit, car les loups sont nombreux dans cette forêt, des loups bien lardés qui mangeaient plus que leur faim, tellement l'endroit était propice aux bêtes aux dents longues et bien aiguisées.

Aussitôt revenue dans les sentiers sans destination, la petite fille fut accostée par un gros loup gris qui affichait une grande gueule toute croche. La langue lui pendait de tous les côtés, une langue divisée en deux (comme en ont les serpents et les diables) et de méchante forme. Avec un tel instrument, ce loup ne savait pas prononcer les mots correctement et cela, dans n'importe quel idiome qu'il utilisait.

- Bonjour, gentille petite fille! Comme tu es jolie! Je voudrais bien te donner un baiser, un petit coeur en papier sur mon veston. Mais où vas-tu dans cet accoutrement, avec un petit pot à la main pour tout bagage?

- Je vais chez ma Mère Grand, si j'arrive à me sortir de ce fichu bordel.

Le loup sourcilla à ce mot qui attaquait gravement sa forêt. Il lui rétorqua vivement :

- Quel langage pour une petite fille! Ma forêt n'est pas un bordel. Je te le prouverai par une déclaration de la Cour Suprême, s'il le faut.

- C'est que je suis tannée de tourner en rond. Et puis, les bois sont remplis de bêtes et de bûcherons qui veulent me mettre à mal et qui convoitent ma chair. Si ce n'est pas un bordel, je me demande bien ce que c'est. Il faut que je sorte de cet endroit malsain pour aller nourrir ma grand-mère qui risque de mourir de faim et d'ennui.

- Voilà de beaux sentiments, mais qui ne profitent pour l'instant, ni à toi ni à ton aïeule. Dis-moi qui est ta grand-maman, si tu veux que je t'aide.

- C'est une vénérable personne qui, malgré son âge, est bien alerte. Elle est drôle et triste en même temps parce qu'elle aime la vie et qu'elle pleure son pays. On la reconnaît facilement à ce qu'elle utilise une langue ancienne et colorée. Elle nous sort souvent des mots et des expressions qui foisonnent dans les romans picaresques et dans les pièces de Molière. Elle dit que cela vaut mieux que d'emprunter chez la voisine qui parle un sabir dérivé d'un mauvais allemand. Elle demeure à l'orée de la forêt depuis longtemps. Elle y était avant l'arrivée des bûcherons. Alors, elle passait son temps à courir les bois et à chanter le paysage. Les nouveaux arrivants se sont emparés de ses arbres et ont brouillé les chemins de sa jeunesse. Alors, elle eut l'impression qu'elle avait perdu sa liberté et avec elle, son goût de la promenade. C'est pourquoi je lui porte à manger. Monsieur le Loup, aidez-moi!

- Je le veux bien et j'en suis capable car Grand'Mère, je connais bien, j'ai habité tout près, au temps de ma folle enfance. Cependant, il y a une petite condition à mon aide: celle de me faire confiance. (En disant cela, il se pourléchait les babines.) Je suis à prendre et à lécher, articulait-il avec un effort manifeste. Pas d'opting-out, chère enfant. Par contre, je promets que ton ancêtre déjeunera tous les matins. Quant au dîner, on verra plus tard. Il lui faudra être bien gentille.

- Mon Dieu, que c'est payer chèrement vos services. Pas question de confiance, mais peut-être de vous souffrir quelque temps, celui qu'il faut pour mettre un peu de beurre sur les tartines de ma vieille parente. Elle a toujours faim. Après, nous verrons!

- C'est cela, nous verrons!, répéta tout bas le loup qui regardait de tous les côtés pour voir si les bûcherons ne l'avaient pas entendu. Je vais te montrer le chemin de la chaumière et tu viendras demander à ton retour comment sortir de la forêt. Si tu suis bien mes instructions, alors nous nous séparerons. Crois la parole d'un vieux loup. Je t'indiquerai la façon la meilleure de nous échapper. Ah! Ah! Ah!

- Marché conclu, dit le P'tit Chaperon bleu qui reprit le chemin avec le plan de son loup d'ami. Il marcha, marcha et fut, une heure plus tard (dans les Maritimes), en face à la chaumière de sa grand-mère. Il la reconnue à son toit normand et aux raquettes de babiche accrochées près de la porte, des vieilles raquettes qui n'avaient pas servi depuis longtemps. Il cogna à la porte de sa blanche main.

Le loup qui avait de grandes jambes et de gros moyens l'avait devancée et était entré d'un coup de batte dans la maison. Avant que la vieille n'ait pu dire bonjour, il l'avait avalée, ne faisant d'elle que deux bouchées. C'est tout ce qui restait de l'ancienne femme puisque ce loup la grugeait depuis déjà longtemps. Un petite bouchée par-ci, une petite bouchée par là, il ne lui restait que les os et si peu de peau. L'affaire fut bâclée dans le temps de dire " Damned old Thing! " Puis, il se vêtit des jupons tricotés serrés et de la robe de cretonne de la résidente et se coucha dans son lit, bien à l'aise dans les draps d'autrui. Il pris alors sa voix de fluet et répondit au cognement de la petite fille.

- Je suis trop faible pour me lever, mon enfant. La porte est comme une cage à homard, pousse et rentre. Tu vas voir, c'est facile de venir à moi. (Mais moins facile d'en repartir.)

Ce que fit la petite, toute joyeuse de retrouver sa parente et de lui remettre du beurre de sa préparation. Mais elle resta interdite par la nouvelle apparence de la personne assise dans le lit. Elle avait un nez long comme une grand-messe, des yeux voraces et en-dessous, des oreilles poilues et une gueule tordue, armée d'énormes crocs tout noirs. Elle pensa que le temps faisait bien des ravages chez les personnes âgées et demanda d'où venaient toutes ces déformations.

- Mon enfant, mes grands yeux, c'est pour mieux te convoiter, mes longues oreilles, pour mieux entendre les plaintes des autres bêtes qui pleurnichent à l'ouest de l'île, mon nez pointu, pour renifler dans tes affaires et ma grande gueule, pour mieux te romancer. Viens que je te serre sur mon coeur et te garde dans mes pattes (Ce loup ne savait pas qu'il faisait alors un lapsus car son latin était loin derrière lui). Vois-tu, dans cette forêt, il n'y a que toi pour me distraire et occuper mon temps. Mon antre capital est si ennuyeux! Toi seul m'égaye. Par contre, je t'avoue que tu as un bien mauvais défaut, celui de t'obstiner à vouloir être différent et à parler une langue dépassée par le progrès moderne. Ce qui fait qu'aucun bûcheron honnête ne peut t'entendre; moi-même, j'ai de la difficulté à te suivre.

- Ne me parlez pas de ces lourdauds qui ne comprennent rien aux petites filles et qui se croient intelligents avec leur projet de bonne entente et leurs promesses à la noix. Comme si une jolie petite fille pouvait se contenter d'un coupeur de bois. Ils agissent comme des maquillons qui vous vendent un cheval crevé pour une bête de stampede. Je ne veux plus faire affaires avec ces balourds, ni en français ni en anglais. Ce sont, de plus, de maudits menteurs.

- Comme tu es mal élevée, mon petit chaperon. Tu dis des mots vulgaires comme un véritable lumberjack ou comme un tailleur de Montréal. Où as-tu pris ces manières?

- Grand-Mère, tu sais très bien qui sont ceux qui nous ont montré ces "sonababiches" et ces "godames". Et puis, je ne suis pas si jeune que cela, puisque j'ai l'âge de voter, ce que je fais avec beaucoup de discernement, même lors d'un référendum.

- Mais tu es encore si petite qu'on ne te donnerait pas ton âge. Cesse de dire des sottises et vient m'embrasser. J'ai si hâte de te croquer. Tu sais, les caresses viennent en se touchant et l'appétit en mangeant. Viens, ne résiste pas à mon empire et laisse-toi faire.

- Je ne suis pas venue pour des câlineries, mais pour vous amener vers un pays où ce serait toujours à notre tour de nous chanter des mots d'amour et où les bûcherons ne nous embêteront plus. Nous allons sortir de cette forêt pour ne plus nous y perdre et cesser de gâcher notre vie à chercher notre chemin. Suivez-moi, Grand-Mère.

- Non, non, je suis très bien ici. Puisque tu es venue me tenir compagnie, approche donc! Pourquoi te fendre en quatre à nourrir des chimères? Viens dans mon lit que je profite de ta beauté et de ton charme. Tu peux chanter en français, si tu le veux, pourvu que ce ne soit qu'un seul refrain.

- C'est curieux, ma grand-maman ne parlait pas en minaudant sans arrêt. Il y a un os dans le fromage. Je commence à voir poindre les oreilles de la bête dans ces propos gourmands. Serait-ce que j'ai été abusée et que je suis tombée dans un piège. Les loups sont reconnus pour prendre des apparences honnêtes et se déguiser en grand'mère, jusqu'à ce que s'approche une victime naïve. On en a vus, teints de noir et coiffés de boucles fraîches, se costumer en vieille maman du terroir pour mieux remplir leur panse et se repaître de gens du pays. En cachette, ils parlent une langue étrangère et font des marchés avec le diable, à qui ils ressemblent d'ailleurs, nez crochu et bouche ouverte. Mais en plein soleil, ils jouent le rôle de gens scandalisés de la dureté des leurs à l'égard des pauvres bûcherons et des loups de tout acabit. Encore aujourd'hui, il y en a qui se promènent sur nos terres avec des vêtements nationaux, même de couleur bleue, et qui n'attendent que l'occasion pour dévoiler leur vraie nature de fausses grands-mères. Il faut que je me tienne sur mes gardes. Une grand-maman ne peut pas être aussi laide qu'un loup ravisseur. Si je reste ici, je vais me faire bouffer tout crue. Holà, venez à mon aide!

Un vigneron qui passait par là entendit la petite et se précipita dans la chaumière, les yeux pointés comme des revolvers vers le loup qu'il connaissait bien pour l'avoir combattu souvent dans son domaine.

- C'est toi qui dévore les vieilles dames et qui convoite les petites filles, dit-il avec force coups de moustache. Je sais d'où te viennent ces vilaineries, entouré comme tu es par une faune sauvage et mal dégrossie. Je t'abjure de quitter ton costume décent et de déguerpir, sinon je vais te faire un long discours sur les mérites du P'tit Chaperon bleu.

Cette menace eut son effet, car le loup prit ses jambes à son cou et court encore. (Il est tellement en forme) Mais la pauvre enfant se retrouvait sans grand-mère et toujours perdue dans la forêt. Quant au vigneron, il est aussitôt reparti rejoindre ses vignes, soigner sa goûte et rendre hommage à sa gentille vigneronne. Comme quoi, il faut croire le proverbe espagnol qui clame qu'il ne s'expose pas celui qui sonne le tocsin.