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La déconstruction du mythe des deux peuples fondateurs Premier chapitre
De Lord Durham à Stéphane Dion
Rien n'a changé et rien ne changera dans «le plus meilleur pays du monde»
Claude G. Charron Auteur deLa Partition du Québec, de Lord Durham à Stéphane Dion (VLB 1996)
Membre des IPSO 2 mars 1999
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«Il faut dater de 1763 la naissance du Canada anglais, la fondation d'un deuxième Canada, une autre colonie anglaise s'ajoutant aux colonies anglaises déjà installées le long de la côte de l'Atlantique.»
Cette phrase lourde de sens écrite il y a plus d'un demi-siècle par l'historien Maurice Séguin, garde toute sa valeur aujourd'hui alors que, malgré les provocations de Stéphane Dion et d'Alliance Québec, malgré Monfort, symbole de l'impuissance de la diaspora canadienne-française, certains Québécois pensent encore que nous faisons partie d'un des deux peuples fondateurs du Canada et que, par ce fait, il soit encore possible de transformer cette fausse fédération en État binational. C'est trop vite oublier que, de Lord Durham à Stéphane Dion, rien n'a changé et rien ne changera dans «le plus meilleur pays du monde».
De Lord Durham à John MacNab à George Brown
- Le lent processus d'isolement des Rouges
Séguin écrit : «Ce Canada (anglais) est, dès le début, encadré par une administration qui enfante, nourrit et défend un deuxième Canada.»
La minute du patrimoine: Après avoir débarqué à Québec le 29 ami 1838, Lord Durham s'empresse de prendre comme conseiller le journaliste Adam Thom. Le même Thom qui, en novembre 1835 avait écrit dans le Montreal Herald: «Les Anglais de cette province sont restés engourdis trop longtemps, il y a temps pour l'action et temps pour le sommeil. Il est une chose certaine: la première goutte de sang anglais qui sera répandue dans la colonie pour l'agrandissement de la faction française soulèvera l'indignation de tout Anglais que l'avarice ou l'ambition n'auront point transformé en traître» fin de la minute.
Via Durham, Londres suivra les recommandations de Thom: le Bas et le Haut Canada seront réunis en une seule province et, en attendant que les Canadiens soient enfin minorisés par une forte immigration de Britanniques, on accordera un nombre égal de représentants au Haut-Canada, même si cette province a une population de moins 100 000 habitants, par rapport au Bas-Canada. Est-ce à ce moment-là que nous sommes devenus un des deux peuples fondateurs?
Le patriote Louis-Hippolyte Lafontaine ne suivra pas les conseils de Papineau et de ses amis et acceptera de travailler à l'intérieur de la nouvelle constitution. Le 25 août 1840, il écrit à propos de l'Union: «L'histoire dira que la force l'a imposée aux deux peuples du Bas et du Haut-Canada. Pour rendre cette mesure légitime, il faudra le consentement et l'approbation de ces deux mêmes peuples.» Grâce à une alliance avec le chef réformiste, Lafontaine prend huit ans pour vaincre la résistance de certains gouverneurs et obtenir le gouvernement responsable.
Mais, moins d'un an après cette victoire, certains éléments conservateurs du Canada anglais ne semblent pas apprécier un progrès de la démocratie si cela veut dire une trop grande influence des Canadiens au sein du gouvernement.
La minute du patrimoine: Le 13 février 1849 devant ses pairs au parlement, le député MacNab s'enflamme: «S'il en est ainsi, l'Union a complètement manqué son but. Elle a été faite dans le seul motif de réduire les Canadiens français sous une domination anglaise et on obtiendrait l'effet contraire! Ceux que l'on voulait écraser, dominent.» Fin de la minute.
Pourquoi un tel emportement de la part de cet éminent député conservateur du Haut-Canada? Parce que le gouvernement Lafontaine-Baldwin avait déposé un projet de loi laquelle une fois sanctionnée permettrait l'indemnisation des personnes innocentes ayant encouru des pertes pendant les «rébellions» de 1837 et 1838 dans le Bas-Canada.
La minute du patrimoine: Deux poids, deux mesures: quatre ans plus tôt, une mesure semblable avait été établie sur simple décret et sans la moindre contestation. Fin de la minute.
Se sentant outragé par le You Strangers de MacNab, Lafontaine répond: «Quoi, monsieur l'Orateur, les Canadiens français étrangers sur leur propre terre natale! Ce serait une insulte, si ce mot malheureux de l'honorable membre avait été prononcé avec préméditation.» En tant que premier premier ministre de la province du Canada, Lafontaine fait déjà usage de la langue de bois. Il sait très bien que le You Strangers de MacNab est partagé par une majorité d'anglophones. On peut le constater par ce qu'en pense le gouverneur Elgin, qui incidemment était le gendre de lord Durham. Le 1er mars 1849, jour même de la réplique de Lafontaine à MacNab, il écrivait à Grey, son patron au Foreign Office: «seule une union des quatre provinces pourrait placer les intérêts britanniques en Amérique du Nord sur un pied d'égalité.» Un an après l'avènement du gouvernement responsable, le vice-roi se sent donc dans l'obligation de proposer une plus grande minorisation des Canadiens français pour protéger les intérêts britanniques en Amérique du Nord. Malgré la bonne volonté des Lafontaine et Baldwin, il semble donc que l'harmonie entre «les deux races» était loin d'exister en 1849.
La journée du 25 avril 1849, jour de la sanction de la loi d'indemnisation par Lord Elgin devait en être la preuve supplémentaire.
La minute du patrimoine: The Gazette en édition spéciale: «La fin a commencé, Anglo-Saxons, vous devez vivre pour l'avenir; votre sang et votre race seront désormais votre loi suprême, si vous êtes vrais à vous-mêmes. Vous serez Anglais, dussiez-vous n'être plus Britanniques. (Ö) dans le langage de Guillaume IV, le Canada est perdu et livré. La foule doit s'assembler sur la Place d'Armes ce soir à huit heures. Au combat, c'est le moment.» Fin de la minute.
The Montreal Gazette a réussi ce jour-là à faire la preuve que, quand ils se sentent menacés par un quelconque French Power, les Anglo-Montréalais, toutes classes confondues, se retrouvent tous du même côté de la barricade.
Autre minute du patrimoine: La Minerve, 26 avril: "De douze à quinze cents personnes, torche à la main, répondent à l'appel. Et pendant l'incendie du parlement qui s'en suit, des pompiers rebelles voyaient de coeur joie cette horrible conflagration. Ils laissaient faire les ravages du feu dont ils ont coutume d'être si grands ennemis." Fin de la minute.
La loi d'indemnisation ne sera pas révoquée malgré le mécontentement des Anglo-Montréalais et les manifestations des orangistes, qui dans le Haut-Canada, durera plus d'un an.
La minute du patrimoine: Le 18 août 1849, les responsables du mouvement orangiste de Montréal écrivent à leurs membres: «nous recommandons à tous et à chacun de vous qui n'en sont pas encore pourvus, de se procurer des armes et des munitions, afin que, si le moment d'une oppression insupportable arrive, vous ne soyez pas sans armes et sans défense.» Le 5 septembre à Brockville , on hisse des drapeaux noirs et on menace de mort le gouverneur Elgin à l'occasion de son passage dans la ville. Quelques jours plus tard lors de l'arrêt du représentant de la reine à Toronto, on se contente de le brûler en effigie. Fin de la minute.
Tout cela, en même temps, que les grandes familles anglo-montréalaises, tout aussi mécontentes de l'abolition du protectionniste en Grande-Bretagne, signent une pétition demandant l'annexion du Canada aux Etats-Unis. Parmi le grands noms qui ont signé la pétition, on trouve John Molson, John Redpath, L.H. Holton...
Mais, paradoxe, on trouve des patriotes et des rouges parmi les signataires de la pétition annexionniste. Le 15 octobre 1849, Amédée Papineau écrit à son père: «C'est votre programme à vous mon cher père, que tous les partis s'entendaient si bien pour repousser avec dédain et indignité il y a moins de deux années, qu'ils adoptent tous aujourd'hui, en répétant que le gouvernement responsable n'est qu'un leurre et une déception.»
Elgin décide de sévir contre les fonctionnaires qui se sont prononcés ouvertement en faveur du mouvement sécessionniste. Des juges de paix, des conseillers de la reine et des officiers de la milice sont destitués de leur poste. Cela ne reproduit pas de mercredi rouge à Montréal, comme ce fut le cas le jour de la sanction de la loi d'indemnisation . Et pour cause, à partir de cette date, les grandes familles écossaises de Montréal, qui pourtant avaient été les premières à apposer leur signature sur la pétition annexionniste, seront les grands architectes du Canada à construire. Quant aux rouges, il s'agit maintenant de les isoler. Le confirme une autre lettre (10 août 1849) de lord Elgin Gray: «Les Français sont restaurés dans leur condition normale et sont, par conséquent, un élément conservateur essentiel de l'ensemble canadien. Un accident, ou plutôt je crois que je devrais dire les artifices de la politique impériale, les a unis politiquement aux libéraux du Haut-Canada. Ils ne veulent pas briser ces liens et ils y adhéreront aussi longtemps qu'un parti libéral modéré existera dans cette section de la province. Si le Clear Gritism absorbe toutes les nuances du libéralisme bas-canadien, à moins d'une intervention de l'extérieur qui ferait échec au cours naturel des événements, ils se sépareront d'eux et formeront une alliance avec les tories haut canadiens.»
Le gendre de Durham a très bien prévu le cours des événements. Dans sa lettre, il avait souhaité briser la ligne raciale en favorisant la formation de partis politiques dans lesquels se regrouperaient francophones et anglophones. Or avec l'émergence de la faction Clear Grit, dirigée par le francophobe George Brown chez les réformistes du Haut-Canada, l'alliance Baldwin-Lafontaine bat de l'aile.
La minute du patrimoine: autre lettre de Elgin à Grey le 22 novembre 1850: ´Chaque jour, la haine du parti clear grit pour les francophones se manifeste de plus en plus ouvertement (Ö) M. Boulton, ex-juge en chef de Terre-Neuve et une sorte de leader parmi les Clear Grits a, dit-on, déclaré lors d'un dîner public l'autre jour que «les nègres sont la grande difficulté des États-Unis et les Canadiens français celle du Canada», un sentiment qui est de nature à s'arrêter dans le gosier d'un peuple passablement sensible et méfiant.» Fin de la minute.
Comme l'avait donc prévu Elgin, l'attitude francophobe des wigs de l'Ontario pousse de nombreux citoyens de tendance libérale du Canada Est à se joindre aux conservateurs transformant ainsi cette formation en un parti «national». D'autant plus que, en réaction à un anticléricalisme virulent qui se développe en Europe, le clergé d'ici combat plus ouvertement encore que pendant l'époque des patriotes toute idéologie libérale voulant «séparer l'Église de l'État». Nous sommes alors en plein ultramontanisme.
La minute du patrimoine: 13 janvier 1858, journal La minerve (lié au parti conservateur): «Dans toutes nos chaires catholiques, le citoyen a pu entendre l'explication des deux importantes obligations de conscience dont il se trouvait revêtu en présence des élections générales. Ces deux obligations de conscience étaient: 1. De prendre part aux élections. 2. De n'accorder son suffrage qu'à des hommes honorables, d'une probité reconnue et principalement à des hommes religieux et sincèrement attachés aux principes de la justice et du catholicisme.» Fin de la minute
Dans le contexte d'une époque où une grande partie des libéraux du Canada-Ouest étaient «antipapistes» et où le vote était loin d'être secret, il était difficile pour l'électeur de manifester publiquement son libéralisme. Ajouter à cela une plus grande capacité des conservateurs intimement collés au Golden Square Mile d'acheter le vote des électeurs! On comprend pourquoi, il était difficile pour les libéraux de se faire élire puis d'obtenir la majorité des sièges dans le Canada Est. Cette situation ne pouvait qu'amplifier l'irritation «anti-papiste» des Clear Grits, d'autant plus incapables de former un gouvernement stable parce que le principe de la double majorité devait prévaloir pour tout projet de loi ayant des implications dans les deux sections du Canada-Uni. À l'élection de 1857, alors que les conservateurs de Cartier sortent majoritaires de la lutte dans le Bas-Canada, ceux de Macdonald perdent leur majorité dans le Haut. George Brown soumet alors une résolution pour que le principe de représentation proportionnelle soit adoptée. Principe qui, on s'en souvient, avait été refusé en 1840 alors que la population du Haut-Canada était moins nombreuse que celle du Bas.
Si Brown échoue avec sa résolution de 1857, celle du 14 mars 1864 réussira et va finalement tout chambarder la donne politique. Entre les lignes de cette résolution, George Brown rend le Canada-Est responsable de l'instabilité ministérielle persistante: «qu'il existe des différends qui empêchent l'assimilation parfaite des vues des habitants des deux sections de la province; que le progrès de la population a été plus rapide dans la section ouest et que cette section réclame maintenant le droit d'être représentée dans la législature suivant sa population; que cette demande cause une agitation qui met en danger le fonctionnement paisible de notre système constitutionnel et qui entrave le progrès de la province.» Par le comité des vingt parlementaires que Brown propose de mettre en place, c'est tout l'équilibre constitutionnel qui est chambardé. Ne faisant plus l'affaire du Canada anglais, le principe des deux majorités vient d'être jeté par dessus bord... Brown établit ainsi une véritable coalition avec les conservateurs des deux sections du Canada uni. C'est le baiser de Judas pour les Rouges. La constitution de 1867 qui en découlera, sonnera l'heure de l'hibernation de l'idéologie libérale au Québec. Le grand réveil devait se produira avec le Refus global de 1949, puis la Révolution tranquille de 1960.
La minute du patrimoine: Quand la «Confédération» sera enfin votée en 1867. Ce ne sera plus le Brown, politicien à la langue de bois, mais le rédacteur du Globe qui s'écrit: «French Canadianism, (is) entirely extinguished.» Fin de la minute. Par cette courte phrase, Brown se révèle le digne successeur de Durham et de MacNab. Qui peut parler de pacte entre deux nations quand, très publiquement, l'architecte de la constitution de 1867 se manifeste comme un fossoyeur d'une de ces deux nations?
A suivre.

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