La déconstruction du mythe des deux peuples fondateurs

Deuxième chapitre

De George Brown à John A.Macdonald
ou pourquoi les clear grits ont abandonné les rouges

Ce qui comptait finalement pour Brown et ses clear grits, était moins le libéralisme que les intérêts du Haut-Canada. La constitution qui naîtra de la «Grande Coalition» sera le reflet de cette préoccupation. Comment parler alors qu'une telle constitution soit le résultat d'un pacte entre deux peuples fondateurs.

Claude G. Charron

Auteur deLa Partition du Québec, de Lord Durham à Stéphane Dion (VLB 1996)

Membre des IPSO

13 mars 1999



«Brown, who was the leader of the Reform Party, associated the French Canadians with everything that was wrong with the Union: corruption, Church domination, ignorance, stagnation. He wanted desperately to change the Constitution. When Confederation, of which Brown can justly been the chief architect, was finally approved, he exulted: "French Canadianism (is) entirely extinguished." Brown's idea was to contain "French Canadianism" to the Province of Quebec; in other words, to ghettoize and tribalize the French Canadians» (Roberto Perin: Drach et Perin, Negociating with a Sovereign Quebec, Toronto James Lorimer, 1992, page 32)

Le professeur Roberto Perin enseigne l'histoire à l'université York de Toronto. Son champ de recherche: le Québec, ainsi que le rôle joué par le Vatican dans la politique canadienne à la fin de l'époque victorienne. Il fait partie d'un petit noyau d'intellectuels au Canada anglais qui, quelque temps après l'échec de Meech, ont publiquement osé se manifester comme étant favorables à l'émancipation politique des Québécois. Son court laïus suffit à nous expliquer l'esprit qui prévalait le 19 mai 1864 quand, par 59 voix contre 48, le Parlement du Canada-Uni adopta la motion Brown qui devait nous mener à la constitution de 1867.

Au Canada anglais, Brown est salué pour avoir été l'instigateur de ce qu'on a appelé «The Great Coalition» Et comme on devait accepter les façons de voir la réalité du Dominant, le Dominé a traduit: «La Grande Coalition» (comme il l'avait fait avec Conquest pour 1763 et Rebellion pour 1837-38). En réalité, la traduction aurait dû être: «le grand isolement» ou l'opération isolement des rouges. La Résolution Brown du 14 mars 1864 était en effet un acte délibéré afin d'isoler les rouges du Bas-Canada, un acte qui ressemble étrangement à ce qui s'est passé en novembre 1981 et plus récemment au 24 Sussex Drive.

Avant le baiser de Judas (ou de Romanow, c'est selon) du 14 mars 1864, il y avait eu des politiciens libéraux du Haut-Canada, qui, de concert avec ceux du Bas, avaient tenté d'implanter une véritable démocratie dans la vallée du Saint-Laurent. Pensons à William Lyon Mackenzie qui, au péril de sa vie et à l'instar de Louis-Joseph Papineau vis-à-vis de la Clique du château, tenta de diminuer le trop grand pouvoir du Family Compact dans le Haut-Canada. Là aussi en 1839, des démocrates furent pendus pour s'être battus pour la liberté.

Après 1840, des libéraux modérés du Canada-Ouest collaborèrent avec des Lafontaine, Sicotte et Dorion, prêts à tenter de tirer quelques bienfaits de l'Union. Cette collaboration, très discutée et discutable à l'époque, fit quelque peu avancer la démocratie. En 1848, par exemple, Lafontaine et Baldwin obtinrent de Londres le gouvernement responsable et la réinstallation de l'usage du français au parlement. Le tandem a, par contre, raté sa sortie avec la loi d'indemnisation de 1849 et l'incendie du Parlement qui en résulta. Les orangistes du Haut-Canada et les Britannico Montréalais, toutes classes confondues, acceptèrent très mal le frileux principe de l'égalité entre les deux peuples. Mais dans la décennie 1860, la guerre de Sécession, la question des écoles séparées et celle des chemins de fer et surtout la francophobie de la faction clear grit dirigée par Brown vont rendre de moins en moins facile la collaboration entre les libéraux du Bas et du Haut-Canada.

La province du Canada face à la guerre de Sécession

Les conflits entre les États confédérés du Sud et ceux du Nord aux États-Unis commencent en avril 1861. Prenant conscience de la puissance que pourrait apporter une victoire des Nordistes, l'Angleterre et les élites canadians ont tendance à prendre partie pour les Sudistes. Un article paru dans l'édition du New-York Herald au début de juillet 1861 semble donner raison à leur appréhension. Il y est écrit: «La réconciliation une fois effectuée entre le gouvernement et les mécontents du Sud, le premier pourrait immédiatement disposer, pour fin d'invasion, d'une armée de 200 000 hommes de troupes comme il n'y en a pas de supérieures au monde. Avec elles, en quinze jours, nous serions maîtres du Canada et aurions effacé de son sol jusqu'aux derniers vestiges de la suprématie britannique.»

La situation se corse lorsque, le 8 novembre 1861, le capitaine nordiste Wilkes arraisonne en haute mer le navire anglais Trent et met sous arrêt deux agents sudistes, James M. Mason et John Slidell. En Angleterre, ce geste illégal soulève l'indignation et on songe à des représailles. Après l'affaire Trent, la guerre de Sécession devient un facteur important dans le positionnement des forces politiques de la province du Canada.

Les Canadiens se souciaient peu de l'affront subi par l'Angleterre lors de l'arrimage du Trent. Le 23 décembre 1861, on pouvait lire dans Le Journal de Saint-Hyacinthe:

«En réalité, quel intérêt pouvons-nous ressentir pour ou contre Slidell et Mason que nous ne connaissons pas, qui ne nous touchent ni de près ni de loin ? N'est-il pas raisonnable que la mère patrie, principalement intéressée dans la question, fasse la guerre à ses dépens et ne laisse pas aux milices inexpérimentées du Canada et à la colonie le fardeau d'une guerre qu'elle va provoquer dans le but d'obtenir une satisfaction qui est une question plus impériale que coloniale.»

Sans doute par ignorance, Le Journal de Saint-Hyacinthe se trompe ici de cible. À cette époque déjà, l'Angleterre victorienne devenait voltairienne. Elle commençait à perdre de l'intérêt pour le Canada En témoigne éloquemment ce court extrait d'un article du Times de Londres: «Pour nous, le danger d'une invasion étrangère en Canada est une chose fort secondaire: pour le Canada, c'est la vie ou la mort. Qu'il s'arme donc, non pour notre sécurité, mais pour la sienne propre.» C'est donc le futur impérialisme de l'Amérique britannique que l'on demandait aux Canadiens et aux Canadians de supporter par «un effort de guerre».

Le Globe de Toronto, très près des clear grits de George Brown, est d'autant plus scandalisé par la prise de position du Journal de Saint-Hyacinthe que les rouges songent à organiser une immigration qui renforcerait la position démographique des Canadiens. La guerre de Sécession a ravivé la «guerre des races» et elle semble maintenant couver entre les libéraux des deux sections de la province. Le 7 décembre 1861, dans le journal Le Pays, Louis-Antoine Dessaules interpelle les anglophones:

«C'est vous qui après quinze ans passés dans le Bas-Canada pouvez à peine dire bonjour en français! Le plus ignorant des Canadiens qui passe un an aux Etats-Unis parle l'anglais couramment. Qui, dans tout cela, montre de la largeur de vue? Qui montre de l'étroitesse d'esprit? Qui fait preuve d'idées mesquines et rétrécies ? Qui donc montre de l'hostilité de race, de la déraison nationale?»

Entre-temps, le Parlement est dissous le 10 juin 1861. Et comme toujours, pendant la campagne électorale, les conservateurs du Canada Est, dirigés par George-Étienne Cartier, feront appel à la religion en accusant les rouges de vouloir chasser le clergé de l'enseignement. Et les curés leur renvoient l'ascenseur. Du haut de la chaire, un de ceux-ci déclare: «c'est une obligation de soutenir le gouvernement; les libéraux et les rouges ne songent qu'à détruire toute religion.» Un autre curé: «Ceux qui s'opposent au gouvernement ne sont pas en état de grâce, ils sont exposés à la damnation.» Les élections se terminent dans les deux parties du Canada par une victoire des conservateurs. Les chefs des clear grits et des rouges, Brown et Dorion, subissent la défaite dans leur circonscription respective.

Malgré la victoire des conservateurs, le projet de loi d'avril 1862 restructurant la milice coloniale donne une occasion à l'opposition de triompher du gouvernement. Le coût du projet dépasse le million de dollars, soit plus de dix pour cent du revenu total de la province. Dans son édition du 5 mai 1862, le pourtant très modéré Courrier du Canada prend position contre les dépenses excessives que, s'il était adopté, un tel projet de loi occasionnerait: «Tout ce que nous demandons c'est qu'on ne perde pas de vue nos ressources financières et qu'on ne ruine pas le pays pour le défendre, car le remède serait aussi dangereux que le mal que l'on voudrait prévenir.» C'est en majorité que les députés du Haut-Canada voteront pour le projet de loi alors que ceux du Bas-Canada, en incluant même des conservateurs, s'y opposeront à 37 contre 21.

Cartier déclare en chambre: «Le vote de mardi nous a renversés. Je ne le déplorerais pas s'il n'avait que le ministère. Mais je crains que ceux qui sont hostiles aux institutions du Bas-Canada, et ils sont nombreux, ne s'en servent comme d'une arme.» Cartier ne pouvait pas mieux dire. À preuve, l'édition du 21 mai 1862 du Morning Chronicle de Québec: «Le contraste frappant entre la conduite du Haut et du Bas-Canada en cette circonstance, sera fatal au Bas-Canada. Le Haut-Canada se montre prêt à supporter sa part de sacrifices, pendant que le Bas-Canada montre de l'apathie, de l'indifférence. Jusqu'à quel point cet événement va-t-il affecter la position du Bas-Canada sous l'Union, personne ne peut le dire, mais on peut prévoir d'une manière presque certaine que le rejet du bill de milice va opérer des changements que les Bas-Canadiens auraient dû chercher à éviter. » A l'instar de Cartier, le Morning Chronicle ne pouvait pas mieux dire. «La Grande Coalition» de 1864 nous pend au dessus du nez. George Brown veille au grain.

La question des écoles séparées

On aurait pu croire que la fidélité du clergé aux conservateurs et donc à la sauvegarde du Canada aurait pu apporter des dividendes à l'Église catholique, surtout dans le Canada Ouest. Ce serait méconnaître le Canada qui est en train de se constituer et qui ne tient aucunement à ce qu'une telle concession faite aux Canadiens français sur ce territoire les pousse à venir s'y établir.

À la suite du rejet du projet de loi sur la milice, le gouvernement Macdonald-Cartier est obligé de démissionner et le 24 mai 1862, le gouverneur Monck assermente le cabinet Macdonald-Sicotte. Stanfield Macdonald est loin d'être aussi conservateur que son homonyme. En février 1863, voulant sans doute amadouer le clergé et surtout manifester une certaine égalité de droits entre les citoyens des deux Canada, le gouvernement dépose un projet de loi qui, s'il est adopté, devrait éliminer la double taxation scolaire pour les parents catholiques du Canada Ouest. Peine perdue. Les députés votent pour le projet de loi à 76 contre 31, mais ces trente-et-une voix viennent toutes du Canada Ouest Et selon le principe de la double majorité qu'il avait lui-même défendu en début de mandat, Stanfield Macdonald se considère mis en minorité car la mesure proposée ne concernait que le Haut-Canada. Devant l'instabilité gouvernementale, le gouverneur Monck dissout le Parlement.

Malgré la bonne volonté manifestée lors de l'étude du projet de loi sur les écoles séparées, les conservateurs tirent encore à boulets rouges sur les libéraux pendant la campagne électorale. La Minerve dans son édition du 16 mai 1863 lance un appel général contre le parti de Dorion (Antoine-Aimé Dorion a remplacé Sicotte comme vice-premier ministre). «Les rouges se sont toujours dits les amis du peuple. Mais leurs ruses sont démasquées ! Non, celui-là n'est pas l'ami du peuple qui est l'ennemi de son bienfaiteur, le clergé.» Les résultats des élections générales ne changent rien à la situation politique du Canada-Uni: le ministère Macdonald-Dorion obtient la majorité dans le Haut-Canada, alors que dans le Bas, les conservateurs sont victorieux. George Brown redevient député.

Mais laissons pour l'instant le sujet de l'instabilité ministérielle pour parler brièvement de la question des chemins de fer. Le développement de ce moyen de communication très relié à la modernité au cours du XIXe siècle devient un fait de grande importance pour comprendre l'arrimage des libéraux du Canada Ouest avec les conservateurs.

La question des chemins de fer

Toute l'histoire des chemins de fer au Canada commence avant l'Union de 1840 lorsque St. Adrews, une petite ville côtière du Nouveau-Brunswick, ambitionne de devenir le port hivernal de Québec, alors capitale du Bas-Canada. Le 5 octobre 1835, la Saint Andrews and Quebec Railroad Association est formée et deux délégués se rendent à Londres afin d'obtenir une subvention permettant d'effectuer un relevé topographique de la route à suivre. Le projet traîne en longueur. Le premier tronçon, long de cinquante-six kilomètres ne sera inauguré qu'en 1857.

Mais pour les hommes d'affaires canadiens, surtout ceux de la région de Montréal, les ports anglais de la côte Atlantique sont trop éloignés. Portland, dans l'état du Maine, apparaît l'endroit idéal pour servir de port pour la province du Canada. Alexander T. Galt, le représentant de la ville de Sherbrooke à la Chambre d'assemblée se fait le promoteur de la ligne Portland-Montreal.

Nous vivons alors à cette époque une immense querelle de clochers, à savoir comment on pourrait passer son petit bout de chemin de fer pour faire progresser son patelin. Au début de la décennie cinquante, deux projets ont en commun la ville de Québec comme terminus. Le premier voudrait relier la ville à la rivière Jacques-Cartier avec des extensions éventuelles vers le lac Saint-Jean et la Haute-Mauricie. Le second devrait longer la rive nord vers Montréal. En 1853, le Parlement autorise la ville de Québec à investir dans la Quebec North Shore Railway Company . Mais le projet traîne en longueur. La raison: les dirigeants du Grand Tronc, la nouvelle entreprise ferroviaire mise sur pied par ce même Parlement du Canada-Uni, font des pressions pour que le projet de la rive nord ne se réalise pas.

Et ces dirigeants sont économiquement et politiquement des poids lourds. Le Golden Square Mile y est très bien représenté avec John Ross, président du Conseil législatif et membre du gouvernement, Francis Hinks ainsi que L.H. Holton, On y trouve aussi le représentant de Sherbrooke, A.T. Galt, qui semble avoir perdu tout intérêt pour la ligne Portland-Montréal. Leur projet est ambitieux. On veut créer un chemin de fer intercolonial qui relierait les quatre provinces britanniques de l'Amérique du Nord, diminuant ainsi leur dépendance vis-à-vis un réseau ferroviaire américain alors déjà beaucoup plus développé. Le 11 juillet 1853, George-Etienne Cartier est engagé comme avocat de la compagnie.

Les rouges du Bas-Canada seront défavorables à la construction d'un intercolonial et dénonceront le favoritisme pratiqué par Galt et Cartier en faveur de la compagnie du Grand Tronc. Honoré Mercier dans le Journal de St-Hyacinthe le 18 septembre 1862 avait tenté de démontrer l'inutilité d'une voie vers l'Atlantique sur le plan défensif: «Dans la position précaire où se trouvent les finances de la province, une pareille entreprise à des conditions semblables est plus qu'une folie, c'est un crime. » Antoine-Aimé Dorion démissionne de son poste de ministre en raison de son désaccord sur la question ferroviaire.

Le prétexte de l'instabilité parlementaire

Après avoir été défait dans sa circonscription pendant le balayage conservateur de juin 1861, George Brown est donc réélu à l'élection de 1863 qui a été provoquée par la défaite du cabinet Stanfield Madonald-Sicotte sur la question des écoles séparées. Nous avons déjà signalé que, lors de ce dernier scrutin, les libéraux sont majoritaires dans le Haut Canada et minoritaires dans le Bas. Le gouvernement Macdonald-Dorion reste alors en place. Il présente un projet de loi sur la milice qui aura un large soutien dans le Haut-Canada, mais pas dans le Bas. Quoi faire alors ? Refaire des élections qui reconduiraient le même imbroglio? Antoine-Aimé Dorion décide de rester au sein du gouvernement. Le principe de la double majorité, pourtant si cher au premier ministre Stanfield Macdonald, est mis au rancart pour une première fois. Quant à George-Étienne Cartier, il a voté avec le gouvernement. L'heure de George Brown a sonné; il a trouvé son prétexte: l'instabilité parlementaire.

La motion Brown du 14 mars 1864

Brown présente sa motion le 14 mars 1864. Celle-ci propose la création d'un comité de vingt membres ayant comme objectif de régler les problèmes qu'a à affronter la province du Canada. Parmi les membres de ce comité, il y a autant de conservateurs que de libéraux. Antoine-Emile Dorion en ferait partie mais, dès le premier coup d'oeil sur la liste de Brown, l'évidence saute aux yeux: les rouges y sont largement minoritaires. Mais la grande surprise vient du fait que Brown suggère l'établissement d'un gouvernement de coalition comme étant la seule mesure qui permettrait une certaine stabilité parlementaire. Le chef de cette coalition serait le premier ministre Macdonald.

L'isolement des rouges

Mais Stanfield Macdonald semble incapable de vivre avec ce mariage contre nature. Le 21 mars 1864, il présente la démission de son cabinet au gouverneur Monck, lequel invite alors les conservateurs à former un nouveau gouvernement dont Brown fera partie. Résultat désastreux pour les libéraux si on considère que les Tories conserveront le pouvoir presque sans interruption pendant trois décennies. Le fait le plus important de ces événements reste l'effet d'isolement des rouges que la «Grande Coalition» a provoqué. Et à l'heure même où on décide d'écrire une constitution. Plus que les rouges, c'est le Bas-Canada qui est alors isolé. Le BNA Act de 1867 sera le reflet de cet isolement.

George Brown réclame la formation d'un comité pour apporter des changements constitutionnels parce qu'il est d'avis «que le progrès de la population a été plus rapide dans la section ouest (de la province du Canada) et que cette section réclame maintenant le droit d'être représentée dans la législature selon sa population.» Façon toujours efficace dans ce «plus meilleurs pays du monde» de changer les règles du jeu en cours de route. Lors de l'Union, un quart de siècle plus tôt, alors qu'ils étaient moins nombreux, à quelque cent mille habitants près, les Haut-Canadiens réclamaient à hauts cris l'égalité de la représentation. Maintenant que la situation est inversée, ils sont gagnés au Rep by Pop. Il faut aussi et surtout signaler que si «le progrès de la population a été plus rapide dans la section ouest», c'est dû au fait que, lors de l'Union, les habitants du Bas-Canada ont été forcés de payer l'énorme dette de l'ex-province voisine !

Mais la grande frustration de Brown, et il se garde bien de la manifester dans sa motion, réside dans le fait que l'Union n'a pas suffisamment réussi son objectif de départ qui était de minoriser les Canadiens français. En 1864, par les nombreux projets de lois que ces strangers ont réussi à bloquer, la constitution adoptée en 1840 leur permet encore trop d'aller à l'encontre de la volonté de la nouvelle majorité. La goutte d'eau qui fait déborder le vase reste le fameux projet de loi de la milice de 1862. Il a été, nous l'avons vu, rejeté parce que les Bas-Canadiens croyaient inutile d'investir quelque argent pour se protéger d'une hypothétique invasion militaire des Américains des Etats du Nord à la suite à leur victoire sur les Sudistes.

Les Canadiens, particulièrement les rouges, favorisent une économie nord-sud. On l'a vu dans l'intérêt qu'ils portent à la ligne de chemin de fer Portland-Montréal, et on aurait pu ici signaler leur grand intérêt pour la reconduction du traité de réciprocité avec les États-Unis. Ils sont donc «libres échangistes» avant la lettre et cela choque les Canadians, dont le séparatisme pousse à investir une énergie colossale dans la structuration d'une économie est-ouest. Or, les dirigeants politiques de la future Ontario jubilent déjà en pensant à la position géographique privilégiée de leur province résultant de la construction de la ligne de chemin de fer intercoloniale. Ajouté à cela: une union des provinces britanniques, on commence à mieux comprendre la motivation profonde des clear grits. En fin de compte, George Brown accepte de se rallier aux conservateurs parce que leur gigantesque projet de chemin de fer situerait le Haut-Canada au centre du pays à mettre au monde.

Pour cela, notre clear grit devra renier ses convictions libérales puisque la constitution qui sortira de son assemblée de «sages» en sera une à l'opposé du principe de l'équilibre des pouvoirs défendu par Montesquieu. En ce mitan du XIXe siècle, ce sont pourtant les grandes idées de l'auteur de L'esprit des lois qui ont inspiré autant la constitution américaine que celles de presque tous les nouveaux États d'Amérique latine et d'Europe. Dans la province du Canada, on a tellement peur du libéralisme français qu'en plus de s'isoler des intellectuels du Bas-Canada, on pousse l'audace jusqu'à aller à contre-courant des grandes idées modernes. On consacrera chef absolu de la nation le premier ministre de l'État central. Et on a le culot d'appeler ce machin une «confédération»!

En 1863, lors du débat sur les écoles séparées au Haut-Canada, Brown avait, par son obstruction au projet de loi sur la double taxation, manifesté son peu d'enthousiasme pour une propagation du French Canadanism dans sa section de province. En 1864, en s'alliant aux conservateurs du Québec dans l'élaboration d'une nouvelle constitution, cet antipapiste notoire permettra l'émergence de ce que les anglophones se plairont ensuite à appeler la priest-ridden society. Qui, de Duplessis ou de George Brown, pensez-vous, a été l'initiateur de la Grande Noirceur ?

Ce qui comptait finalement pour Brown et ses clear grits, était moins le libéralisme que les intérêts du Haut-Canada. La constitution qui naîtra de la «Grande Coalition» sera le reflet de cette préoccupation. Comment parler alors qu'une telle constitution soit le résultat d'un pacte entre deux peuples fondateurs.

Dans le prochain chapitre intitulé: De John A. Macdonald à John A. The First, nous analyserons le contenu d'une constitution qui est bien plus celle d'un État unitaire que d'une «confédération »

Claude G. Charron
Membre des IPSO