Identité


Les "Canadiens français"?

Richard Gervais

12 décembre 1998

"Avant-garde Québec"

   
Pierre Grandchamp demande :
« Comment des Québécois fédéralistes francophones peuvent-ils continuer à être fédéralistes quand ils voient le sort des francophones hors Québec en comparaison avec celui des Anglo-Québécois? Ce sont ces mêmes fédéralistes qui plient l'échine à chaque fois que le Québec se fait humilier... »
Un élément de la réponse (peut-être l’élément décisif) ne réside-t-il pas dans le fait que ces Québécois fédéralistes sont encore trop des «Canadiens français»? L’appellation devient désuète, bien sûr, mais on l’entend encore passablement. Par exemple, l’autre jour à la télévision, j’entendais l’humoriste Jici Lauzon dire : «C’est sûr que nous autres en tant que Canadiens français...» Est-ce le signe d’un problème d’identité ? On dirait un cheminement identitaire non tout à fait consommé ; quelque chose qui, sans doute, retient encore les Québécois dans le Canada, qui les empêche de dire OUI à l’indépendance...

Récemment, l’historien Yves Frenette a cru bon commencer sa Brève histoire des Canadiens français par la phrase percutante et remarquable de lucidité que voici : «Ce livre raconte l’histoire d’un peuple qui n’existe plus» (1) ! Qu’est-ce à dire sinon qu’à se dénommer Canadiens français nous ne sommes plus en phase avec notre réalité ?

Que s’est-il donc passé ? Il s’est passé que, pour suivre Frenette, la «forte identité nationale», dont était doté le groupe canadien-français, «s’est pourtant fragmentée de façon irrémédiable dans les années 1960» (2). À partir de ces années-là, l’identité canadienne-française éclate en identités multiples qui iront se démarquant sans cesse. Les Canadiens français n’existent plus et le vocable en devient anachronique. C’est d’ailleurs beaucoup les anglophones du Canada qui l’utilisent pour, d’un côté, mettre dans le même sac leurs «minorités linguistiques francophones», de l’autre, dénier aux Québécois leur qualité de nation étatisable et les confiner ainsi dans une ethnicité vieillotte qu’ils leur reprocheront aussitôt.

Que reste-t-il du «Canada français», mort en ce XXe siècle? Suivons encore Frenette : «Les descendants des Canadiens français sont les Québécois, les Franco-Ontariens, les Franco-Manitobains, les Fransaskois, les Franco-Albertains, les Franco-Colombiens, les Franco-Yukonais et les Franco-Tenois [...] Aux États-Unis, les Canadiens français [étaient déjà] devenus au tournant du siècle des Franco-Américains (3).»

Frenette, dont, soit dit en passant, le petit livre est instructif et agréable à lire, tend un peu ici à mettre sur le même pied les Québécois et les autres descendants des Canadiens français, biffant ainsi la différence qualitative, politique, existant entre les uns et les autres. Les Canadiens de langue française vivant ailleurs qu’au Québec, on les comprend de plus en plus sous l’appellation de «francophones hors Québec». Bien que, comme le dit Frenette, «cette nouvelle identité doive son apparition aux débats constitutionnels des vingt-cinq dernières années et ne corresponde guère à une réalité sociale», il n’empêche (mais là-dessus, Frenette ne semble pas porté à insister) que l’appellation est révélatrice. Elle est la trace, dans la langue, d’une différence qui s’affirme entre les Québécois et les autres francophones du Canada. Cette différence est essentiellement politique. Le Québec veut être traité comme une nation constitutive d’égale à égale, tandis que les différents groupes de francophones hors Québec veulent faire reconnaître leurs droits en tant que minorités. Le souverainisme québécois n’a rien à voir avec un caprice de provinciaux majoritaires dans leur province, comme le colportent les Canadiens, anglophones comme francophones. Soit dit en passant, je ne crois pas que la notion de «statut particulier» convienne au Québec. Parler de statut particulier pour le Québec, c’est encore parler de lui comme d’une province, non comme d’une nation traitable d’égale à égale.

Richard Gervais
rgervais@sympatico.ca
12 décembre 1998

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(1) Yves Frenette, « Brève histoire des Canadiens français », Boréal, 1998, 210 pages, p. 9.
(2) Idem.
(3) Ibid., p. 10.