Dénatalité
C'est l'inexistence du Québec comme État, disposant des pleins pouvoirs en matière d'immigration, qu'il faudrait montrer du doigt, non la dénatalité.

Richard Gervais

10 mars 1999

"Avant-garde Québec"

   

Dans un article au Devoir («Parler français, pour combien de temps ?», 9 mars 1999), l'écrivain Yves Beauchemin conclut en disant :

« Notre déclin démographique et le rejet par le Canada de nos aspirations collectives les plus légitimes nous obligent, pour conserver notre langue, base de notre identité, à choisir la souveraineté. »
La dénatalité n'est pas le seul facteur que mentionne Beauchemin :
« Les causes ? Baisse de la natalité, exode des francophones vers la banlieue, attraction encore très forte de l'anglais sur les immigrants, sentiment chez plusieurs d'entre eux lorsqu'ils arrivent au Québec, de s'établir non pas chez un peuple majoritairement français mais dans la province minoritaire d'un pays anglophone. »
C'est pourtant sur ce facteur que je veux ici intervenir, car il y a une façon de parler de dénatalité qui confine au racisme (façon qui n'est pas celle de Beauchemin, dont je prends ici l'article comme prétexte).

Au Québec, la dénatalité inquiète, et pour cause. Le nombre des naissances se maintient durablement au-dessous du seuil de renouvellement de la population, tel que l'établissent les démographes. En vertu de cette loi d'airain de la démographie, les Québécois constitueraient une espèce en voie d'extinction.

Il faut comprendre cependant qu'au Québec, la dénatalité ne représente nullement un problème en elle-même, car la population globale de la «province» se renouvelle normalement par la natalité et l'immigration. C'est en liaison avec d'autres phénomènes que la dénatalité devient alarmante. Il s'agit essentiellement de l'intégration trop faible des immigrants et, donc, de l'inexistence du Québec comme État, disposant des pleins pouvoirs en ce domaine.

C'est parce que l'immigration s'assimile encore trop à la minorité anglophone que la dénatalité est montrée du doigt. Si cette immigration ---- compensatrice de notre faible taux de naissance ---- se québécisait au lieu de se canadianiser, personne ne pousserait les hauts cris (sauf les «anglo-racistes» de Montréal). Autrement dit, c'est l'inexistence du Québec comme État, disposant des pleins pouvoirs en matière d'immigration, qu'il faudrait montrer du doigt, non la dénatalité. Voilà pourquoi les souverainistes sont parfaitement favorables à l'immigration.

Ceux qui sèment l'inquiétude sur la dénatalité comme facteur de déperdition nationale le font souvent parce qu'il ne voient dans la nation que la race et, par suite, ne peuvent envisager sa survie qu'en termes natalistes. Contrairement aux apparences, au Québec, ce ne sont pas les «nationalistes» qui ont tendance à voir les choses ainsi, mais les «fédéralistes». Et quand on y pense, cela n'est pas surprenant. Dans l'optique «fédéraliste», le Québec étant une simple «culture» ou «ethnie», il va de soi que sa survie passe par une natalité propre qui soit suffisante. Nous sommes une «minorité audible» en quête de nos droits, non un État potentiel. Que nous pratiquions la «revanche des berceaux», ça va ; mais n'allons pas revendiquer d'assimiler nos immigrants, c'est là une prérogative des États-nations, non des simples minorités, ethnies, cultures ou «provinces». Seul le Canada peut légitimement assimiler les arrivants : ni le Québec à titre de province, ni les Québécois en tant qu'ethnie ou que culture n'ont cette «compétence». Voilà comment le fédéralisme réduit à la race pour nous accuser ensuite de racisme... Ceux des Québécois qui n'envisagent que l'option nataliste pour la survie du peuple québécois sont simplement des "fédéralistes" pour qui l'option intégrative est exclue. Cette option en effet, seul un État indépendant peut la pratiquer pleinement.