Fernand Dumont n'admettait pas que le Québec fût une nation
Les Québécois constituent un peuple, une nation




 

En réponse à Pierre Grandchamp, je dirais que c'est Michel Seymour qui a raison sur ce point : les Québécois constituent un peuple, une nation (sociopolitique, dira-t-il).

Jean-Marc Léger, dans Le Devoir d'il y a quelques jours, cite Fernand Dumont. Le hic est qu'il le cite là où il se trompe. Dumont a écrit de grandes et belles choses, mais il en a écrites aussi de moins bonnes. Parmi ses pensées les moins fortes, il y a précisément celle que cite Léger. Voyons cela.

Fernand Dumont n'admettait pas que le Québec fût une nation, comme en fait foi le passage suivant (cité par Léger) :

"Le Québec n'est pas une nation. [...] On parle couramment de nation québécoise. Ce qui est une erreur, sinon une mystification. Si nos concitoyens anglais du Québec ne se sentent pas appartenir à notre nation, si beaucoup d'allophones y répugnent, s'y les autochtones s'y refusent, puis-je les y englober par la magie du vocabulaire? L'histoire a façonné une nation française en Amérique; par quelle décision subite pense-t-on la changer en une nation québécoise? (Raisons communes, Boréal, 1995, p. 55 et 63-64)
Si nos concitoyens anglais du Québec ne se sentent pas appartenir à la nation québécoise, imaginez donc combien ils peuvent se sentir appartenir à la "nation française en Amérique" !? La faiblesse du raisonnement saute aux yeux. Même chose pour les allophones et les autres. C'est l'inverse qui est vrai. Il n'est pas rare d'entendre aujourd'hui des Néo-Québécois dire : "Canadien français, je ne le serai jamais; Québécois, oui." Cela, Dumont ne l'a pas compris. Pour deux raisons, à mon avis.

Primo, il a mal enregistré le tournant des années soixante par lequel nous sommes devenus, de Canadiens français que nous étions, des Québécois. Cet aboutissement historique, il le prend au contraire pour une chimérique "décision subite", à laquelle nous donnerions un semblant de réalité grâce à la "magie du vocabulaire". Or au contraire, cette réalité est loin d'être illusoire. Avec la "confédération", la « province de Québec » devenait le territoire où allaient pouvoir s’édifier des institutions et une vie politique propres et s’exercer une relative autonomie nationale. Aussi, en un sens, la "confédération" portait-elle en germe la transformation du "Canadien français" en "Québécois" et l'association du Québécois avec le territoire de sa "province". Ce processus, Dumont le tient pour un illusoire effet de vocabulaire !

Secundo, Dumont avait de la nation une conception toute culturelle, imperméable à la dimension politique. Imperméable à la dimension politique, cela veut dire imperméable à la dimension territoriale, frontalière, si l'on veut. Dumont pensait qu'associer la nation à un territoire, c'était automatiquement l'assimiler à l'État et, partant, confondre des concepts distincts, celui de nation (d'ordre culturel) et celui d'État (d'ordre politique). Il écrit par exemple :

"Définir la nation par les frontières territoriales, c'est affirmer que l'État s'identifie à elle; construction toute verbale et parfaitement artificielle de tacticiens politiques." (Ibid., p. 64)
Pour qui se fait de la nation une conception culturaliste, l'idée de frontières est en effet parfaitement artificielle. Sauf que, de ce point de vue culturaliste, le politique lui-même apparaît comme artificiel, secondaire, épiphénoménal. Or il est permis d'avoir du politique une idée différente et de reconnaître à cette sphère une réalité sui generis, une rationalité propre, dans laquelle l'idée de nation et de frontières nationales joue un rôle essentiel, souvent décisif. Cette espèce d'impasse sur le politique explique pourquoi, à mon avis, Dumont a presque tout faux dans le chapitre III de Raisons communes consacré à "Nation et politique".

Richard Gervais
29 avril 1999