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Dans son intervention d'hier, Danièle Fortin pose la question de l'identité québécoise. Plutôt, elle la repose, cette sempiternelle question. Elle n'est pas la seule. D'autres font de même ces temps-ci. On peut parler d'une relative tendance à remettre sur le tapis la question identitaire. Est-ce bon signe ou mauvais signe? redite utile ou digression vaine? passage obligé ou régression?
Faisant écho à la conférence pancanadienne sur l'enseignement de l'histoire qui se tenait à Montréal ce week-end, Danièle Fortin pose la question de l'identité québécoise dans sa dimension historique, sous la forme suivante :
Je viens de dire que l'identité québécoise est une question réglée. Je précise : réglée, pour autant qu'une pareille question puisse jamais l'être définitivement. Car à un niveau universel, qui n'a rien à voir avec le syndrome psychologique du colonisé, les peuples s'interrogent sans fin sur leur identité. Les Français d'aujourd'hui, par exemple, vivent une certaine crise d'identité. Les Allemands aussi. Etc. Cela est dans l'ordre "normal" des choses. Ni les Français ni les Allemands ne sont pour cela menacés dans leur existence. Ce qui par contre n'est ni universel ni «normal», encore que fréquent, c'est que pour certains peuples, dont les Québécois, cette question d'identité soit une question de vie ou de mort. Or il faut ici dire haut et fort que si les Québécois se remettent encore en question, ce n'est pas parce qu'ils manquent d'identité, mais d'être. Après deux référendums perdus, une élection aux résultats problématiques et un Parti «québécois» enfoncé dans l'électoralisme et incapable d'éducation et de mobilisation populaires soutenues, il n'y a pas à s'en surprendre. Il n'empêche : les Québécois ne manquent pas d'essence, mais bien d'existence ; et les questions d'essence sont pour l'heure le déguisement des questions d'existence.
ont à devenir Québécois La priorité doit aller à la question de l'existence politique : c'est elle qui est la clef de la question identitaire, non l'inverse. Faites de la «province de Québec» un pays souverain, l'État du Québec, et la question psychologique est réglée, au sens où elle se met à se poser «normalement», «universellement». Sinon, c'est la rechute, la régression, le grattage de bobo. Il y a une façon de se replier sur l'intériorité qui donne l'impression d'être à qui manque d'extériorité. Des signes d'un tel repliement s'observent à l'heure actuelle. Ce repliement représente un danger, une tentation. Les Québécois ne manque pas d'intériorité, il manque d'extériorité : ils savent assez CE QU'ils sont ; c'est QU'ils sont qui fait problème. Il est vrai que pas mal de Québécois ont à devenir Québécois, trop Canadiens français qu'ils sont encore. En ce sens, un certain chemin intérieur reste à parcourir, une prise de conscience reste à faire; et j'admets qu'en ce sens-là, la question identitaire n'est pas que déguisement. Mais beaucoup ne le deviendront, Québécois, qu'après l'indépendance du Québec. Calendrier psychologique et calendrier politique ne marchent pas au même rythme. Mais sur le plan collectif, le mouvement d'émancipation des Québécois a sans conteste dépassé le stade du réveil identitaire et il a atteint, depuis pas mal d'années, l'étape de la lutte politique organisée, avec tout ce que cela implique de stratégie, de mobilisation, de lutte partisane.
De plus, il faut voir que la bataille identitaire elle-même est politique et que, s'il faut encore parler de cheminement intérieur, il ne s'accomplit pas dans la libre clairière de nos âmes, mais dans un champ miné par l'adversaire, sous le feu de l'ennemi. Prenons l'exemple même de la question posée par Danièle Fortin : quel est l' «événement fondateur» du peuple québécois ? Fortin réclame une «référence historique, événementielle qui permettrait à tous les Québécoises et les Québécois de se reconnaître », un « consensus autour d'un événement fondateur», un «fondement qui n'a jamais été intrinsèquement identifié». Or qu'en est-il en fait ? Il me semble que l'histoire fondatrice du peuple québécois a été parfaitement identifiée. Elle a été transmise de génération en génération (tout lacunaire qu'ait pu être son enseignement). Sauf que le peuple en question s'appelait alors le peuple «canadien» (pour se distinguer des Français), cela jusqu'en 1840 ; qu'à partir de là ce peuple en est venu à s'appeler «canadien-français», jusqu'en 1960 (pour se distinguer des Canadiens anglais); et que, depuis, il s'appelle de plus en plus «québécois» (pour se distinguer des Canadians). (Ces dates sont de simples repères, pas des «fiat».) Le nom de Canadien nous a donc échappé des doigts. Il a été subtilisé par les Canadians, qui nient maintenant notre histoire en la ravalant à celle d'une composante minoritaire à assimiler. Si donc l'impression s'acquiert aujourd'hui que notre fondement historique n'a jamais été identifié, c'est qu'il nous est volé, constamment, structurellement ; c'est que le Canada tel qu'il est nous en prive et qu'il n'y a aucun autre moyen de tenir ensemble les fils de notre histoire que de mener la bataille politique pour l'existence. Notre identité est une affaire d'emblée polémique. Elle est irréalisable sans coup férir. On ne recouvrera son être qu'en se battant. Et si le repliement sur la question identitaire est tentante aujourd'hui, il faut éviter de confondre tentation de l'heure et ordre du jour. Par ailleurs, la question identitaire est justement celle dans laquelle voudraient nous enfermer d'excellents Canadiens, tel Charles Taylor qui promène le cas québécois sur des tribunes internationales comme un exemple de lutte d'une minorité pour sa reconnaissance, un exemple de lutte d'une minorité pour son identité distinctive. (Lire Charles Taylor, Multiculturalism : Examining the Politics of Recognition, Princeton University Press, 1994 ; édition augmentée de Multiculturalism and the Politics of Recognition, 1992). C'est dans cette interrogation identitaire que voudraient également nous enfermer les Chrétien, Dion, Petigrew et consorts qui ne ratent pas une occasion de remettre en honneur le vocable de «Canadien français».
J'ai parlé de la tentation du repliement sur soi. Jean Bouthillette parle pour sa part de «grattage de plaie». Danièle Fortin cite l'auteur du Canadien français et son double (L'Hexagone, 1972). Il n'est pas inutile de savoir ce que Bouthillette a à dire vingt-cinq ans plus tard. La revue Liberté nous en donne les moyens en publiant, dans son dernier numéro, un échange épistolaire entre lui et Serge Cantin (no 240, décembre 1998). À la question de Cantin, qui s'étonne que l'auteur de cet opuscule marquant n'ait rien publié depuis, Bouthillette répond : «Mais, Monsieur, j'avais tout dit» (p. 26). En effet, une fois «remonté aux sources du malheur commun», il s'est agi d'en sortir pour
passer à l'action. «Ce qui m'attriste, poursuit Bouthillette, c'est le cercle dans lequel nous sommes enfermés et qui nous oblige à revenir constamment, tous les dix ans, génération après génération, sur des problèmes que nous aurions dû résoudre depuis longtemps» (p. 27). Bouthillette ajoute ceci, qu'il me semble impérieux de garder à
l'esprit :
Richard Gervais |