La francophobie du ROC



Fernand Turcotte

Fernand.Turcotte@msp.ulaval.ca

2.12.98


 

Note: Je suis des correspondants auxquels Graham Fraser fait allusion dans sa chronique du 3 décembre 98 intitulée: Qu'est-ce que la francophobie au Canada? J'ai pensé que les participants de ce forum virtuel seraient intéressés par l'ensemble du dossier. Ça commence par une réaction que je communique à Fraser en rapport avec une chronique, parue dans Le Devoir du 18 novembre intitulée: La raison avant la passion.

+++Même si mon devoir d'état m'interdit de faire de la politique partisane, le souverainiste que je suis voudrait bien attirer votre attention sur la maladie qui a peut-être déjà tué le Canada. Je réfère à l'extraordinaire francophobie qui ronge le foie et le cerveau du ROC.

Bien que je sois à peu près sûr de n'avoir pas rencontré un authentique francophobe en chair et en os depuis que j'ai quitté les Forces armées du Canada, il y a 30 ans, mes déplacements fréquents à travers le pays ne manquent jamais de me rappeler à quel point la francophobie imprègne tant la pensée, que la culture et les institutions du ROC.

On n'a qu'à lire, ou écouter, la manière dont on parle de nos leaders, de nos initiatives, de nos institutions, pour ne rien dire de nos revendications politiques; tout ce qui vient du Québec est condamnable dès que ça s'exprime en français! J'exagère? Les revendications du Québec ne peuvent être qu'un complot des gaullistes, ainsi que le journal de ce matin nous annonce qu'un historien le démontre dans un volume auquel je prédis, un grand succès de vente dans le ROC. Il n'y a que dans le ROC qu'on puisse croire les Québécois sont assez aliénés par la France et ses élites politiques pour leur abandonner leur destin collectif. La francophobie est une maladie de l'esprit qui est aussi débilitante que le racisme, l'antisémitisme, l'homophobie et toutes les autres intolérances.

Quand les Québécois poussent l'outrecuidance jusqu'à se donner un gouvernement "séparatisse", ainsi qu'aime si mal dire le fier-à-bras du Lac-des-Piles, toutes les précautions qu'impose le savoir-vivre, tombent: ça devient, dans le ROC, un devoir sacré de manifester la plus énergique des intolérances, comme si on était devenu incapable, au royaume du ROC, de comprendre que le fanatisme justifié sur l'amour des Rocheuses, n'est pas moins pervers que le fanatisme fondé sur n'importe quelle autre distinction. Un fanatisme de la même farine que ceux qui font projeter sur l'autre, toute l'infamie des monstres qu'on a laissé croître en son propre esprit. Une sorte de syndrome collectif de Roy Cohn, quoi!

Je suis devenu souverainiste parce que je n'ai pas encore trouvé d'autre moyen pour me protéger du détestable préjugé francophobe qui fait de moi, un peu moins qu'un homme dans l'oeil du ROC. J'ai de plus en plus de mal à comprendre comment mes concitoyens d'allégeance fédéraliste, ne ressentent pas eux aussi, l'abominable stigmate que nous vaut le fait d'être nés ici plutôt que là, comme si on nous avait demandé notre avis. Ceux qui pensent qu'un amendement constitutionnel est encore capable de faire des francophones, des citoyens à part entière de ce "plus meilleur pays du monde", vont croire n'importe quoi. Ce qui rend encore plus sidérant le choix des slogans que le Parti libéral et son chef ont choisi d'adopter pour tenter de se rallier une majorité d'appuis pendant cette campagne électorale. Un vieux proverbe latin disait que Jupiter rendait fous ceux qu'il souhaitait perdre. En 1998 et au Québec, il leur fait monter l'écume à la bouche chaque fois qu'ils prononcent le mot référendum. C'est d'une sottise dont on rougit même à Sherbrooke.+++

From: gfraser@globeandmail.ca
Date: Sat, 21 Nov 98 10:55 EST

Merci de votre message intense et riche d'observations. Vous n'êtes pas le seul lecteur qui m'ait signalé l'importance de ce phénomène de la francophobie au Canada.

J'avoue que c'est un sujet extrêmement important, que je me sens mal placé pour le décrire ou l'expliquer. Même si je trouve que les affections aveugles sont des fois presqu'aussi irritantes que les phobies, j'admets qu'on m'a classé plus souvent dans la catégorie des "francophiles" que des "francophobes"; donc, c'est un phénomène que je comprends mal. Evidemment, je n'ai jamais vécu des experiences anti-francophones personnellement. Des fois, je pense que je comprendrais mieux le phénomène si j'accompagnais un francophone en voyage au Canada anglais, pour pouvoir observer des rencontres rébarbatives et désagréables. Si vous en avez des exemples d'incidents que vous avez vécus, j'aimerais bien les savoir.

J'accepte volontiers votre remarque que la francophobie est aussi détestable que toute autre forme de racisme. J'ai passé une bonne partie de ma vie professionnelle à tenter d'expliquer la nature de la culture politique du Québec et j'ai essayé de le faire d'une façon non-complaisante qui reflète mon affection profonde de la société québécoise.

Je pense qu'il faut faire des distinctions régionales quand on parle de francophobie au Canada. Les Libéraux sont au pouvoir parce que les électeurs d'Ontario furent choqués par la campagne carrément anti-québécoise du Reform Party et se sentaient tout à fait à l'aise avec un chef francophone qui parle mal anglais. Par contre, c'est évident qu'en Alberta, il y a bien des gens qui se sentent exclus par la règle politique qui dit qu'un chef d'un parti qui se veut national doit pouvoir s'exprimer dans les deux langues officielles. Et la plupart de bêtises que j'ai entendues à propos des francophones et de la langue francaise provenaient d'Alberta. Mais je peux vous dire aussi que je me suis fait dire "On parle francais ici!" parce que j'entretenais une conversation privée en anglais dans un bar à Québec, et que mon fils aîné, qui a fait toute son éducation primaire en français à Québec (l'école Anne-Hébert et Les petits chanteurs de la maîtrise), a reçu plus que sa part de "maudit anglais" et de "tête carrée." Et ma femme ne s'est plus jamais sentie la même depuis qu'un directeur d'école lui expliqua la décision de transférer notre fils d'une classe à une autre (dans la même année) en disant que c'était parce qu'il n'était "pas un vrai Québécois."

Sur votre prévision de ventes pour le livre sur les Gaullistes et le Québec, je peux vous assurer que, quel que soit le battage publicitaire qui entoure sa publication, les ventes seront minimes. Parce que l'apathie envers le Québec est même plus forte que l'antipathie au ROC. Je peux vous assurer, après une expérience personnelle, que les livres sur le Québec, sympathiques ou antipathiques, ne se vendent pas. Encore une fois, merci de votre message. >>

Graham Fraser.

Ma réponse du 23 novembre 1998.

+++Merci de vous être donné le mal d'une si longue réponse. Je suis sûr que votre français donne moins de sueurs froides au rédacteur du Devoir que ne le ferait ma copie en anglais. Ceci étant dit, quand je dénonce la francophobie, je dénonce un phénomène qui pollue tout, indépendemment de la bonne foi des gens pris d'une manière particulière. Et puisque vous me demandez un exemple, relisez le texte de William Thorsell, The hostages have left the building, paru dans le Globe & Mail du 21 novembre. J'aurais pourtant été prêt à parier une bouteille de scotch que Thorsell comprenait le problème du Québec; maintenant, je ne sais plus vu l'avidité avec laquelle il s'est jeté sur le très commode prétexte que lui fournissent deux citations proprement imbéciles. Le pire c'est qu'il soit probablement très fier de lui, ayant la conviction d'avoir accompli son devoir de citoyen.

Je regrette par ailleurs que vous ayez eu à souffrir de votre" différence" pendant que vous viviez dans notre milieu. Je n'ai jamais cru que le ROC avait le monopole de l'intolérance.+++

Le 25 novembre, je reviens à la charge.

+++Je trouve un peu courte ma réaction de lundi, d'où l'initiative que je prends de tester votre patience encore un peu. Je ne sais si vous avez eu le temps de lire la chronique de M. Thorsell mais il me semble que la résonance qu'elle provoque dans le Globe d'aujourd'hui suggère qu'il est possible que M. Thorsell ait lancé, peut-être involontairement, une expérience naturelle de la physiologie de la francophobie du ROC.

Le problème avec les idées générales qui servent à tout expliquer, ce que sont tous les stéréotypes qu'ils s'appellent antisémitisme, machisme ou bien encore francophobie, c'est qu'elles n'ont aucun contenu spécifique, de sorte qu'on peut les utiliser pour commettre n'importe quelle vilenie. Quel crime n'a-t-on pas reproché aux Juifs allemands pour expliquer, tout en faisant mine de ne pas le justifier, l'holocauste qu'on leur a infligé? Rappelez-vous avec quelle pieuse componction on a cent mille fois évoqué les malheurs de la Bosnie-Herzégovine pendant la campagne référendaire de 1995, pour mieux stigmatiser l'horreur de la purification ethnique qu'on souçonnait être la seule motivation possible d'un Parizeau, assez taré pour vouloir sortir le Québec de ce" plus meilleur pays du monde", ainsi qu'aime répéter le lettré délicat du Lac-des-Piles. Quel dommage que les effets conjugués de la fatigue et de libations trop libérales aient semblé donner raison à cette calembredaine! Et conforter encore un peu plus ce qui ne peut être qu'une chimère, comme ne manquent jamais de le faire les récits des derniers témoins à avoir aperçu le monstre du Loch Ness!

Le problème avec les stéréotypes c'est qu'ils finissent par piéger pratiquement tout le monde, un jour où l'autre de sorte qu'il arrive qu'on oublie qu'on reste toujours le Juif allemand de quelqu'un d'autre, comme l'a déjà dit d'une manière certainement plus élégante, Jean-Paul Sartre, un maître incontesté en matière d'infamie.

Avec l'expression de mes sentiments tristounets.+++

Le 30 novembre, M. Fraser répond:

Merci de votre commentaire. J'espère répondre d'une façon plus élaborée à vos points intéressants dans Le Devoir.

Graham Fraser

Le même jour, je lui avais déjà écrit
+++Je tenais à vous féliciter pour l'excellent résumé de campagne que vous avez donné au Globe and Mail du 28 novembre et qui montre que vous comprenez bien ce qui se passe au Québec. Je n'ajouterai pas que j'ai trouvé dans l'éditorial de la veille, une confirmation bien éclairante de la thèse que je vous avais déjà présentée mais je n'en continuerai pas moins de le penser... +++

Le 3 décembre paraît dans Le Devoir, la chronique annoncée au sujet de laquelle je fais tenir le message suivant à Graham Fraser.

+++Merci d'avoir donné suite à votre projet de commenter le sujet de notre correspondance d'il y a quelques jours. Il me semble que le titre qui coiffe votre chronique d'aujourd'hui illustre bien, fût-ce de manière involontaire, la profondeur du malentendu qui sépare nos deux solitudes pour paraphraser quelqu'un que vous connaissez sans doute mieux que moi.

Qu'est-ce que la francophobie au Canada? coiffe un texte qui ne répond pas vraiment à la question posée. Un peu comme les sermons emportés de ces prédicateurs qui, une fois qu'ils ont annoncé qu'ils vont montrer le chemin du ciel, épuisent leur temps de parole à énumérer les péchés poilus qui empêcheront les fidèles d'y avoir jamais accès. Ce qui les force à conclure hâtivement que l'infinie miséricorde du Tout-puissant l'empêche néanmoins de tenir toute la luxure dans laquelle se vautre l'humanité pour un défaut de chasteté! Heureusement que dans les affaires éternelles on n'a pas à être trop scrupuleux avec la logique.

Ma thèse serait plutôt que la chasteté est d'abord et avant tout affaire d'attitude et qu'on peut être d'une extrême perversité tout en s'interdisant la moindre intention peccamineuse. C'est ce qui explique que je ne m'intéresse pas tant à la reconnaissance des motifs qui fondent la francophobie du ROC qu'à l'identification des facteurs capables de me mettre à l'abri des menaces que porte cette xénophobie. Un préjugé ne se neutralise pas avec des arguments rationnels et ma question n'était pas tant Le ROC est-il francophobe? , ou bien Pourquoi le ROC est-il francophobe ? que Que me suggérez-vous de faire pour me prémunir contre les menaces portées par la francophobie du ROC?. Vous me répondez que le ROC n'est pas francophobe mais fatigué, que dis-je exaspéré, au bord de la crise de nerfs! Et bien soit!

Vous comprendrez que les commentaires acidulés que nous valent dans le ROC, nos choix électoraux, me laissent de glace. Il est inévitable que notre comportement soit incompréhensible pour ceux qui ont déjà conclu que nous ne sommes pas tout-à-fait des êtres humains comme les autres; c'est le postulat fondamental de tous les stéréotypes. Une fois qu'il est posé, on peut toujours trouver dans le comportement du “stéréotypé”, une bizarrerie qui vienne renforcer, a posteriori, le bien-fondé du stéréotype. Dites-moi que ce n'est pas ce que vous faites en évoquant, dans votre article d'aujourd'hui, certaines positions adoptées par René Lévesque, puis Robert Bourassa et leurs successeurs contemporains, dont la justification stratégique est d'une limpidité de cristal. Je ne pense pas que ce soit volontaire mais je veux voir là, une manifestation de la dévastation dont la francophobie est capable, même sur un esprit averti.

Ma perception de la francophobie du ROC n'est pas fondée sur l'expérience des forums les plus facilement accessibles aux sottises ordinaires, comme le sont certaines feuilles de chou ou bien plusieurs “hot lines” puisque je ne les fréquente pas dans aucune des deux langues officielles de ce pays libertaire; ces phénomènes sont comme les plaisanteries racistes et autres manières “convenables” d'expression de nos préjugés; depuis qu'on a quitté le paradis terrestre, il faut “faire avec”, comme il faut s'accommoder du typhus, de la fièvre aphteuse, des cafards et autres malheurs qui égaient l'humanité.

Quand je vois de la francophobie, vous voyez plutôt l'expression, légitime au demeurant, d'une impatience et d'une lassitude d'un ROC par ailleurs magnanime, face à la question constitutionnelle. J'aimerais croire en la bénignité de votre diagnostic. Ma thèse serait plutôt que la question constitutionnelle est insoluble en raison de la francophobie qui interdit au ROC de concevoir, et d'admettre, qu'une province puisse revendiquer en toute légitimité, l'égalité de statut avec neuf autres provinces, dont une bonne partie ne sont que de gros villages! Je soumets respectueusement qu'il faut avoir de sérieux préjugés pour poser en ces termes, le problème du Québec. Comment le ROC peut-il continuer à ne pas voir que la somme des suffrages donnés à l'ADQ et au PLQ est faite des ruines semées par le torpillage de l'accord du lac Meech? Il faut souffrir de cécité complète pour continuer de sanctifier les artisans de ce naufrage national, toujours perçu dans le ROC comme un sommet de l'histoire du Canada!

Parce que je sais que les anglophones ne sont pas plus bêtes que moi, j'explique l'inexplicable par la corrosion de l'intelligence anglo-canadienne par le stéréotype francophobique. Et parmi toutes les xénophobies dont l'esprit du ROC puisse être affecté, c'est la francophobie qui est sans doute la plus irritante parce que ses victimes sont trop nombreuses pour être étouffées par le seul poids du seul stéréotype, comme cela se produit pour la plus grande partie des minorités ethniques de ce plus meilleur pays du monde; elles se tiennent coi de peur que l'atmosphère ne devienne encore moins respirable.

Mais il y a pis puisque les autres trucs ne fonctionnent pas non plus comme par exemple, la glorification de certaines des élites politiques francophones quand elles sont devenue suffisamment francophobes. Comme si le ROC était devenu incapable de comprendre que l'intensité de son aversion pour un Stanfield, ou bien encore un Clark, était fondée en partie sur ce que ces leaders, pour anglophones qu'ils soient, restaient trop acceptables par les francophones!

La francophobie que je vois dans le ROC c'est d'abord une affaire de sensibilité. C'est un paradigme, ou bien un système d'interprétation du monde, dont Jean Dion donne une illustration amusante dans Le Devoir d'aujourd'hui (Le complot des mous). Une caricature qui est aussi fort grinçante parce que vous, qui n'avez pas l'air d'un francophobe, et moi, qui ai la prétention de n'être pas anglophobe, savons bien qu'elle est si près de la réalité, que trop de nos concitoyens seraient bien incapables de saisir ce qui en fait l'humour.

Le ROC a un problème, Monsieur Fraser.+++

Fernand Turcotte