![]() |
Tel est le témoignage de Véronique Drolez, photographe de mode, au sujet de sa comparution devant un juge fédéral d'immigration quatre semaines avant 1e référendum. Elle estime que c'était un examen du genre «Quelle était la couleur du cheval blanc d'Henri IV?» Il y avait plein de gens incapables de saisir quoi que ce soit en anglais ou en français, et on leur a rendu un certificat de citoyenneté canadienne plastifié à l'avance, à leur nom, contrairement selon elle, aux normes de la Loi de l'immigration. «C'était d'un niveau humiliant, dit-elle. C'est sûr que c'est un non-sens. Normalement il faut revenir pour prêter serment à la reine et chanter l'O Canada. Pas dans ce cas-là.» L'attaché de presse du ministre fédéral de l'Immigration, Benoît Chiquette, dit qu'un test de connaissance est exigé d'un immigrant et qu'il «doit être capable de maîtriser le français ou l'anglais, sinon il n'obtient pas sa citoyenneté». Il cite la loi qui exige expressément «une connaissance suffisante de l'une des deux langues officielles du Canada». Véronique Drolez, Bruno Ricca, Virginie Berthonneau, Christine Dumazet, Valérie Lehmann, Philippe Curien, Caroline Benetto, Fabrice Simon et Isabelle Lemarchand-Simon ont tous vécu des expériences qui les ont estomaqués lors de leur comparution devant un juge d'immigration, dans le sprint qui a précédé le référendum. Bruno Ricca, infographiste, témoigne: «La remise des certificats de citoyenneté avant le référendum, c'était l'usine. Le matin du 29 septembre, nous étions 152 de 47 nationalités différentes dans la même salle au Complexe Guy-Favreau à passer un examen ensemble, alors que, normalement c'est un juge d'immigration qui fait des entrevues individuelles. C'était affolant.» Bruno Ricca et Virginie Berthonneau étaient immigrants reçus depuis le 13 juin 1992. Normalement, à compter du 13 juin 1995, il leur fallait attendre neuf mois avant d'être convoqués. Mais en septembre 1995, les règles normales n'étaient plus suivies au Centre d'immigration de Montréal. Ils étaient convoqués tous les deux à 15h. Ils faisaient la queue tandis que leur copine, Caroline Benetto, est sortie avec le groupe précédent et les a prévenus qu'ils obtiendraient leur certificat le jour même. Bruno n'en revenait pas. Normalement il faut attendre. de deux à trois mois après l'examen. Dans la salle, on a soumis un examen écrit. Ils avaient plusieurs choix de réponse pour chaque question. «Si tu ne réussissais pas, dit Bruno, c'est que tu ne savais pas où tu habitais. Par exemple, on te demandait qui est le premier ministre du Québec. C'était très simple. Il ne te fallait que 12 points sur 20. Personne n'a échoué.» Bruno n'en revenait pas. «Il y avait des gens qui ne parlaient ni le français, ni l'anglais.» Dans la salle, des Africains, des Asiatiques, des Arabes. Bruno a vu à côté de lui un Chinois d'une quarantaine d'années qui ne comprenait ni l'anglais, ni le français. «il a forcément copié sur son voisin. C'était assez outrageant.» Il y avait un juge d'immigration, un greffier et trois personnes pour les aider. «Après l'examen bidon, ils nous ont donné le certificat et une petite carte d'identité plastifiée. Puis, le juge allait d'une langue à l'autre pour son discours, en anglais et français, moitié moitié, et il nous a invités à chanter le O Canada. Comme personne ne le connaissait, en riant, il nous a suggéré de l'apprendre.» Christine Dumazet, relectrice au Devoir, a été convoquée quelques jours plus tard, le 4 octobre, au Complexe Guy-Favreau: «Nous étions une centaine.» Un agent lui a précisé: «Au nombre de personnes qu'on fait passer, on ne peut pas se permettre de faire des entrevues. Si vous réussissez, vous aurez la surprise d'avoir votre certificat avant de partir. Si vous échouez, ne vous inquiétez pas, vous aurez une entrevue de rattrapage avec le juge.» Quatre ou cinq personnes sont allées dans une salle à part avec le juge. «J'ai l'impression que personne n'a été refusé.» Les deux tiers ont prêté serment à la reine en anglais, les autres en français. «J'étais la seule à trouver que ç'avait l'air d'une mascarade. La plupart des gens étaient heureux, fiers.» Et encore: «Les personnes âgées sont entrées les premières; je ne sais pas si elles ont vraiment dû répondre au questionnaire.» On lui a demandé quelle était la capitale du Québec, le nom de l'hymne national. «Pour échouer, dit-elle, il fallait avoir du mal à lire en français ou en anglais.» Elle raconte: «Lorsque l'on fait notre demande, on nous remet un document à étudier. Mais l'agent du gouvernement au guichet d'information du Complexe Guy-Favreau, en donnait un corrigé pour que les gens préparent leur examen plus facilement.» Elle compare sa situation à celle de son mari qui a attendu neuf mois en 1993 avant d'être convoqué par un juge d'immigration. Il a passé un examen oral avec des questions ouvertes. On lui a demandé d'énumérer les ressources des provinces maritimes, ce qui est plus difficile, on en conviendra. Six semaines plus tard, il était convoqué pour le serment à la reine. «Cela faisait trois ans en juin 1995 que j'étais immigrante reçue; je n'ai attendu que trois mois. Pour mon mari, l'examen a duré 30 minutes avec un juge de la Cour de la citoyenneté, alors que, dans mon cas, il y avait trois tables avec à chacune un juge d'immigration et deux agents. On passait l'un après l'autre pour le corrigé; puis, il y a eu le serment tous ensemble», dit-elle. «Je pensais au moins y retourner pour la prestation de serment. J'ai trouvé ça louche qu'ils me convoquent au début du mois de septembre. Je n'étais pas citoyenne au moment du recensement électoral. Alors, je suis allée à la révision une semaine ou deux avant le référendum et j'ai voté. C'était un rythme d'usine.»
Elle a été étonnée de la procédure: «Après l'examen, on nous a demandé de remplir un formulaire pour autoriser ou non la Cour à transmettre notre nom à notre député pour qu'il nous envoie une lettre de félicitations.»
![]() |