Racisme des années'40


L'unanimité parlementaire


Gordon Fraser

LeDevoir 11 juin 1998



L'unanimité parlementaire me rend perplexe. Quand tous les partis se dirigent ensemble dans le même sens, ou bien il s'agit d'une affaire tout à fait insignifiante (comme féliciter nos athlètes olympiques), ou bien il se passe quelque chose d'inquiétant.

L'automne dernier, à l'unanimité, la Chambre des communes avait voté un projet de loi privé qui aurait enlevé le droit d'auteur à tout criminel qui écrit sur son crime. Heureusement, un comité sénatorial a recommandé hier que le Sénat refuse d'obtempérer et laisser mourir ce projet de loi au feuilleton.

Jeudi dernier, il y a eu un autre exemple de ce genre de concertation troublante.

Un groupe de discussion de la Commission canadienne des droits de la personne avait rendu une décision préliminaire et l'individu concerné voulait exprimer sa dissidence envers la portée de cette décision. Il s'est donc adressé à la Tribune de la presse qui a la responsabilité, pour éviter les chevauchements, de réserver la salle des conférences de presse et qui la lui a réservée.

La réaction fut immédiate. L'un après l'autre, les représentants des partis politiques en Chambre ont manifesté leur indignation au leader du gouvernement, Don Boudria, qui a d'abord dit que la responsabilité des réservations de cette salle n'appartient pas au gouvernement.

Quelques heures plus tard, M. Boudria est arrivé en Chambre avec la solution: une motion pour que la personne en question soit «interdite d'accès aux locaux de la Chambre des communes pendant la session en cours»». Ce qui fut adopté à l'unanimité. A ce que je sache, c'est la première fois qu'un individu est banni du Parlement.

La raison de la vitesse de cette motion et de l'unanimité de son adoption, c'est que la personne en question est nulle autre que le provocateur antisémite notoire Ernst Zundel, qui organise depuis des années un mouvement systématique pour nier l'existence de l'Holocauste comme fait historique.

Je suis horrifié par tout ce que M. Zundel représente. Moi aussi, j'ai eu le réflexe initial de bannir son message.

Il y a un vieux fond d'antisémitisme dans ce pays que j'ai toujours trouvé répugnant. Irving Abella, coauteur de None Is Too Many, a révélé l'antisémitisme profond du gouvernement fédéral pendant la Deuxième Guerre mondiale, laissant des milliers de juifs mourir en Europe, des gens qui auraient pu et qui auraient dû venir au Canada. Puis, dans son histoire de la communauté juive au Canada, The Many Coloured Coat, il écrit que «le Canada des années 20 et 30 fut imprégné d'antisémitisme».

En 1933, le Swastika Club attaqua une équipe juive de baseball dans le parc Christie Pits à Toronto. En 1934, 14 stagiaires en médecine à l'hôpital Notre-Dame firent la grève lorsque Samuel Rabinovitch, premier de sa classe à l'Université de Montréal, fut embauché à cet établissement de santé. La même année, le Regina Hospital, en Saskatchewan, refusa d'engager deux médecins juifs comme radiologistes, prétextant que cela serait «inacceptable» pour les autres employés et pour la population.

L'Holocauste est un fait historique, bien documenté dans toute son horreur. Ceux qui en nient l'existence le font de mauvaise foi, dans une manière détournée de masquer leur haine et de mobiliser ceux qui la partagent.

Ainsi, je suis plutôt favorable à l'idée d'exposer et de dénoncer les préjugés du passé, et d'identifier clairement ce que George Orwell a appelé «les petites orthodoxies puantes» et leurs tendances à classer, stéréotyper et réduire à une catégorie inférieure.

Mais je m'inquiète quand tous les partis politiques se mettent d'accord pour enlever le droit de parole à quelqu'un. En plus d'être un mauvais précédent, cela comporte un effet pervers: le lendemain de la décision, une foule de journalistes écoutaient M. Zundel à l'extérieur du Parlement d'où il a été exclu.

La défense de la liberté de parole n'est pas toujours facile. En effet, au Canada, le réflexe de la censure est bien développé; il y a toujours une tentation officielle de bannir, d'exclure, de couper, de fermer.

Et l'une des différences entre le Canada et les Etats-Unis, c'est la qualification autour de la liberté de parole ici, en comparaison avec les Américains pour qui elle est absolue. Comme on l'a vu lors du procès de Paul Barnard, il y a quelques années, on valorise au Canada le droit à un procès autant sinon plus, que le droit de la presse de rapporter ce qui se dit en cour.

Mais que les députés décident, unanimement, de priver un individu de son droit de parole, peu importe son message, est malsain. Qu'ils le dénoncent plutôt.

Alan Borovoy, conseiller général pour l'Association canadienne des libertés civiles, a été ébranlé par cette décision. «Même s'il est encourageant de voir que le message de Zundel est universellement rejeté, je crains que cela ne soit pas un exercice approprié de la discrétion parlementaire, m'a-t-il dit. C'est Zundel aujourd'hui et ce pourrait être quelqu'un d'autre demain.... Le Parlement devrait prendre des décisions basées sur des principes.» C'est bien dit.