Livres



Alcibiade
ou le beau fossoyeur d'Athènes

Antoine Robitaille

LeDevoir 16 février 1996



Compte rendu de: «Alcibiade ou les dangers de l'ambition»
Jacqueline de Romilly,
Éditions de Fallois, Paris, 1995, 282 pages.

Jacqueline de Romilly veut que l'on s'intéresse à la Grèce antique. Helléniste, académicienne septuagénaire, elle est connue, en France, pour ses positions favorables à l'enseignement des langues et de l'histoire classiques.

Comme beaucoup d'autres, elle voit dans l'étude de l'Antiquité une façon de développer une sagesse incomparable, une sorte d'accès universel à la Culture. Il faut bien dire qu'en Grèce, particulièrement au Ve siècle avant J.-C., se concentre une telle quantité de découvertes, de pensées fondamentales et d'hommes illustres, qu'on ose parler d'un "miracle grec". Jacqueline de Romilly ne cesse de célébrer ce fait, d'étayer cette thèse. Elle y a consacré sa vie, en portant une attention particulière à l'oeuvre de l'historien Thucydide.

Aujourd'hui, elle nous propose un ouvrage sur Alcibiade, personnage central d'une Athènes plongée fatalement dans la tourmente de la guerre du Péloponèse, où s'opposent Sparte et Athènes.

Pourquoi parler d'Alcibiade aujourd'hui? Le présent conditionne toujours nos regards sur le passé. De Romilly, non seulement est consciente de ce fait, mais a voulu en profiter. La crise qui secoue les démocraties contemporaines, l'auteure a surtout la France en tête, l'a amenée à se lancer dans la rédaction du livre. Avec cette conviction qu'à la lumière du destin tragique de l'Athènes de la fin du Ve siècle av. J.C., les difficultés actuelles nous apparaîtront moins nébuleuses.

L'étude approfondie de cette vie se présente donc pleine d'enseignements, de leçons, de questionnements fondamentaux sur la nature humaine, la politique et la morale. On ne trouvera pas ici un récit romancé. Aucun dialogue n'est reconstitué. L'auteur relate la vie d'Alcibiade en se fondant sur des sources assurées : Thucydide, bien sûr, mais aussi Xénophon, Platon et Plutarque.

Un destin incroyable

Et quelle vie! L'existence d'Alcibiade est proprement incroyable. L'idée même de la tragédie. L'homme, un être d'exception, a tout pour lui, il a même trop: la beauté, la noblesse, la richesse, les talents, autant intellectuels que physiques. Il collectionne les conquêtes féminines et masculines. Il excelle aux sports comme à la guerre. Et malgré un léger défaut de langage, il s'avère un tribun des plus convaincants. De plus, il grandit dans une cité-état prodigieuse au faîte de sa puissance. Plutôt bien entouré, il est pupille du grand Périclès et élève de Socrate (qui en est du reste profondément épris), un maître dont il se détournera, sitôt lancé en politique.

L'ambition brûle Alcibiade. Impérialiste, il rêve à la gloire absolue pour Athènes, qu'il rêve maîtresse du bassin méditerranéen: l'empire "romain" avant le fait. C'est pour cela qu'il persuade les Athéniens, contre l'avis du sage Nicias, à s'engager dans la plus folle des expéditions: la conquête de la Sicile.

Mais Alcibiade a beaucoup d'ennemis. A Athènes, certains avancent qu'il souhaite rétablir la tyrannie. L'atmosphère est aux soupçons. Quelques jours après le départ des trières pour la Sicile, les ennemis d'Alcibiade réussissent à l'associer à un scandale religieux: il se serait moqué des rites athéniens. Alcibiade a eu, comme toujours, une conduite provocante et imprudente, lui qui ne respecte rien ni personne. Les trières grecques ont à peine touché le berges de la Sicile qu'à Athènes il est formellement condamné.

La plus haute trahison

Athènes ne veut plus d'Alcibiade? Alcibiade le fera payer à Athènes. Son exil, écrit de Romilly, ne compta pas seulement comme un facteur en moins pour Athènes, mais comme un facteur en plus pour ses ennemis. Il s'enfuit et passe à l'ennemi: chez les Spartiates! Là, il livre des secrets d'Etat, conseille le roi Agis sur les meilleures façons d'affaiblir Athènes. Mais après avoir séduit la femme de ce dernier, il sera contraint de se réfugier chez... les Perses, ennemis traditionnels des Grecs! Là-aussi, il intriguera contre sa cité et contre son peuple. Notre homme manoeuvre bien. D'une façon qui n'aurait pas déplu à Machiavel. Conseiller des Perses, il manipule à son avantage les trois pôles du pouvoir politique de l'époque: les Perses, Lacédémone, Athènes. Sentant la soupe chaude auprès des Perses, il se ménage là aussi une porte de sortie. Il participe à l'organisation d'un renversement du gouvernement démocratique à Athènes... mouvement dont il se retire au dernier moment! Par la suite, il réussit à s'imposer comme le sauveur de la démocratie. Et rentre triomphalement à Athènes!

Ce fleuron, cet enfant chéri, ce prodige, finira non seulement par se perdre, mais entraînera sa cité avec lui dans sa chute. Il commet plusieurs erreurs militaires. Ce qui réveille de vieilles rancunes à son égard. Contraint de nouveau à s'exiler, Alcibiade se retrouve bientôt de retour chez les Perses. Où il meurt assassiné, de façon barbare. Un meurtre commandé par les Spartiates.

Leçons

Non seulement ce récit en lui-même est-il palpitant, mais l'auteur sait faire ressortir l'importance qu'Alcibiade a occupée dans l'histoire de la pensée occidentale. Le personnage a notamment nourri les réflexions d'un Platon sur le politique. Alcibiade, cet homme merveilleux, offre, à chaque instant, un exemple à méditer - et à ne pas imiter, conclut Jacqueline de Romilly.

Enfin, l'auteur dégage une réflexion en guise d'avertissement pour aujourd'hui. Prudemment, en se méfiant elle-même des rapprochements historiques toujours imparfaits, elle abstrait, compare, vise l'universel (méfier. Elle peut causer autant de mal qu'en susciterait la tyrannie. Elle à tous les mauvais coups. Suivent une pluie de scandales, d'affaires (mot qu'elle utilise volontairement en référence à l'actualité française). Et quand, en démocratie, les luttes entre les factions prennent le pas sur le sens du bien commun et sur les règles de la simple morale, il faut s'alarmer.

Nos démocraties en sont-elles arrivées là? Difficile à dire. Selon Thucydide et ses disciples (dont de Romilly), de toute façon, pour bien fonctionner, toute démocratie a besoin d'un Périclès. Et ceux-là ne courent pas les rues en ce moment. A moins que Lucien... Trudeau vous dites? Périclès... Alcibiade...