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Pour Jasmin, parce que propagateurs «dune religion infamante», les évêques ont été les vrais coupables du sort des orphelins de Duplessis. Quant à Ginette Girard, cest plutôt tout le peuple québécois qui est coupable. «Nous sommes mesquins et intolérants, conclut-elle, donc potentiellement dangereux.» Dans un de mes récents textes publiés sur internet je concluais : « De Duplessis ou de Brown qui, croyez-vous, est le véritable créateur de la Grande Noirceur ?» (1) Aujourdhui, je dis que, plutôt que daccuser les évêques comme le fait Jasmin, ou que de penser que nous sommes un peuple taré comme lécrit Ginette Girard, il faudrait mieux pointer un doigt accusateur sur la constitution dans laquelle, depuis plus de cent trente ans, nous sommes enfermés. Il faudrait surtout montrer George Brown du doigt. Il est le principal constructeur de cette prison qua été pour les Canadiens-français le BNA Act. Moins connu que Durham, Brown a en commun avec le célèbre lord anglais dêtre un libéral et davoir, un quart de siècle après le premier, complété son oeuvre de colonisation des Canadiens par les Canadians. Dans les années 1830, Londres savait quil se devait délargir la démocratie dans ses provinces britanniques dAmérique du Nord. Mais en agissant ainsi même pour le Bas-Canada, le Colonial Office aurait mis au pouvoir une majorité franco-catholique dans cette province plutôt particulière. Durham a contourné le problème en proposant lunion du Bas-Canada et du Haut-Canada. Mais vingt-cinq ans plus tard, George Brown trouvait que cette minorisation des Canadiens nétait pas assez rapide à son goût. Plutôt que de continuer dans la voie tracée par Robert Baldwin, son prédécesseur, celle de collaborer avec les libéraux du Bas-Canada, il préféra isoler ceux-ci en formant une coalition avec les conservateurs. Ce quon a appelé La Grande Coalition. Cétait en mars 1864. Trois ans après, malgré lopposition des rouges demandant une consultation populaire, le BNA Act fut adopté. Brown exulte alors: « French Canadianism (is) entirely extingished. » (2) La constitution de 1867 est à limage de ce que voulait le chef des clear grits. Elle confine ceux quon appelle maintenant les Canadiens français dans le territoire de la province de Québec. Sils sinstallent ailleurs, ce sera lassimilation à plus ou moins longue échéance. Dans la nouvelle constitution, les pouvoirs qui comptent en cette deuxième partie du XIXe siècle sont dévolus au gouvernement central. Avant les troubles de 1837-1838, le haut clergé avait excommunié les patriotes. Pendant lUnion, les curés aideront les conservateurs à se faire élire en prenant directement partie contre les rouges du haut de leur chaire. Le parti de Macdonald Cartier sen souviendra lors de la rédaction de la constitution. Et même sil est antipapiste, Brown ne sen formalisera pas pour autant. Ne fait-il pas maintenant partie de La Grande Coalition qui a isolé les rouges. Parce que, dans le domaine de léducation, le système scolaire est réparti selon des critères religieux et non linguistiques, léducation des Canadiens français est, à toute fin utile, constitutionnellement placée sous le contrôle des évêques. La constitution de 1867 a fait, du Québec, du moins jusquà 1960, une société théocratique. « A priest ridden-society », comme se complaisaient à lappeler les Canadians.
nos geôliers et nos libérateurs Claude Jasmin est scandalisé par le fait que les évêques ont imposé leurs valeurs à plusieurs générations de Canadiens français. Il oublie par contre de signaler un trait singulier de notre histoire. Les religieux ont été à la fois nos geôliers et nos libérateurs. Nos geôliers dans la mesure où ils ont enfermé nos grands-pères et grand-mères dans une idéologie où le salut de son âme devenait plus important que la réussite matérielle. Nos geôliers, par le fait que, par peur de la contamination de létranger, ils ont prêché un nationalisme dexclusion. Libérateurs, dans la mesure où le Québec moderne ne se serait pas réalisé sans eux. Autant Claude Jasmin que Ginette Girard occultent le fait que, sans lapport des communautés avec ses milliers de religieuses et de religieux travaillant à de très bas salaires, le souhait de Brown se serait réalisé. Nous nexisterions plus aujourdhui comme peuple. Nous ne serions pas là avec notre originalité, avec louverture desprit qui nous caractérise et qui, nen déplaise à Ginette Girard, fait des Québécois des gens tout autant sinon plus progressistes que les Canadiens anglais. La constitution de 1867 avait pour but de créer une seule nation au Canada. Les francophones de ce pays devaient accepter de parler anglais sils voulaient réussir dans le nouveau pays. Nos ancêtres en ont décidé autrement. Léducation a été prise en main par des personnes qui, à partir de lidéologie enseignée par les évêques, ont sacrifié «leur vie sur la terre pour se préparer une meilleure place au ciel». Ces religieux et religieuses ont été épaulés par un nombre incalculable dautres soutanes débarquées ici parce quelles se sentaient mal à laise dans la France du petit père Combes. Si leur ultramontanisme a servi de terreau à la révolte de certains intellectuels de la fin des années quarante, pensons au Refus global, ils ont aussi formé les élites dont nous avions besoin dans tous les domaines de lactivité humaine. En cela, ils ont été les artisans de la Révolution tranquille. Sans eux, nous serions encore des porteurs deau et des scieurs de bois. Sans eux, nous serions encore en train denfanter des orphelins de Duplessis ! Pour ceux que nous avons encore et qui sont le produit de la fin du régime de Duplessis, ils sont un peu comme ces soldats qui sont touchés au combat alors que, loin des champs de bataille, larmistice est signé dans lallégresse générale.
Claude G. Charron 1. La déconstruction du mythe de deux peuples fondateurs, chapitre 2
2. Cité dans « Canada and the French Canadian Question » (Toronto :
Macmillan, 1966), p. 175
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