Les orphelins de Duplessis
- Qui montrer du doigt ?

Claude G. Charron



21 mars 1999



Loin de calmer les esprits, les excuses officielles faites par le premier ministre Bouchard aux orphelins de Duplessis semblent avoir encore plus ranimé le débat autour de cette période malheureuse de notre histoire. Dans le Devoir de fin de semaine, l’écrivain Claude Jasmin et une certaine Ginette Girard, tentent, chacun à leur façon, de pointer du doigt ceux qui seraient à l’origine de ce drame.

Pour Jasmin, parce que propagateurs «d’une religion infamante», les évêques ont été les vrais coupables du sort des orphelins de Duplessis. Quant à Ginette Girard, c’est plutôt tout le peuple québécois qui est coupable. «Nous sommes mesquins et intolérants, conclut-elle, donc potentiellement dangereux.» Dans un de mes récents textes publiés sur internet je concluais : « De Duplessis ou de Brown qui, croyez-vous, est le véritable créateur de la Grande Noirceur ?» (1) Aujourd’hui, je dis que, plutôt que d’accuser les évêques comme le fait Jasmin, ou que de penser que nous sommes un peuple taré comme l’écrit Ginette Girard, il faudrait mieux pointer un doigt accusateur sur la constitution dans laquelle, depuis plus de cent trente ans, nous sommes enfermés. Il faudrait surtout montrer George Brown du doigt. Il est le principal constructeur de cette prison qu’a été pour les Canadiens-français le BNA Act.

Moins connu que Durham, Brown a en commun avec le célèbre lord anglais d’être un libéral et d’avoir, un quart de siècle après le premier, complété son oeuvre de colonisation des Canadiens par les Canadians. Dans les années 1830, Londres savait qu’il se devait d’élargir la démocratie dans ses provinces britanniques d’Amérique du Nord. Mais en agissant ainsi même pour le Bas-Canada, le Colonial Office aurait mis au pouvoir une majorité franco-catholique dans cette province plutôt particulière. Durham a contourné le problème en proposant l’union du Bas-Canada et du Haut-Canada. Mais vingt-cinq ans plus tard, George Brown trouvait que cette minorisation des Canadiens n’était pas assez rapide à son goût. Plutôt que de continuer dans la voie tracée par Robert Baldwin, son prédécesseur, celle de collaborer avec les libéraux du Bas-Canada, il préféra isoler ceux-ci en formant une coalition avec les conservateurs. Ce qu’on a appelé La Grande Coalition.

C’était en mars 1864. Trois ans après, malgré l’opposition des rouges demandant une consultation populaire, le BNA Act fut adopté. Brown exulte alors: « French Canadianism (is) entirely extingished. » (2) La constitution de 1867 est à l’image de ce que voulait le chef des clear grits. Elle confine ceux qu’on appelle maintenant les Canadiens français dans le territoire de la province de Québec. S’ils s’installent ailleurs, ce sera l’assimilation à plus ou moins longue échéance. Dans la nouvelle constitution, les pouvoirs qui comptent en cette deuxième partie du XIXe siècle sont dévolus au gouvernement central.

Avant les troubles de 1837-1838, le haut clergé avait excommunié les patriotes. Pendant l’Union, les curés aideront les conservateurs à se faire élire en prenant directement partie contre les rouges du haut de leur chaire. Le parti de Macdonald Cartier s’en souviendra lors de la rédaction de la constitution. Et même s’il est antipapiste, Brown ne s’en formalisera pas pour autant. Ne fait-il pas maintenant partie de La Grande Coalition qui a isolé les rouges. Parce que, dans le domaine de l’éducation, le système scolaire est réparti selon des critères religieux et non linguistiques, l’éducation des Canadiens français est, à toute fin utile, constitutionnellement placée sous le contrôle des évêques. La constitution de 1867 a fait, du Québec, du moins jusqu’à 1960, une société théocratique. « A priest ridden-society », comme se complaisaient à l’appeler les Canadians.

Les religieux ont été à la fois
nos geôliers et nos libérateurs

Claude Jasmin est scandalisé par le fait que les évêques ont imposé leurs valeurs à plusieurs générations de Canadiens français. Il oublie par contre de signaler un trait singulier de notre histoire. Les religieux ont été à la fois nos geôliers et nos libérateurs. Nos geôliers dans la mesure où ils ont enfermé nos grands-pères et grand-mères dans une idéologie où le salut de son âme devenait plus important que la réussite matérielle. Nos geôliers, par le fait que, par peur de la contamination de l’étranger, ils ont prêché un nationalisme d’exclusion. Libérateurs, dans la mesure où le Québec moderne ne se serait pas réalisé sans eux.

Autant Claude Jasmin que Ginette Girard occultent le fait que, sans l’apport des communautés avec ses milliers de religieuses et de religieux travaillant à de très bas salaires, le souhait de Brown se serait réalisé. Nous n’existerions plus aujourd’hui comme peuple. Nous ne serions pas là avec notre originalité, avec l’ouverture d’esprit qui nous caractérise et qui, n’en déplaise à Ginette Girard, fait des Québécois des gens tout autant sinon plus progressistes que les Canadiens anglais.

La constitution de 1867 avait pour but de créer une seule nation au Canada. Les francophones de ce pays devaient accepter de parler anglais s’ils voulaient réussir dans le nouveau pays. Nos ancêtres en ont décidé autrement. L’éducation a été prise en main par des personnes qui, à partir de l’idéologie enseignée par les évêques, ont sacrifié «leur vie sur la terre pour se préparer une meilleure place au ciel». Ces religieux et religieuses ont été épaulés par un nombre incalculable d’autres soutanes débarquées ici parce qu’elles se sentaient mal à l’aise dans la France du petit père Combes. Si leur ultramontanisme a servi de terreau à la révolte de certains intellectuels de la fin des années quarante, pensons au Refus global, ils ont aussi formé les élites dont nous avions besoin dans tous les domaines de l’activité humaine. En cela, ils ont été les artisans de la Révolution tranquille. Sans eux, nous serions encore des porteurs d’eau et des scieurs de bois. Sans eux, nous serions encore en train d’enfanter des orphelins de Duplessis !

Pour ceux que nous avons encore et qui sont le produit de la fin du régime de Duplessis, ils sont un peu comme ces soldats qui sont touchés au combat alors que, loin des champs de bataille, l’armistice est signé dans l’allégresse générale.

Claude G. Charron
Membres des Intellectuels pour la souveraineté (IPSO)
Ceci n’engage pas nécessairement l’ensemble des membres

1. La déconstruction du mythe de deux peuples fondateurs, chapitre 2

2. Cité dans « Canada and the French Canadian Question » (Toronto : Macmillan, 1966), p. 175