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Lettre ouverte à Marie-France Bazzo Exterminer le mal séparatiste...Claude G. Charron15.9.01 Madame Marie-France Bazzo Émission Indicatif présent Société Radio-Canada Madame Bazzo, Lundi dernier, vous avez vertement répliqué à un chroniqueur de La Presse qui vous avait prise à partie pour avoir permis à René-Daniel Dubois de faire la promotion de son sulfureux Lorca à votre émission. Je n'ai pas eu l'occasion de lire le texte de ce chroniqueur, il reste que je suis en total désaccord avec les arguments que vous lui avez servis pour défendre votre choix d'invités quand il s'agit de traiter de la crise constitutionnelle au Canada. Vous vous êtes exprimée à peu près comme ceci: "mon émission est d'abord un magazine qui touche tous les sujets et, en ce qui concerne ceux qui portent à la controverse, je veux faire entendre tous les points de vue afin d'aider à transformer une société québécoise trop encline à l'unanimisme." Je voudrais bien savoir sur quoi vous vous basez pour faire une telle affirmation. Y a-t-il d'abord unanimité quant à la question nationale au Québec ? S'il y en avait une, Bernard Landry n'hésiterait pas à déclencher un référendum. Vous savez comme moi que c'est seulement chez les Anglo-Québécois que l'on peut trouver un large consensus sur la question et les poules auront des dents avant que la firme BBM détecte chez eux une folle envie d'écouter Indicatif présent. Je conclus donc que vous avez détecté dans votre créneau d'auditeurs branchés un courant fortement majoritaire en faveur de la souveraineté pour ainsi tant vous justifier d'avoir invité René-Daniel Dubois. Votre émission semble vouloir s'inscrire dans la modernité. Vous scrutez continuellement les nouvelles tendances dans la culture, ce terme étant pris dans son acceptation la plus large. Or, il arrive que les esprits progressistes commencent à croire que, pour combattre une mondialisation qui transformerait chacun d'entre nous en consommateur et nivellerait les cultures, le barrage des nations devient essentiel. Qu'a donc tant à dire alors cet hystérique saltimbanque aux amalgames simplistes pour que, deux fois dans la même semaine, il vienne encombrer le temps d'antenne des deux chaînes radio de Radio-Canada? René-Daniel Dubois condamne le nationalisme québécois d'aujourd'hui parce que, sous de nouveaux oripeaux, il serait tout aussi imprégné d'idées fascisantes que celui qui avait cours ici dans les années trente. À partir d'une telle logique, il faudrait condamner le nationalisme allemand. Malgré les horreurs du nazisme, les Allemands d'aujourd'hui assument totalement leur identité. Idem pour les Espagnols. Pourtant en 1936, peu de membre des grandes familles castillanes étaient du côté des Républicains. Ce sont eux qui ont tué Lorca. En criant à tue-tête VOUS AVEZ TUÉ LORCA, René-Daniel Dubois en met un peu trop sur les épaules d'un peuple déjà grandement porté à la culpabilité. Si, avant les autres nations européennes, l'Espagne des années trente a été plongée dans la guerre, c'est que la république naissante a tout de suite été coincée dans l'affrontement des diverses idéologies dont chacune prétendait avoir le remède miracle afin de régler la grave crise économique qui sévissait. Devant les maux apportés par un capitalisme sauvage, nombreux ont été les Espagnols qui, par peur de l'anarchisme et du communisme, ont été tentés par une troisième voie, celle d'un corporatisme autoritaire très inspiré par certaines encycliques. Intellectuels italiens et portugais ont également été attirés par le remède miracle. Avec les résultats que l'on sait. Les théories de Keynes n'avaient pas encore traversé la Manche. À ce que je sache, personne aujourd'hui ne s'offusque quand nos amis italo-québécois sortent dans la rue afin de célébrer la victoire de leur équipe de soccer. Au Canada, la défaite des patriotes en 1838 avait fait comprendre à Londres que confier le pouvoir idéologique au clergé était le meilleur antidote contre d'autres débordements. La paupérisation des Canadiens français, conséquence direct de leur mise en état de minorité par les actes de 1840 et 1867, devait accroître davantage l'influence de l'Église. Dans un tel contexte, pourquoi être surpris que le corporatisme et les sympathies pour Franco et Mussolini aient été si fortes dans le Québec des années trente? Tout cela devait être bousculé par la Révolution tranquille des années soixante. René-Daniel Dubois ne semble ou ne veut aucunement comprendre que le peuple québécois est un peuple frontière, au confluent de deux mondes: l'européen et l'anglo-saxon. Cette position géographique privilégiée a permis la rapide laïcisation de la société que nous avons connue au début des années soixante. Et, paradoxe, l'église québécoise a fortement contribué à la formation de la relève laïque qui a su comment nous sortir du bourbier. Autre paradoxe: si au début, ce grand bouleversement a semblé plaire aux Canadiens anglais, il a tôt fait de les jeter dans une profonde consternation. René-Daniel Dubois ne veut pas croire à ce brusque changement des mentalités. À l'émission Alexis Martin présente, il a comparé la Révolution tranquille à un épisode de Superman. "Les assassins de Lorca" auraient tout bonnement entré dans une boîte téléphonique pour y retirer leur soutane et en ressortir en veston cravate, mais sans changer leur façon de voir le monde. Et si c'était nos anciens meneurs d'âmes ultramontains, les Lartigue, Bourget, Villeneuve et Léger qui seraient entrés dans la cabine téléphonique, auraient délaissé le pourpre pour adopter définitivement le rouge, et en seraient ressortis en des Trudeau, Chrétien, Dion, Pettigrew déterminés à accomplir scrupuleusement la tâche pour laquelle le nouvelle Rome les a élevés aux plus hautes distinctions: exterminer le mal séparatiste, ce si grand crime contre l'humanité?... Non, madame Bazzo. Vous n'aviez pas à inviter ce piètre rhéteur qu'est René-Daniel Dubois pour combattre une unanimité qui n'existe aucunement chez nous. Je vous répète que, partout ailleurs, l'unanimité qui se fait autour de la nation ne fait aucun problème. Les Américains nous en donnent un exemple cette semaine. J'attends le jour où, pour établir un certain équilibre à votre émission, vous inviterez une personnalité qui, avec autant de fougue et de passion que RDD, dénoncera le scandale éhonté que constituent les millions que le gouvernement fédéral engouffre annuellement pour acheter l'âme des Québécois. Je termine en vous félicitant pour le choix de vos invités depuis le grand drame de mardi dernier. J'ai surtout apprécié ceux qui parmi eux souhaitaient que le président américain prenne le temps de cibler les vrais coupables avant de mettre en marche l'énorme machine de guerre de nos voisins. Une manchette à la une telle que La vengeance viendra que le journal La Presse nous a servie jeudi dernier n'aide en rien à calmer les esprits. Contrairement à René-Daniel Dubois, je continue à penser comme René Lévesque et je dis que les Québécois forment quelque chose comme un grand peuple. Je continuerai à être un de vos fidèles auditeurs.
Claude G. Charron ![]() |