
Boutros-Ghali à Cotonou :
La coopération culturelle fondée sur légalité des cultures et des hommes
14.6.01
Boutros-Ghali contre la Monopensée monothéiste:
Discours d'ouverture de M. Boutros Boutros-Ghali,
du Secrétaire général de lOrganisation internationale de la
Francophonie, à la cérémonie douverture de la 3ème Conférence des
ministres de la Culture de Cotonou
Cotonou, Bénin, le 14 juin 2001
Monsieur le Président, etc (...).
Vingt ans se sont écoulés depuis la 1ère Conférence de
Cotonou.
Vingt ans qui ont vu se transformer la Francophonie, tandis
que se métamorphosait le monde.
Vingt ans qui nous autorisent à dire, aujourdhui, que la
Francophonie na jamais été autant elle-même tout en
devenant une autre.
Je dis bien " elle-même ", profondément elle-même, parce
quen plaçant cette
année 2001 sous le signe de la diversité culturelle et du
dialogue des cultures,
la Francophonie effectue un véritable retour aux sources.
Et exalte, ainsi, lun des idéaux qui ont présidé à sa
naissance. Celui dune
communauté
" essentiellement culturelle, au sens le plus large du
terme", comme la
désignait Léopold Senghor.
Mais tout au long de ces années, la Francophonie est devenue
une autre, en se
structurant, en se renforçant, en souvrant toujours plus
sur le large.
Nest-ce pas la preuve que nous avons eu raison de faire ce
que nous avons fait
?
Dêtre ce que nous sommes ?
De vouloir ce que nous nous voulons, hier comme aujourdhui,
aujourdhui pour
demain ?
De vouloir, dès 1981, établir, entre les peuples de la
Francophonie, une
coopération culturelle fondée sur légalité des cultures et
des hommes.
De vouloir, dès 1990, favoriser lémergence dune marché
commun des bien
culturels francophones.
De vouloir, aujourdhui, plus largement, sauvegarder et
promouvoir la diversité
culturelle face à la mondialisation.
En dautres termes, de vouloir nous ouvrir à nous mêmes,
tout en nous ouvrant
au monde.
De vouloir, tout à la fois, être ce lieu exemplaire et
emblématique de la diversité
culturelle, mais aussi une force de propositions sur la
scène internationale.
La Francophonie, de par son espace géographique, de par la
diversité des
langues et des cultures qui sy mêlent harmonieusement, a
vocation, plus que
dautres, à être un laboratoire de la diversité, à dire et à
illustrer la diversité
culturelle.
Mais notre responsabilité ne saurait sarrêter là.
Parce quau-delà de la diversité, la Francophonie, à limage
du monde, cest
dabord la disparité.
Et il ne sert à rien de proclamer légalité des cultures,
comme un droit
fondamental, inscrit dans la Déclaration universelle des
droits de lHomme, si,
dans les faits, subsistent des inégalités, aussi criantes
que révoltantes.
Notre devoir de francophones, cest bien sûr de lutter
contre luniformité
linguistique, contre luniformité culturelle, contre
luniformité conceptuelle!
Mais cest, aussi, de rééquilibrer les relations culturelles
à lintérieur de notre
espace, à limage de ce nécessaire rééquilibrage des
relations internationales,
en faveur des pays les moins favorisés.
Je suis le premier à me réjouir que les industries
culturelles européennes se
mobilisent pour peser de tout leur poids sur la scène mondiale.
Mais cela nenlèvera rien au fait que les talents du Sud
sont trop souvent
obligés de sexiler pour se faire connaître.
Cela nenlèvera rien au fait quil faut des studios
denregistrement au Sud !
Quil faut des studios de production ! Quil faut des
éditeurs !
Cela nenlèvera rien au fait que certaines cultures,
certains patrimoines parmi
les plus riches, soient abandonnés à loubli, sous prétexte
des lois du marché!
La Déclaration et le Plan daction, qui seront soumis à
votre décision, portent
clairement témoignage de cette préoccupation fondamentale.
Mettre en place des politiques linguistiques favorisant,
tout à la fois, le
développement de langue française et des langues partenaires.
Améliorer laccès des créateurs de la Francophonie aux
marchés internationaux.
Faciliter les échanges entre créateurs.
Protéger la propriété intellectuelle. Car nous savons bien
que, sans droits, il ny a
plus, à terme, de création possible !
Développer les industries culturelles, les technologies de
linformation et les
médias audiovisuels.
Tels sont les grands axes qui inspirent la Déclaration et le
Plan daction pour
soutenir, au sein même de lespace francophone, la diffusion
et le dialogue des
cultures.
Certaines des actions proposées sinscrivent dans le droit
fil, bien sûr, de la
politique de coopération menée, depuis plusieurs années,
dans ce domaine en
vue de la relancer et de la renforcer.
Dautres témoignent de préoccupations nouvelles, comme la
volonté dassocier
lensemble des acteurs civiques à notre réflexion. Ou
lappui envisagé à la
définition de politiques culturelles, au plan régional.
Mais il ne sagit pas seulement de mieux se connaître pour
senrichir
mutuellement.
Il sagit, aussi, de mieux se connaître pour mieux se
comprendre et mieux se
respecter. Et donc, en dernier ressort, mieux sépauler.
Parce que nous savons tous que la culture ne se limite pas
aux arts et à la
littérature.
Elle englobe tous les aspects de la vie dans sa dimension
spirituelle et politique,
institutionnelle et matérielle, intellectuelle et émotionnelle.
Parce que nous savons tous que la culture et le
développement sont
indissociables, sans vouloir, pour autant, se limiter à une
approche strictement
commerciale et économique de la culture.
Cest dire que faire le choix de la diversité culturelle et
du dialogue des cultures,
ce nest pas de lordre du lyrique ou du philosophique,
cest essentiellement de
lordre du politique.
Tant au sein de lespace francophone, quà léchelle du monde.
Nous sommes désormais tous convaincus des enjeux !
Aggravation des inégalités et de la pauvreté!
Ségrégation dun nouveau type, entre les inforiches et les
infopauvres !
Soumission des économies locales à des stratégies
industrielles conçues
ailleurs, et qui ont peu de relations avec les besoins réels
des pays.
Hégémonie de quelques puissances sur lélaboration des
normes ou des
décisions qui engagent lavenir de la planète !
Monopole de quelques acteurs- privés ou publics- sur la
fabrication dun
imaginaire uniforme. Sur la diffusion de modes standardisés
dêtre, de se
comporter, de consommer, de penser, de rêver, de créer.
Les enjeux de cette diversité et de ce dialogue sont là.
Ils ont pour nom le développement, la démocratie, la paix,
tant à lintérieur des
Etats que dans les relations entre Etats!
Il nest quà voir la multiplication des conflits
identitaires, au coeur même des
Nations.
Et ne sous-estimons pas leffet déstabilisateur dun monde
où se feraient jour
des ambitions universalistes concurrentes.
Cest dire que nous ferions une grave erreur en imaginant
quil suffit de défendre
lépanouissement de la pluralité des identités au sein de la
Francophonie pour
que se fasse jour un monde véritablement pluriel.
Ces deux niveaux dintervention sont sans corrélation
aucune. Bien plus ! Ils
doivent être mis en cohérence si lon veut éviter que la
mondialisation
naffaiblisse le rôle des Etats, quelle ne se fasse selon
une pensée ultralibérale et
dans une langue unique.
Si lon veut éviter que se dessine une partition folklorique
du monde, avec, dune
part une langue mondiale, dans laquelle sélaboreraient les
concepts, les
normes, mais aussi la création, linnovation, et dautre
part, des langues
devenues de simples langues de relais, voire de traduction.
Cest dire que si la Francophonie a vocation à promouvoir la
diversité culturelle
au sein de son espace, elle a aussi un message fort à
délivrer au reste du monde.
Quil sagisse de défendre le plurilinguisme, et pas
seulement le français, au
sein des organisations internationales.
Quil sagisse dêtre aux avant-poste des combats qui se
livrent, actuellement,
pour la propriété intellectuelle, pour la traduction des
brevets ou pour
lappropriation des technologies de linformation et de la
communication.
Bien sûr ! Ces combats, nous ne les gagnerons pas seuls.
Cest tout le sens de ce rapprochement que jai voulu avec
les autres grandes
aires linguistiques. Quil sagisse des arabophones, des
lusophones, des
hispanophones, bientôt des russophones et slavophones.
Car je suis convaincu que nous avons le devoir de faire
entendre notre voix, tout
à la fois authentique et universelle.
Et je voudrais vous dire, Mesdames et Messieurs les
ministres, combien la
Francophonie a besoin de vous. Car sans volonté politique,
la volonté humaniste
qui nous anime restera sans lendemain !
Cest à vous quil incombe de donner limpulsion, de montrer
la voie, de tenir la
ligne de la vigilance !
Et je souhaite que cette Conférence soit loccasion, demain,
de délivrer un
message fort, déterminé et novateur, tant aux membres de
notre Communauté
quà lensemble de la Communauté internationale.
Monsieur le Président,
Au moment où vont commencer nos travaux, je veux vous redire
tout ce que
nous vous devons. Non seulement, pour cette Conférence, mais
aussi tout ce
que la Francophonie doit à votre présence, à votre action et
à votre implication.
Je pense, en particulier, au rôle majeur que vous avez joué
dans la décision
dorganiser, ici, à Cotonou, en février 1990, la Conférence
nationale des forces
vives de la Nation.
Cest bien là la preuve de limagination et de la créativité
dun peuple tout à la
fois fier de ses racines et confiant dans lavenir.
A ce titre, notamment, la Francophonie, grâce à vous, doit
beaucoup au Bénin. Et
je suis certain que, par nos travaux, nous saurons rendre,
au Bénin, lhommage
francophone quil mérite pour faire de cette réunion une
étape historique de la
longue marche de la Francophonie au service des idéaux de la
Communauté
internationale.
Souhaitons donc le meilleur succès à notre Conférence !
Quelle soit une étape essentielle sur le chemin de Beyrouth !
Vive le Bénin !
Vive la Francophonie !
xxx

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