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"PLUS FRANçAIS QUE MOI TU MEURS"
29.6.01
Il est certain que si la France et le Québec n'ont pas la
volonté de concocter une stratégie gagnante pour
affirmer, mieux qu'ils ne le font actuellement, le fait
français, leur désillusion sera grande. Si les deux pays
restent frileusement chacun de leur côté (l'un absorbé
par l'Europe, l'autre par l'Amérique), ils ne pèseront
guère, à moyen terme, dans la bataille linguistique et
culturelle mondiale.
D'emblée, l'homme politique pense qu'il est temps que la
France et le Québec en
finissent avec les nombreux malentendus qui affadissent leur
relation. Après
avoir dénoncé ces malentendus et dit carrément leurs quatre
vérités à chacun des
partenaires, il propose d'aller de l'avant.
Si Séguin reproche à la France d'avoir été trop longtemps
indifférente à l'égard
du Québec, il analyse également avec brio les moments forts
de la geste gaulliste,
laquelle a voulu dynamiter cette indifférence scandaleuse.
Nul doute que pour
l'observateur attentif, De
Gaulle a permis que de véritables retrouvailles puissent
avoir lieu entre les deux
peuples.
Dans les années 60, il fallait apprendre à se connaître
après tant d'années de
séparation. Restait ensuite à gommer certains malentendus.
Ce qui est moins
facile à réaliser qu'on ne le pense.
Pour Séguin, il semble que le moment soit venu de faire le
bilan de la coopération
franco-québécoise, et ce pour mieux structurer les voies de
l'avenir.
Il croit que si les deux pays n'approfondissent pas leur
relation, qui s'appuie
maintenant sur des bases non négligeables, cette relation
risque de végéter puis
de dépérir.
Dans la vie, sans volonté, rien n'est définitivement acquis.
Aussi, pour l'homme politique français qui parle
d'expérience, les deux parties
doivent-elles assumer leur histoire, leurs faiblesses,
reconnaître les torts et les
erreurs et surtout oser créer elles-mêmes.
Il est donc nécessaire que la francophonie, qui a permis au
Québec d'occuper la
place qui est la sienne sur la scène internationale, soit
repensée, recentrée,
améliorée.
Actuellement, elle manque de dynamisme, comme on l'a
constaté lors du dernier
sommet de Moncton. Le pari historique que la France a su
relever avec
l'Allemagne ne pourrait-elle point le gagner, à présent,
avec le Québec, par
exemple, grâce aux possibilités de la francophonie ?
Il est indéniable que la France et le Québec sont à la
croisée des chemins dans un
monde aspiré par la mondialisation. Les deux pays
poursuivent-ils les mêmes
objectifs et sont-ils capables de partager une vision du
monde fécondante ?
Jusqu'à présent, si l'on en croit l'essayiste, l'oeuvre
commune a été en effet trop
souvent (pas toujours) mise de côté au profit des
« petits intérêts ».
Est-il possible que la loi sacro-sainte du marché puisse
l'emporter sur tout autre
critère d'organisation de nos sociétés ? Si l'ensemble de la
planète veut profiter
d'un véritable pluralisme, il est plus que souhaitable de
mettre en place une
troisième voie entre un marxisme étouffant et un libéralisme
débridé. Un beau
projet que la francophonie pourrait proposer et même
construire.
Cet essai roboratif de Philippe Séguin est une contribution
importante en faveur
du renouveau. Projet utopique ? Pourquoi pas, lorsqu'il est
proposé par un
homme qui a une pensée. Ce qui n'est pas si fréquent chez
les politiques.
Axel Maugey
Philippe Séguin, Plus Français que moi tu meurs, Albin
Michel, VLB éditeur, 203 p., 89 F.
DONNEZ VOTRE AVIS : http://www.voxlatina.com/forum.php3
Message 19090
Méditerranée, Francophonie, Mondialisation : VISIONS D'AVENIR
Paris, avril 2000
Député et candidat à la mairie de Paris, professeur à
l'université de Québec,
Philippe Séguin a publié récemment « Plus Français que moi
tu meurs », ouvrage
d'érudit et livre-manifeste pour le développement de la
francophonie par une
action concertée
du « couple » franco-québécois.
Une occasion de faire le point sur les affaires qui agitent
le monde, l'Europe, la
Méditerranée et la Francophonie.
---
VOX Latina - Depuis l'intervention au Kosovo, des pays, de
plus en plus nombreux, revendiquent une réforme de l'ONU. Quelle est
votre analyse de cette évolution ?
Philippe Séguin - Tout le
problème de l'affaire du
Kosovo tient précisément
au fait que dans le
déclenchement de
l'opération et dans sa
conduite il y a eu une
instrumentalisation de
l'OTAN pour s'affranchir
des règles de
l'Organisation des
Nations unies. Je crois
que l'enjeu actuel est de
savoir si l'ONU se voit
reconnaître et confirmer
son rôle, renforcer ses
moyens de l'exercer en liaison avec les organisations
spécialisées, et si l'on remet
en cause une évolution qui, au contraire, tend à la priver
de ses moyens - je
pense à la dette américaine à son égard - et de sa légitimité.
Je récuse la stratégie qui tend à substituer un directoire
des grandes puissances
industrielles - en fait dominées par les Etats-Unis - à ce
qui revient légitimement
à l'ONU. Le Kosovo illustre bien une tentative de
marginalisation de l'ONU,
même si celle-ci a été réintégrée dans le jeu, sous la
pression des Européens, sur
le tard.
L'Organisation a ses problèmes, ils sont incontestables.
D'abord, un problème de
répartition des pouvoirs entre l'Assemblée générale et le
Conseil de sécurité.
Ensuite, un problème de composition. Pour ma part, je suis
ouvert à une réflexion
sur ces questions.
VOX Latina -Certains pays, l'Allemagne par exemple,
réclament un siège au
Conseil de sécurité, au motif que celui-ci ne traduit plus
les réalités
géopolitiques actuelles. Qu'en pensez-vous ? -
Philippe Séguin - Il est vrai qu'un certain nombre
d'évolutions et d'événements
se sont produits ces cinquante dernières années. Cela doit
être pris en compte.
Pour autant, je ne crois pas qu'il faille oublier que les
pays fondateurs - les pays
vainqueurs de la Seconde Guerre mondiale - en font partie,
et que cette victoire
est à l'origine de la création de l'Organisation.
L'entrée de nouveaux membres permanents au Conseil, sans
droit de veto, ne
doit pas se faire au détriment des fondateurs. Je reste
ouvert à l'idée d'une
réflexion sur le veto, dont l'usage pourrait s'apparenter au
compromis du
Luxembourg : le veto ne serait recevable que dans la mesure
où il est inspiré par
les intérêts fondamentaux des pays concernés. En voici un
exemple simple : un
veto de la Chine sur l'intervention au Kosovo pourrait ne
pas être recevable dans
la mesure où l'on aurait quelque peine à démontrer que les
intérêts fondamentaux
de la Chine y sont impliqués.
VOX Latina - Mais au-delà de la composition du Conseil,
c'est l'ONU
elle-même qui apparaît de plus en plus contestée, non ?
Philippe Séguin - A quoi tient la crise de l'ONU ? Un
certain nombre de pays
industrialisés, qui ont à défendre leurs intérêts et leur
puissance, se rendent
compte que la majorité est exercée par d'autres que par eux.
Voilà le vrai
problème. Mais ceux qui font ce constat, et qui en tirent
les conséquences
anti-onusiennes que l'on sait, s'enferment dans des
contradictions. Comment,
ensuite, aller prêcher la démocratie interne aux pays
émergents lorsqu'on la leur
refuse au niveau international ?
A cet égard, une ONU efficace et démocratique est tout à
fait utile. Je crois à un
réseau, autour de l'Organisation des Nations unies, composé
d'organismes
spécialisés agissant dans le cadre des orientations
générales définies par elle de
manière démocratique, c'est-à-dire par les pays membres.
VOX Latina - Autre organisation internationale encore plus
contestée, l'OMC.
On lui dénie jusqu'à la moindre parcelle de légitimité...
Philippe Séguin - Et pour cause, l'OMC n'a pour l'instant
aucune légitimité !
Cela étant, elle pourrait devenir sinon le Parlement du
commerce mondial, du
moins la Chambre spécialisée de l'Organisation des Nations
unies dans ce
domaine. On pourrait alors y dégager une volonté politique.
La différence entre le GATT et
l'OMC, c'est que l'on ne se contente
plus de mettre autour de la table des
pays qui défendent leurs intérêts
respectifs et passent des compromis,
mais que l'on essaie de définir
ensemble des règles communes pour
le progrès général de l'humanité.
L'OMC ne jouera vraiment son rôle
que lorsqu'elle cessera, dans l'esprit
et dans l'objectif, de se penser
comme une sorte de GATT bis.
L'alternative est simple : ou bien on considère que
l'organisation du commerce
mondial n'organise rien du tout - ce qui me paraît être pour
l'instant la thèse
dominante -, c'est-à-dire qu'il s'agit simplement d'imposer
les lois du
libre-échange, quelles qu'en soient les conséquences ; ou
alors, on essaie
d'établir une régulation, des transitions, des dérogations,
etc., pour assurer la
compatibilité des rythmes et des méthodes de développement,
qui sont différents
selon les pays.
A partir de là, on organise des synergies et des
convergences. Mais aujourd'hui,
appliquer les mêmes règles à tous les pays, c'est évidemment
se moquer des
intérêts et des possibilités du plus grand nombre d'entre eux.
VOX Latina - Et le FMI ? Dans de nombreux pays soumis à sa
férule, le coût
social paraît immense. Des centaines de milliers de
manifestants dénoncent ses
contraintes excessives. En Equateur, la révolte a même
tourné au coup d'Etat...
Philippe Séguin - Le FMI applique indistinctement les mêmes
règles et les
mêmes types d'approches à des situations qui gagneraient à
être traitées
différemment. Il faut savoir ce que l'on veut. Si on fait
l'impasse sur les
conséquences sociales, sur les chances de développement
solidaire du pays
concerné, alors appliquons effectivement les règles du FMI
comme actuellement.
On peut imposer des programmes drastiques aux pays
industrialisés, aux pays
avancés. Mais d'autres critères, me semble-t-il, doivent
prévaloir lorsqu'il s'agit
d'un pays dit en voie de développement.
Il faut avoir la préoccupation de l'unité de l'objectif, de
l'unité en termes de droits
de l'homme, de justice, etc., qui est un idéal à atteindre,
et de la diversité des
situations à prendre en considération, de la diversité des
réponses à apporter ;
faute de quoi, vous aggravez les choses. Si le FMI, demain,
travaillait dans le
cadre d'une réflexion et d'une orientation politique
définies démocratiquement au
niveau de l'ONU, j'imagine qu'il
agirait différemment.
VOX Latina- Mondialisation ou globalisation ? Dans le match
Europe-Etats-Unis, on a le sentiment que les alliés se font
la guerre... au moins
économique. Certains se demandent si les Etats-Unis sont
encore nos « amis ».
Et vous ?
Philippe Séguin - Entre l'Europe et les Etats-Unis, il y a
une différence de vision
sur le monde à construire. La vision des Américains est
claire et fait l'objet d'un
relatif consensus chez eux.
La vision de l'Europe, on la discerne parfois, ou du moins,
on discerne ce qu'elle
pourrait ou devrait être - on en voit parfois les prémisses
-, mais elle reste
beaucoup moins clairement affichée. Et moins efficacement
défendue. Les
Etats-Unis pensent que la mondialisation doit impliquer la
globalisation. Moi, je
fais une différence entre les deux mots, parce que je pense
qu'ils ne signifient pas
la même chose. Pour les Etats-Unis, au-delà de la
mondialisation de l'économie, la
globalisation doit entraîner un processus d'uniformisation
culturelle, politique,
sociale. Processus d'uniformisation dont ils seraient les
principaux bénéficiaires.
L'Europe revendique plutôt un monde où l'on réussirait la
synthèse entre la
préoccupation de l'unité et le respect de la diversité.
C'est-à-dire la capacité pour
chacun, dans un cadre général de principes communs, de
préserver ses modes de
vie, ses comportements, son organisation politique, ses
choix sociaux et sa
langue. Bref, son génie propre, au sens traditionnel du
terme. Un monde où nous
serions les clones les uns des autres serait un monde
exsangue de démocratie et
surtout dépourvu du moindre intérêt !
Avec les Américains, nous partageons des valeurs à la fois
communes et
différentes. Exemple : le rapport entre la liberté et
l'égalité. Chez nous, le concept
d'égalité pèse un peu plus fort qu'aux Etats-Unis où la
liberté l'emporte sur tout,
quitte à produire l'inégalité. L'inégalité des chances,
j'entends.
VOX Latina - Venons-en à l'Europe. L'élargissement à l'Est
ne doit-il pas nous
inciter à développer les coopérations régionales latines, et
particulièrement le
partenariat euroméditerranéen ?
Philippe Séguin - L'Europe a une dimension latine qui doit
être prise en
considération. Les pays latins doivent savoir définir des
objectifs communs et
mener des actions communes. A cet égard, je continue à
placer de très grands
espoirs dans les procédures des « cinq-cinq », c'est-à-dire
le Portugal, l'Espagne,
la France, l'Italie, la Grèce, d'une part, et les cinq pays
du Grand Maghreb, de la
Mauritanie à la Libye, d'autre part. Quelque chose a été
initié et freiné, en raison
des problèmes de l'Algérie, de l'interdit sur la Libye, etc.
A l'heure qu'il est,
même si la Tunisie est la seule à avoir établi une
coopération très formelle et
structurée avec l'Union européenne, nous pouvons penser que
l'espace
euroméditerranéen se développera.
VOX Latina - Les pays du Sud méditerranéen se plaignent
pourtant des
lenteurs de la mise en oeuvre du programme euroméditerranéen
MEDA, par
lequel l'Union contribue à la mise à niveau économique de
ces pays...
Philippe Séguin - Les pays européens latins sont initiateurs
dans ce domaine,
mais d'autres instances en contrôlent la maîtrise d'oeuvre.
Le problème du suivi
de cette politique, c'est qu'il n'y a peut-être pas la même
mobilisation chez ceux
qui la mettent en oeuvre.
VOX Latina - Que pensez-vous du statut de « candidat à la
candidature » que
l'Union a attribué à la Turquie ?
Philippe Séguin - Je n'en ai pas été particulièrement
choqué, et je sais que je
risque d'en choquer beaucoup en vous le disant. Il va de soi
que cela ne peut
pas se faire demain matin. Aujourd'hui, cela poserait tout
une série de problèmes.
Mais que la Turquie ait une dimension européenne n'échappe à
personne. Une
grande partie, d'ailleurs, des problèmes du centre de
l'Europe tiennent au fait que
la Turquie y ait joué un rôle non négligeable.
VOX Latina - Mais si l'Europe n'est plus forcément « un club
chrétien »,
comme certains l'ont souligné à l'occasion de l'agrément de
la candidature
turque, pourquoi ne pas envisager un élargissement de
l'Union vers le Sud, à
commencer par le Maghreb francophone ?
Philippe Séguin - Sur le plan institutionnel, peut-on aller
jusqu'à envisager un
partenariat euroméditerranéen encore plus renforcé, jusqu'à
une intégration
politique ? C'est une question à très long terme, mais elle
se posera. Qu'il y ait
une unité et une solidarité nécessaires entre les deux rives
de la Méditerranée est
d'une telle évidence que je suis gêné d'avoir à la proférer.
VOX Latina - Des statistiques publiées récemment nous
apprennent que
quelque 70 % des nouvelles lois qui nous régissent sont
élaborées à Bruxelles.
Comment réagissez-vous à cela ?
Philippe Séguin - Ce qui m'inquiète n'est pas tant le plan
quantitatif que le plan
qualitatif. Comment sont élaborées ces nouvelles lois ? qui
les connaît ? qui doit
accepter dès lors de les appliquer ? Le péché originel
européen du déficit
démocratique réside dans ce processus d'élaboration. Il n'a
encore jamais été
lavé par quelque baptême que ce soit. Certains préconisent
d'aller vers plus
d'intégration. Mais plus on intègre, moins le problème
paraît réglé. D'autres
pensent que remettre dans le jeu les Parlements nationaux,
par une seconde
Chambre collective, ou je ne sais quel autre moyen,
permettrait de rapprocher le
citoyen de la loi commune. La vérité, c'est que nous sommes
confrontés là à un
problème grave, que l'élargissement ne fera qu'accroître.
Certains prétendent pourtant que trop d'élargissement conduira
de facto à la dilution de l'Europe, donc à l'amoindrissement
de son emprise...
Philippe Séguin - En effet, certains disent que, de ce fait,
l'Europe ne se fera
jamais. Ce qui est le moins improbable, hélas, mais le pire,
c'est qu'il y ait
toujours plus d'intégration et toujours moins de démocratie.
Il faut absolument
trouver le moyen d'en sortir.
VOX Latina - Depuis que vous séjournez régulièrement à
Québec, en qualité de
professeur invité à l'université de Laval, vous avez pu
observer de près le
fonctionnement du fédéralisme canadien. Quelles sont vos
réflexions ?
Philippe Séguin - Si l'on examine le fédéralisme canadien et
ce qui s'y passe
actuellement, on remarque la bataille qui oppose l'autorité
fédérale aux provinces.
Celles-ci sont unanimes pour estimer qu'il y a quand même un
paradoxe à voir un
Etat fédéral camper sur une cagnotte considérable, alors que
les provinces tirent
la langue, et pas seulement le Québec. C'est croquignolet.
On en est à ce point : il
n'y a pas d'argent pour les universités dans les provinces.
De même, les hôpitaux
: les urgences connaissent de graves difficultés
financières. En même temps,
l'administration fédérale ne sait pas quoi faire de son
argent. Elle n'aide pas les
provinces à faire l'essentiel, mais met du parfum, du fard,
fait dans le luxe ! Il y a
donc un grave problème de fonctionnement.
VOX Latina - La tentative récente du gouvernement fédéral
canadien d'établir
une loi d'exception sur l'autodétermination du Québec ne
constitue-t-elle pas un
abus de droit caractérisé, une provocation antidémocratique ?
Philippe Séguin -Cette loi fédérale sur la recevabilité d'un
référendum
d'autodétermination du Québec, et par laquelle la majorité
requise serait
supérieure à la majorité absolue - sans d'ailleurs plus de
précisions - pose des
problèmes très graves.
En tout cas, j'espère que cela nous posera problème, à nous
Français qui avons
reconnu, en 1967, par la voix du Général de Gaulle, le droit
du Québec à
l'autodétermination. Certes, le Québec choisit ce qu'il veut
: le fédéralisme
renforcé, atténué, ou décentralisé, la souveraineté... Ce
n'est pas à nous de
décider à sa place. Mais toute remise en cause de ce droit
devra nous poser
problème.
Cette initiative est tout de même étonnante. Il va de soi
qu'avec 50 plus 1, leur
capacité de négociation, après un référendum gagné, serait
moindre qu'avec 65
%. Il n'est pas nécessaire de l'inscrire dans la loi, au
risque de paraître remettre
en cause la légitimité d'un questionnement populaire.
On revient à un problème de fond : le Canada est-il une
création sui generis, et les
provinces ne sont-elles qu'un effet de la décentralisation
décidée par le Canada,
ou bien le Canada a-t-il été fondé par des Nations qui
conservent leurs droits ?
C'est le débat de fond entre fédéralisme et démocratie qui
est ici mis à jour ici.
VOX Latina - Lors du dernier sommet francophone de Moncton,
certains
observateurs ont parlé de « cacophonie », d'autres ont
dénoncé un sabotage.
Qu'en pensez-vous ?
Philippe Séguin - C'est évident : on a cherché à gâcher le
sommet de Moncton,
au nom d'un certain nombre de bons sentiments qu'en fait on
desservait, car les
réalités géostratégiques pèsent beaucoup face aux droits
universellement
reconnus.
VOX Latina- Comment accroître l'intérêt des Français pour la
francophonie ?
Philippe Séguin -conscience de ce qu'elle est, de ce qu'elle
signifie, de ce
qu'elle implique, et que nous sursautions lorsque l'ancien
ministre de l'Education
nationale de la France déclare que « l'anglais n'est pas une
langue étrangère » ;
si nous savions être révoltés lorsque nous apprenons que
l'Assistance publique
de Paris rédige en anglais les articles rendant compte de
ses recherches ; si le
directeur du Trésor français, lorsqu'il se rend à Strasbourg
ou à Bruxelles, dans le
comité de l'euro, ne s'y exprimait en anglais, on aurait
déjà fait un pas non
négligeable. La langue, ce n'est pas seulement un moyen de
communication,
c'est une manière d'être, de voir le monde, une manière de
penser. La langue,
c'est capital. Lorsqu'on aura compris ça, on aura déjà fait
un premier pas.
VOX Latina - Chacun sait que le français est malmené dans
les institutions
internationales, à commencer par l'Europe, alors que son
usage est en théorie
garanti par les traités. Comment expliquer cette dérive ?
Philippe Séguin - Parce qu'il y a des gens qui sont des
capitulards, prêts à
accepter la domination. La cinquième colonne, cela a
toujours existé : il y a
toujours des collabos. Prêts à se coucher devant
l'adversaire et à abandonner ce
qui fait notre spécificité.
VOX Latina - Pourquoi l'Etat français ne pourrait-il pas
porter plainte pour
non-respect de la langue, conformément aux traités
internationaux ?
Philippe Séguin - Je ne sais pas. Pour ma part, ayant été
invité à Harvard pour y
donner une conférence, j'ai refusé de m'exprimer en anglais.
J'ai donc parlé
français. Et à l'université de McGill, on m'a dit que ce
serait bien de parler anglais
: Ah non, ai-je répondu, je parlerai français aussi ! Je
suis un homme politique
français, je parle dans ma langue.
VOX Latina- Que préconisez-vous pour revigorer la
francophonie ?
Philippe Séguin - Un certain nombre d'autres pays sont dans
le même cas que
nous. Nous devons donc unir nos efforts, ne serait-ce que
pour renforcer nos
chances de promouvoir nos spécificités.
Ne nous laissons pas leurrer non plus par les garanties de «
l'exception culturelle
», c'est-à-dire les dérogations actuelles aux règles du
commerce international. Ça
ne vaudra qu'un temps. Ce qu'il faut, c'est construire, pour
demain, un marché
francophone solvable. Que le marché francophone se suffise
et l'on aura sauvé
notre cinéma, par exemple.
VOX Latina - Vous venez de publier un ouvrage - Plus
Français que moi, tu
meurs ! - où vous mettez en exergue l'absolue nécessité d'un
partenariat fort
entre la France et le Québec. Pourtant, que de ruptures et
d'abandons dans
notre histoire (si peu) commune !
Philippe Séguin - La francophonie, par définition, est un
moyen de travailler à la
diversité culturelle. Dans cette perspective, si un
partenaire s'impose
particulièrement, c'est bien le Québec. D'abord parce qu'il
a une expertise en
matière de défense de la langue qui date de 230 et quelques
années, ensuite parce
qu'il est quand même la seizième ou dix-septième puissance
économique du
monde. Certes, il ne s'agit pas de négliger les pays
d'Afrique du Nord et les
autres pays francophones. Mais avec le Québec, nous avons un
partenaire fort,
agissant, volontariste, bien placé, avec lequel il faut
travailler.
La première rupture entre la France et le Québec, ce fut la
constitution d'une
société différente, en phase notamment avec le climat, le
développement d'une
économie locale, etc. Ensuite, la rupture liée à la défaite,
à l'abandon du traité de
1763. Comme si cela ne suffisait pas, la Révolution
française, puis la séparation
de l'Eglise et de l'Etat, ont ajouté au trouble des
Québécois en des époques où
leur attachement au clergé était très fort.
Ce que je juge extraordinaire dans l'histoire du Québec et
de la France, et qui
montre d'ailleurs la force formidable de la langue, c'est
qu'il y ait tellement de
convergences après tant d'éloignement et tant de ruptures.
Il y a cet éloignement, cette indifférence, cet abandon, et
finalement, en dépit de
tout, une même approche des choses... Seuls deux pays au monde
ont eu l'idée
saugrenue de créer un ministère de la Culture, en 1960. Deux
pays de langue
française. Pourquoi ? Parce qu'ils ont une même sensibilité,
une même façon de
lire le monde.
VOX Latina - Mais France et Québec ne sont-ils pas à nouveau
détournés l'un
de l'autre par d'autres priorités ? l'Europe d'un côté, le
monde américain de
l'autre ?
Philippe Séguin - Il ne faut pas que notre dimension européenne, qui est évidemment incontestable, nous fasse perdre de vue notre dimension francophone. La même chose peut être dite aux Québécois : que vous ayez une dimension nord-américaine est peu douteux, mais ne la considérez surtout pas comme exclusive. Ce serait une erreur forte.
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