"PLUS FRANçAIS QUE MOI TU MEURS"

Des capitulards, prêts à accepter la domination

Un entretien exclusif avec Philippe Séguin

29.6.01





avant-garde_quebec
Message 19089 Date: Fri Jun 17, 2001



"PLUS FRANÇAIS QUE MOI TU MEURS"



Le livre de Philippe Séguin : Un commentaire d'Axel Maugey, écrivain, universitaire [...]

Dans un livre original, Philippe Séguin pose la question de l'avenir des relations entre la France et le Québec. Et il le fait avec force, courage et détermination. Certains seront même surpris par son esprit offensif. Tant mieux !

Il est certain que si la France et le Québec n'ont pas la volonté de concocter une stratégie gagnante pour affirmer, mieux qu'ils ne le font actuellement, le fait français, leur désillusion sera grande. Si les deux pays restent frileusement chacun de leur côté (l'un absorbé par l'Europe, l'autre par l'Amérique), ils ne pèseront guère, à moyen terme, dans la bataille linguistique et culturelle mondiale.

D'emblée, l'homme politique pense qu'il est temps que la France et le Québec en finissent avec les nombreux malentendus qui affadissent leur relation. Après avoir dénoncé ces malentendus et dit carrément leurs quatre vérités à chacun des partenaires, il propose d'aller de l'avant.

Si Séguin reproche à la France d'avoir été trop longtemps indifférente à l'égard du Québec, il analyse également avec brio les moments forts de la geste gaulliste, laquelle a voulu dynamiter cette indifférence scandaleuse. Nul doute que pour l'observateur attentif, De Gaulle a permis que de véritables retrouvailles puissent avoir lieu entre les deux peuples. Dans les années 60, il fallait apprendre à se connaître après tant d'années de séparation. Restait ensuite à gommer certains malentendus. Ce qui est moins facile à réaliser qu'on ne le pense.

Pour Séguin, il semble que le moment soit venu de faire le bilan de la coopération franco-québécoise, et ce pour mieux structurer les voies de l'avenir.

Il croit que si les deux pays n'approfondissent pas leur relation, qui s'appuie maintenant sur des bases non négligeables, cette relation risque de végéter puis de dépérir. Dans la vie, sans volonté, rien n'est définitivement acquis.

Aussi, pour l'homme politique français qui parle d'expérience, les deux parties doivent-elles assumer leur histoire, leurs faiblesses, reconnaître les torts et les erreurs et surtout oser créer elles-mêmes.

Il est donc nécessaire que la francophonie, qui a permis au Québec d'occuper la place qui est la sienne sur la scène internationale, soit repensée, recentrée, améliorée. Actuellement, elle manque de dynamisme, comme on l'a constaté lors du dernier sommet de Moncton. Le pari historique que la France a su relever avec l'Allemagne ne pourrait-elle point le gagner, à présent, avec le Québec, par exemple, grâce aux possibilités de la francophonie ?

Il est indéniable que la France et le Québec sont à la croisée des chemins dans un monde aspiré par la mondialisation. Les deux pays poursuivent-ils les mêmes objectifs et sont-ils capables de partager une vision du monde fécondante ? Jusqu'à présent, si l'on en croit l'essayiste, l'oeuvre commune a été en effet trop souvent (pas toujours) mise de côté au profit des « petits intérêts ». Est-il possible que la loi sacro-sainte du marché puisse l'emporter sur tout autre critère d'organisation de nos sociétés ? Si l'ensemble de la planète veut profiter d'un véritable pluralisme, il est plus que souhaitable de mettre en place une troisième voie entre un marxisme étouffant et un libéralisme débridé. Un beau projet que la francophonie pourrait proposer et même construire. Cet essai roboratif de Philippe Séguin est une contribution importante en faveur du renouveau. Projet utopique ? Pourquoi pas, lorsqu'il est proposé par un homme qui a une pensée. Ce qui n'est pas si fréquent chez les politiques.

Axel Maugey

Philippe Séguin, Plus Français que moi tu meurs, Albin Michel, VLB éditeur, 203 p., 89 F.

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Message 19090

Méditerranée, Francophonie, Mondialisation : VISIONS D'AVENIR

Un entretien exclusif avec Philippe Séguin

par Alfred Mignot, Fondateur de VOX Latina

Paris, avril 2000


Député et candidat à la mairie de Paris, professeur à l'université de Québec, Philippe Séguin a publié récemment « Plus Français que moi tu meurs », ouvrage d'érudit et livre-manifeste pour le développement de la francophonie par une action concertée du « couple » franco-québécois. Une occasion de faire le point sur les affaires qui agitent le monde, l'Europe, la Méditerranée et la Francophonie.

--- VOX Latina - Depuis l'intervention au Kosovo, des pays, de plus en plus nombreux, revendiquent une réforme de l'ONU. Quelle est votre analyse de cette évolution ?

Philippe Séguin - Tout le problème de l'affaire du Kosovo tient précisément au fait que dans le déclenchement de l'opération et dans sa conduite il y a eu une instrumentalisation de l'OTAN pour s'affranchir des règles de l'Organisation des Nations unies. Je crois que l'enjeu actuel est de savoir si l'ONU se voit reconnaître et confirmer son rôle, renforcer ses moyens de l'exercer en liaison avec les organisations spécialisées, et si l'on remet en cause une évolution qui, au contraire, tend à la priver de ses moyens - je pense à la dette américaine à son égard - et de sa légitimité.

Je récuse la stratégie qui tend à substituer un directoire des grandes puissances industrielles - en fait dominées par les Etats-Unis - à ce qui revient légitimement à l'ONU. Le Kosovo illustre bien une tentative de marginalisation de l'ONU, même si celle-ci a été réintégrée dans le jeu, sous la pression des Européens, sur le tard.

L'Organisation a ses problèmes, ils sont incontestables. D'abord, un problème de répartition des pouvoirs entre l'Assemblée générale et le Conseil de sécurité. Ensuite, un problème de composition. Pour ma part, je suis ouvert à une réflexion sur ces questions.

VOX Latina -Certains pays, l'Allemagne par exemple, réclament un siège au Conseil de sécurité, au motif que celui-ci ne traduit plus les réalités géopolitiques actuelles. Qu'en pensez-vous ? -

Philippe Séguin - Il est vrai qu'un certain nombre d'évolutions et d'événements se sont produits ces cinquante dernières années. Cela doit être pris en compte. Pour autant, je ne crois pas qu'il faille oublier que les pays fondateurs - les pays vainqueurs de la Seconde Guerre mondiale - en font partie, et que cette victoire est à l'origine de la création de l'Organisation.

L'entrée de nouveaux membres permanents au Conseil, sans droit de veto, ne doit pas se faire au détriment des fondateurs. Je reste ouvert à l'idée d'une réflexion sur le veto, dont l'usage pourrait s'apparenter au compromis du Luxembourg : le veto ne serait recevable que dans la mesure où il est inspiré par les intérêts fondamentaux des pays concernés. En voici un exemple simple : un veto de la Chine sur l'intervention au Kosovo pourrait ne pas être recevable dans la mesure où l'on aurait quelque peine à démontrer que les intérêts fondamentaux de la Chine y sont impliqués.

VOX Latina - Mais au-delà de la composition du Conseil, c'est l'ONU elle-même qui apparaît de plus en plus contestée, non ?

Philippe Séguin - A quoi tient la crise de l'ONU ? Un certain nombre de pays industrialisés, qui ont à défendre leurs intérêts et leur puissance, se rendent compte que la majorité est exercée par d'autres que par eux. Voilà le vrai problème. Mais ceux qui font ce constat, et qui en tirent les conséquences anti-onusiennes que l'on sait, s'enferment dans des contradictions. Comment, ensuite, aller prêcher la démocratie interne aux pays émergents lorsqu'on la leur refuse au niveau international ?

A cet égard, une ONU efficace et démocratique est tout à fait utile. Je crois à un réseau, autour de l'Organisation des Nations unies, composé d'organismes spécialisés agissant dans le cadre des orientations générales définies par elle de manière démocratique, c'est-à-dire par les pays membres.

VOX Latina - Autre organisation internationale encore plus contestée, l'OMC. On lui dénie jusqu'à la moindre parcelle de légitimité...

Philippe Séguin - Et pour cause, l'OMC n'a pour l'instant aucune légitimité ! Cela étant, elle pourrait devenir sinon le Parlement du commerce mondial, du moins la Chambre spécialisée de l'Organisation des Nations unies dans ce domaine. On pourrait alors y dégager une volonté politique.

La différence entre le GATT et l'OMC, c'est que l'on ne se contente plus de mettre autour de la table des pays qui défendent leurs intérêts respectifs et passent des compromis, mais que l'on essaie de définir ensemble des règles communes pour le progrès général de l'humanité. L'OMC ne jouera vraiment son rôle que lorsqu'elle cessera, dans l'esprit et dans l'objectif, de se penser comme une sorte de GATT bis.

L'alternative est simple : ou bien on considère que l'organisation du commerce mondial n'organise rien du tout - ce qui me paraît être pour l'instant la thèse dominante -, c'est-à-dire qu'il s'agit simplement d'imposer les lois du libre-échange, quelles qu'en soient les conséquences ; ou alors, on essaie d'établir une régulation, des transitions, des dérogations, etc., pour assurer la compatibilité des rythmes et des méthodes de développement, qui sont différents selon les pays.

A partir de là, on organise des synergies et des convergences. Mais aujourd'hui, appliquer les mêmes règles à tous les pays, c'est évidemment se moquer des intérêts et des possibilités du plus grand nombre d'entre eux.

VOX Latina - Et le FMI ? Dans de nombreux pays soumis à sa férule, le coût social paraît immense. Des centaines de milliers de manifestants dénoncent ses contraintes excessives. En Equateur, la révolte a même tourné au coup d'Etat...

Philippe Séguin - Le FMI applique indistinctement les mêmes règles et les mêmes types d'approches à des situations qui gagneraient à être traitées différemment. Il faut savoir ce que l'on veut. Si on fait l'impasse sur les conséquences sociales, sur les chances de développement solidaire du pays concerné, alors appliquons effectivement les règles du FMI comme actuellement. On peut imposer des programmes drastiques aux pays industrialisés, aux pays avancés. Mais d'autres critères, me semble-t-il, doivent prévaloir lorsqu'il s'agit d'un pays dit en voie de développement.

Il faut avoir la préoccupation de l'unité de l'objectif, de l'unité en termes de droits de l'homme, de justice, etc., qui est un idéal à atteindre, et de la diversité des situations à prendre en considération, de la diversité des réponses à apporter ; faute de quoi, vous aggravez les choses. Si le FMI, demain, travaillait dans le cadre d'une réflexion et d'une orientation politique définies démocratiquement au niveau de l'ONU, j'imagine qu'il agirait différemment.

VOX Latina- Mondialisation ou globalisation ? Dans le match Europe-Etats-Unis, on a le sentiment que les alliés se font la guerre... au moins économique. Certains se demandent si les Etats-Unis sont encore nos « amis ». Et vous ?

Philippe Séguin - Entre l'Europe et les Etats-Unis, il y a une différence de vision sur le monde à construire. La vision des Américains est claire et fait l'objet d'un relatif consensus chez eux.

La vision de l'Europe, on la discerne parfois, ou du moins, on discerne ce qu'elle pourrait ou devrait être - on en voit parfois les prémisses -, mais elle reste beaucoup moins clairement affichée. Et moins efficacement défendue. Les Etats-Unis pensent que la mondialisation doit impliquer la globalisation. Moi, je fais une différence entre les deux mots, parce que je pense qu'ils ne signifient pas la même chose. Pour les Etats-Unis, au-delà de la mondialisation de l'économie, la globalisation doit entraîner un processus d'uniformisation culturelle, politique, sociale. Processus d'uniformisation dont ils seraient les principaux bénéficiaires.

L'Europe revendique plutôt un monde où l'on réussirait la synthèse entre la préoccupation de l'unité et le respect de la diversité. C'est-à-dire la capacité pour chacun, dans un cadre général de principes communs, de préserver ses modes de vie, ses comportements, son organisation politique, ses choix sociaux et sa langue. Bref, son génie propre, au sens traditionnel du terme. Un monde où nous serions les clones les uns des autres serait un monde exsangue de démocratie et surtout dépourvu du moindre intérêt !

Avec les Américains, nous partageons des valeurs à la fois communes et différentes. Exemple : le rapport entre la liberté et l'égalité. Chez nous, le concept d'égalité pèse un peu plus fort qu'aux Etats-Unis où la liberté l'emporte sur tout, quitte à produire l'inégalité. L'inégalité des chances, j'entends.

VOX Latina - Venons-en à l'Europe. L'élargissement à l'Est ne doit-il pas nous inciter à développer les coopérations régionales latines, et particulièrement le partenariat euroméditerranéen ?

Philippe Séguin - L'Europe a une dimension latine qui doit être prise en considération. Les pays latins doivent savoir définir des objectifs communs et mener des actions communes. A cet égard, je continue à placer de très grands espoirs dans les procédures des « cinq-cinq », c'est-à-dire le Portugal, l'Espagne, la France, l'Italie, la Grèce, d'une part, et les cinq pays du Grand Maghreb, de la Mauritanie à la Libye, d'autre part. Quelque chose a été initié et freiné, en raison des problèmes de l'Algérie, de l'interdit sur la Libye, etc. A l'heure qu'il est, même si la Tunisie est la seule à avoir établi une coopération très formelle et structurée avec l'Union européenne, nous pouvons penser que l'espace euroméditerranéen se développera.

VOX Latina - Les pays du Sud méditerranéen se plaignent pourtant des lenteurs de la mise en oeuvre du programme euroméditerranéen MEDA, par lequel l'Union contribue à la mise à niveau économique de ces pays...

Philippe Séguin - Les pays européens latins sont initiateurs dans ce domaine, mais d'autres instances en contrôlent la maîtrise d'oeuvre. Le problème du suivi de cette politique, c'est qu'il n'y a peut-être pas la même mobilisation chez ceux qui la mettent en oeuvre.

VOX Latina - Que pensez-vous du statut de « candidat à la candidature » que l'Union a attribué à la Turquie ?

Philippe Séguin - Je n'en ai pas été particulièrement choqué, et je sais que je risque d'en choquer beaucoup en vous le disant. Il va de soi que cela ne peut pas se faire demain matin. Aujourd'hui, cela poserait tout une série de problèmes. Mais que la Turquie ait une dimension européenne n'échappe à personne. Une grande partie, d'ailleurs, des problèmes du centre de l'Europe tiennent au fait que la Turquie y ait joué un rôle non négligeable.

VOX Latina - Mais si l'Europe n'est plus forcément « un club chrétien », comme certains l'ont souligné à l'occasion de l'agrément de la candidature turque, pourquoi ne pas envisager un élargissement de l'Union vers le Sud, à commencer par le Maghreb francophone ?

Philippe Séguin - Sur le plan institutionnel, peut-on aller jusqu'à envisager un partenariat euroméditerranéen encore plus renforcé, jusqu'à une intégration politique ? C'est une question à très long terme, mais elle se posera. Qu'il y ait une unité et une solidarité nécessaires entre les deux rives de la Méditerranée est d'une telle évidence que je suis gêné d'avoir à la proférer.

VOX Latina - Des statistiques publiées récemment nous apprennent que quelque 70 % des nouvelles lois qui nous régissent sont élaborées à Bruxelles. Comment réagissez-vous à cela ?

Philippe Séguin - Ce qui m'inquiète n'est pas tant le plan quantitatif que le plan qualitatif. Comment sont élaborées ces nouvelles lois ? qui les connaît ? qui doit accepter dès lors de les appliquer ? Le péché originel européen du déficit démocratique réside dans ce processus d'élaboration. Il n'a encore jamais été lavé par quelque baptême que ce soit. Certains préconisent d'aller vers plus d'intégration. Mais plus on intègre, moins le problème paraît réglé. D'autres pensent que remettre dans le jeu les Parlements nationaux, par une seconde Chambre collective, ou je ne sais quel autre moyen, permettrait de rapprocher le citoyen de la loi commune. La vérité, c'est que nous sommes confrontés là à un problème grave, que l'élargissement ne fera qu'accroître. Certains prétendent pourtant que trop d'élargissement conduira de facto à la dilution de l'Europe, donc à l'amoindrissement de son emprise...

Philippe Séguin - En effet, certains disent que, de ce fait, l'Europe ne se fera jamais. Ce qui est le moins improbable, hélas, mais le pire, c'est qu'il y ait toujours plus d'intégration et toujours moins de démocratie. Il faut absolument trouver le moyen d'en sortir.

VOX Latina - Depuis que vous séjournez régulièrement à Québec, en qualité de professeur invité à l'université de Laval, vous avez pu observer de près le fonctionnement du fédéralisme canadien. Quelles sont vos réflexions ?

Philippe Séguin - Si l'on examine le fédéralisme canadien et ce qui s'y passe actuellement, on remarque la bataille qui oppose l'autorité fédérale aux provinces. Celles-ci sont unanimes pour estimer qu'il y a quand même un paradoxe à voir un Etat fédéral camper sur une cagnotte considérable, alors que les provinces tirent la langue, et pas seulement le Québec. C'est croquignolet. On en est à ce point : il n'y a pas d'argent pour les universités dans les provinces. De même, les hôpitaux : les urgences connaissent de graves difficultés financières. En même temps, l'administration fédérale ne sait pas quoi faire de son argent. Elle n'aide pas les provinces à faire l'essentiel, mais met du parfum, du fard, fait dans le luxe ! Il y a donc un grave problème de fonctionnement.

VOX Latina - La tentative récente du gouvernement fédéral canadien d'établir une loi d'exception sur l'autodétermination du Québec ne constitue-t-elle pas un abus de droit caractérisé, une provocation antidémocratique ?

Philippe Séguin -Cette loi fédérale sur la recevabilité d'un référendum d'autodétermination du Québec, et par laquelle la majorité requise serait supérieure à la majorité absolue - sans d'ailleurs plus de précisions - pose des problèmes très graves.

En tout cas, j'espère que cela nous posera problème, à nous Français qui avons reconnu, en 1967, par la voix du Général de Gaulle, le droit du Québec à l'autodétermination. Certes, le Québec choisit ce qu'il veut : le fédéralisme renforcé, atténué, ou décentralisé, la souveraineté... Ce n'est pas à nous de décider à sa place. Mais toute remise en cause de ce droit devra nous poser problème.

Cette initiative est tout de même étonnante. Il va de soi qu'avec 50 plus 1, leur capacité de négociation, après un référendum gagné, serait moindre qu'avec 65 %. Il n'est pas nécessaire de l'inscrire dans la loi, au risque de paraître remettre en cause la légitimité d'un questionnement populaire.

On revient à un problème de fond : le Canada est-il une création sui generis, et les provinces ne sont-elles qu'un effet de la décentralisation décidée par le Canada, ou bien le Canada a-t-il été fondé par des Nations qui conservent leurs droits ? C'est le débat de fond entre fédéralisme et démocratie qui est ici mis à jour ici.

VOX Latina - Lors du dernier sommet francophone de Moncton, certains observateurs ont parlé de « cacophonie », d'autres ont dénoncé un sabotage. Qu'en pensez-vous ?

Philippe Séguin - C'est évident : on a cherché à gâcher le sommet de Moncton, au nom d'un certain nombre de bons sentiments qu'en fait on desservait, car les réalités géostratégiques pèsent beaucoup face aux droits universellement reconnus.

VOX Latina- Comment accroître l'intérêt des Français pour la francophonie ?

Philippe Séguin -conscience de ce qu'elle est, de ce qu'elle signifie, de ce qu'elle implique, et que nous sursautions lorsque l'ancien ministre de l'Education nationale de la France déclare que « l'anglais n'est pas une langue étrangère » ; si nous savions être révoltés lorsque nous apprenons que l'Assistance publique de Paris rédige en anglais les articles rendant compte de ses recherches ; si le directeur du Trésor français, lorsqu'il se rend à Strasbourg ou à Bruxelles, dans le comité de l'euro, ne s'y exprimait en anglais, on aurait déjà fait un pas non négligeable. La langue, ce n'est pas seulement un moyen de communication, c'est une manière d'être, de voir le monde, une manière de penser. La langue, c'est capital. Lorsqu'on aura compris ça, on aura déjà fait un premier pas.

VOX Latina - Chacun sait que le français est malmené dans les institutions internationales, à commencer par l'Europe, alors que son usage est en théorie garanti par les traités. Comment expliquer cette dérive ?

Philippe Séguin - Parce qu'il y a des gens qui sont des capitulards, prêts à accepter la domination. La cinquième colonne, cela a toujours existé : il y a toujours des collabos. Prêts à se coucher devant l'adversaire et à abandonner ce qui fait notre spécificité.

VOX Latina - Pourquoi l'Etat français ne pourrait-il pas porter plainte pour non-respect de la langue, conformément aux traités internationaux ?

Philippe Séguin - Je ne sais pas. Pour ma part, ayant été invité à Harvard pour y donner une conférence, j'ai refusé de m'exprimer en anglais. J'ai donc parlé français. Et à l'université de McGill, on m'a dit que ce serait bien de parler anglais : Ah non, ai-je répondu, je parlerai français aussi ! Je suis un homme politique français, je parle dans ma langue.

VOX Latina- Que préconisez-vous pour revigorer la francophonie ?

Philippe Séguin - Un certain nombre d'autres pays sont dans le même cas que nous. Nous devons donc unir nos efforts, ne serait-ce que pour renforcer nos chances de promouvoir nos spécificités.

Ne nous laissons pas leurrer non plus par les garanties de « l'exception culturelle », c'est-à-dire les dérogations actuelles aux règles du commerce international. Ça ne vaudra qu'un temps. Ce qu'il faut, c'est construire, pour demain, un marché francophone solvable. Que le marché francophone se suffise et l'on aura sauvé notre cinéma, par exemple.

VOX Latina - Vous venez de publier un ouvrage - Plus Français que moi, tu meurs ! - où vous mettez en exergue l'absolue nécessité d'un partenariat fort entre la France et le Québec. Pourtant, que de ruptures et d'abandons dans notre histoire (si peu) commune !

Philippe Séguin - La francophonie, par définition, est un moyen de travailler à la diversité culturelle. Dans cette perspective, si un partenaire s'impose particulièrement, c'est bien le Québec. D'abord parce qu'il a une expertise en matière de défense de la langue qui date de 230 et quelques années, ensuite parce qu'il est quand même la seizième ou dix-septième puissance économique du monde. Certes, il ne s'agit pas de négliger les pays d'Afrique du Nord et les autres pays francophones. Mais avec le Québec, nous avons un partenaire fort, agissant, volontariste, bien placé, avec lequel il faut travailler.

La première rupture entre la France et le Québec, ce fut la constitution d'une société différente, en phase notamment avec le climat, le développement d'une économie locale, etc. Ensuite, la rupture liée à la défaite, à l'abandon du traité de 1763. Comme si cela ne suffisait pas, la Révolution française, puis la séparation de l'Eglise et de l'Etat, ont ajouté au trouble des Québécois en des époques où leur attachement au clergé était très fort.

Ce que je juge extraordinaire dans l'histoire du Québec et de la France, et qui montre d'ailleurs la force formidable de la langue, c'est qu'il y ait tellement de convergences après tant d'éloignement et tant de ruptures.

Il y a cet éloignement, cette indifférence, cet abandon, et finalement, en dépit de tout, une même approche des choses... Seuls deux pays au monde ont eu l'idée saugrenue de créer un ministère de la Culture, en 1960. Deux pays de langue française. Pourquoi ? Parce qu'ils ont une même sensibilité, une même façon de lire le monde.

VOX Latina - Mais France et Québec ne sont-ils pas à nouveau détournés l'un de l'autre par d'autres priorités ? l'Europe d'un côté, le monde américain de l'autre ?

Philippe Séguin - Il ne faut pas que notre dimension européenne, qui est évidemment incontestable, nous fasse perdre de vue notre dimension francophone. La même chose peut être dite aux Québécois : que vous ayez une dimension nord-américaine est peu douteux, mais ne la considérez surtout pas comme exclusive. Ce serait une erreur forte.