Le Canada: une histoire populaire




Où se trouve la manipulation de notre histoire?

Mario Cardinal
Rédacteur en chef pour la série Le Canada: une histoire populaire

LeDevoir - Le vendredi 07 septembre 2001


La série télévisée Le Canada: une histoire populaire n'était pas encore revenue à l'antenne, dimanche dernier, que le politologue Christian Dufour remontait aux barricades.

Désinformation et déformation de l'histoire, écrit-il. Il n'y va pas de main morte. Il ne manque que l'accusation de trahison envers la race, qui se trouvera peut-être dans un prochain texte. Ce que laisse entendre M. Dufour, c'est qu'une centaine de personnes, des universitaires dont de nombreux historiens, des journalistes, des responsables de l'information à tous les niveaux de la structure de Radio-Canada ont conspiré pour falsifier l'histoire et «sauver» le Canada.

Ça tient de la fable! Le Canada: une histoire populaire est et restera jusqu'à la fin un ouvrage journalistique conçu et réalisé dans le cadre rigoureux de la politique d'information de Radio-Canada. M. Dufour l'aura constaté s'il a regardé la façon dont nous avons traité de la pendaison de Louis Riel dimanche dernier. Il pourra le vérifier dans les épisodes à venir, lorsque nous aborderons des sujets aussi vastes que les deux grandes guerres, la conscription, la crise économique des années 30, la Révolution tranquille, le référendum de 1980, la nuit des longs couteaux, l'Accord du lac Meech. Sur tous les sujets, nous relatons les faits, images à l'appui lorsqu'elles existent, et nous laissons aux historiens et aux politologues le soin de les interpréter. Et nous ne déformerons pas les faits pour accommoder telle ou telle interprétation.

M. Dufour, qui nous prête des intentions non avouées, croit avoir trouvé la faille: le guide pédagogique! Voilà enfin, estime-t-il, la preuve tant attendue que la série n'est pas un ouvrage journalistique mais plutôt un cours d'histoire appelé à remplacer tous les autres! C'est faire injure aux professeurs d'histoire dans les écoles et les cégeps. Le guide, comme le livre en deux tomes, le site Web et la série elle-même, n'est qu'un outil dont nous espérons que les enseignants se serviront pour faciliter la compréhension de notre histoire, parce qu'il permet de recourir, dans la pédagogie, à un média qui fait partie de la vie des jeunes, la bande vidéo. La diversité des références en enseignement permet aux étudiants d'élargir leurs horizons et le guide ne vient que s'ajouter aux autres. J'imagine mal un politologue ne pas en convenir, même si, dans son texte, M. Dufour ne cite qu'une référence pour appuyer ses opinions: un ouvrage dont il est lui-même l'auteur.

M. Dufour juge la série néfaste. Depuis qu'il s'intéresse à la série, M. Dufour est resté accroché à la séquence sur la Proclamation royale. Pourtant, il s'est empressé, la semaine dernière, de recondamner sans nuance 32 heures de télévision avant même de voir l'épisode 10 qui ouvrait dimanche dernier la deuxième partie de la série. M. Dufour écrivait, dans Le Devoir du 11 novembre 2000, et je cite: «Je ne perdrai pas mon temps à écouter la suite de cette fable » Il faut donc supposer que c'est sur une très courte séquence qu'il s'autorise à qualifier la série d'«oeuvre néfaste». Et encore, cette séquence, M. Dufour l'a-t-il bien regardée? Contrairement à ce qu'il affirme, le quatrième épisode a fait état de la Proclamation royale pour, il est vrai, insister sur la protection qu'elle assure aux territoires indiens. Mais il y est dit, également, que «la Conquête a ruiné les marchands canadiens-français [] Les marchands anglais exigent maintenant une assemblée élue, mais réservée aux seuls Anglais, puisque la fonction publique est interdite aux catholiques dans l'Empire britannique.» N'est-ce pas une référence au serment du test? Alors, où se trouve la désinformation, si désinformation il y a? Dans la série ou dans les diverses interprétations qu'on peut en faire?

M. Dufour a cessé d'écouter la série depuis longtemps. C'est son droit. Mais d'où lui vient celui de dénoncer sur la place publique un documentaire qu'il a à peine regardé? Nous trouvons son attitude désolante tout comme nous trouverions désolant qu'un intellectuel renonce à lire désormais tout ce que publie M. Dufour simplement parce qu'il n'est pas d'accord avec un passage du Défi québécois. Nous estimons d'une autre époque cette propension à l'index et à l'anathème. Le Québec n'a-t-il pas payé un prix énorme pour se débarrasser des ayatollahs d'avant la Révolution tranquille?

Profondément injuste envers la série et ses artisans, le texte de M. Dufour invite à se poser la question suivante: la «manipulation de notre histoire» n'est-elle pas aussi possible pour un politologue?


Médias: Héros malgré lui

Paul Cauchon
LeDevoir - Le lundi 26 novembre 2001


À entendre les témoignages du public, on a l'impression que Normand Lester est devenu un héros à la suite de sa suspension par Radio-Canada. Comme dans toute histoire la réalité semble plus complexe. Il est clair que les relations personnelles entre Normand Lester et la direction de Radio-Canada se dégradaient sans cesse depuis des années. Ces conflits personnels, dont nous ne connaissons pas tous les tenants et aboutissements, sont à placer en toile de fond générale au conflit actuel.

Il est tout aussi exact que Normand Lester lui-même joue un peu trop le naïf. Bien qu'il se dise très blessé par la suspension administrative à laquelle il fait face, il est pourtant impossible qu'il n'ait rien vu venir. Dans une entrevue accordée aux Francs-tireurs quelques jours avant cette suspension, il évoquait lui-même la possibilité de conflit avec son employeur à la suite de la parution de son livre. Nous n'affirmons pas que Normand Lester a sciemment voulu provoquer son patron... mais plusieurs le pensent.

Normand Lester fait également valoir qu'en publiant Le livre noir du Canada anglais, il n'a fait que poursuivre son travail de journaliste d'enquête. On pourra trouver ici que le journalisme d'enquête est un concept qui a le dos large, pour un livre qui rassemble plutôt des informations historiques déjà connues ailleurs et dont le style s'apparente plus au pamphlet.

Cela étant dit, convenons qu'il y a quelque chose d'odieux dans l'attitude de Radio-Canada, cette grande institution vouée à la liberté d'informer qui suspend un journaliste dont le crime principal aura été de publier un livre et de vouloir susciter un débat!

Pour ce faire, Radio-Canada évoque le devoir de réserve du journaliste. Ce principe laisse perplexe. Dans le passé, plusieurs journalistes de Radio-Canada ont utilisé leur droit de parole de façon plus ou moins polémique sans que Radio-Canada n'ait trouvé quoi que ce soit à redire. Une journaliste comme Denise Bombardier n'a jamais eu la langue dans sa poche. Les animateurs et chroniqueurs du matin à la radio n'ont jamais hésité à faire des commentaires sur des sujets controversés (Radio-Canada rétorquera probablement que ces chroniqueurs ne relèvent pas du secteur de l'information, dans une autre de ces distinctions fallacieuses dont le public n'a rien à faire puisque le résultat en ondes est le même). L'optique

Il y a une semaine au congrès de la FPJQ (il s'agit d'un congrès public où tout le monde peut s'inscrire) le journaliste Pierre Tourangeau, conférencier dans un atelier, tenait des propos très tranchés pour fustiger l'ensemble du mouvement anti-mondialisation, mouvement réactionnaire à son avis.

Alors pourquoi Normand Lester, lui, a-t-il droit à l'artillerie lourde lorsqu'il publie un livre? La réponse est simple: parce qu'il s'attaque à l'histoire du Canada dans une optique non fédéraliste. Car peut-on imaginer un seul instant que le réseau public puisse tolérer qu'un tel livre soit écrit par un de ses journalistes alors qu'il a investi des millions de dollars dans une Histoire télévisuelle du Canada censée réconcilier les deux communautés dans une impossible histoire commune?

Peut-on imaginer un seul instant que le réseau public puisse tolérer un tel livre après avoir largement diffusé pendant des années les très propres et très réconciliatrices Minutes du patrimoine, ces capsules historiques «fédératrices» auxquelles Lester déclare vouloir s'attaquer?

Ces fameuses Minutes dont Robert-Guy Scully était le directeur de la création. Ce même M. Scully sur lequel Normand Lester enquêtait. Rappelons en passant que le rapport d'enquête de l'ombudsman de CBC nous apprenait le 18 octobredernier que «même si les émissions de M. Scully ont été diffusées pendant des années au Réseau de l'information aucun contrat n'a jamais été signé entre les deux parties», information stupéfiante pour une institution qui gère des fonds publics (la direction de Radio-Canada n'a jamais expliqué cet absence de contrat).

Ce même Scully vendait à Radio-Canada une supposée émission d'information constituée d'entrevues qu'il menait lui-même à propos du contenu de ces mêmes Minutes, une opération que l'ombudsman a ainsi décrite: «Comment a-t-on permis que cette oeuvre narcissique soit mise en ondes?» (à ce jour aucun dirigeant de Radio-Canada n'a répondu à cette question posée par l'ombudsman).

Lorsque Radio-Canada tente de nous faire croire que le cas Lester concerne le devoir de réserve d'un journaliste nous avons de sérieux doutes. Ce conflit apparaît plutôt comme un conflit politique entre une institution publique qui s'est lancée à coups de millions dans une opération de réconciliation nationale autour de l'histoire canadienne, et un de ses journalistes qui conteste cette version réconciliatrice. À ce conflit s'ajoute le fait que M. Lester enquêtait sur M. Scully, fournisseur de capsules sur l'Histoire et ami privilégié de la direction de la société publique. Si elle veut faire un procès à Normand Lester que Radio-Canada ait au moins le courage de parler vrai.


Réplique à Paul Cauchon: Quand l'histoire n'est pas une arme

À la défense de la série Le Canada, une histoire populaire

Mario Cardinal
Rédacteur en chef de la série Le Canada, une histoire populaire.

LeDevoir - Le jeudi 29 novembre 2001


Opinion - Qu'il n'y ait aucun malentendu: je ne porte pas ici de jugement sur Le Livre noir du Canada anglais de Normand Lester. J'entends cependant rétablir certains faits à propos de la série télévisée Le Canada, une histoire populaire, série qu'on a tendance, en ce moment dans la presse - et Le Devoir n'y échappe pas -, à associer aux «Minutes du patrimoine» ou à quelque autre agitation de drapeaux, rouges de préférence. Dans votre édition de lundi dernier, Paul Cauchon affirmait, sans preuve, comme si ça allait de soit, que la série télévisée Le Canada, une histoire populaire est «une opération de réconciliation nationale autour de l'histoire canadienne». Qu'en est-il?

À ceux qui ont écouté la série jusqu'à maintenant ou qui ont lu le livre qui accompagne la série (Éditions Fides - McClelland & Stewart), qu'ils soient francophones ou anglophones, Normand Lester aura appris peu de choses.

Allons aux exemples les plus spectaculaires. D'abord, le cas du général Amherst. Que dit Lester? «L'utilisation par les Anglais de couvertures infectées par le virus de la variole pour combattre les Indiens en Amérique du Nord constitue une première dans les annales de la guerre biologique.» Voyons ce qu'a dit la série télévisée (épisode 4, diffusé le 12 novembre 2000, il y a un an). Ceci: «Mais les Anglais conçoivent leurs propres tactiques barbares. Un officier fait cette proposition au commandement britannique: "Je tenterai d'infecter les Indiens au moyen de couvertures qui leur tomberont dans les mains " Les couvertures sont contaminées par la vérole [...]. Les Britanniques font la guerre bactériologique.» Le livre, maintenant (volume 1, page 138): «Le général Jeffery Amherst suggère un plan dont la modernité fait frémir: c'est le recours à la guerre bactériologique. Au lieu de troupes, c'est la variole qu'il envoie aux autochtones.» Le volume 1 a été publié en octobre 2000, un an avant celui de Lester.

Autre exemple: la déportation des Acadiens. «Tentative de génocide», dit Lester. La série télévisée (épisode 3, diffusé le 31 octobre 2000) et le livre (volume 1, page 106) racontent pour leur part qu'«un tiers des Acadiens vont mourir de typhoïde, petite vérole ou fièvre jaune. Un tiers vont s'établir en Louisiane. Les autres sont dispersés. [...] Lorsque la déportation cessera, il ne restera en Acadie que 165 familles françaises. Moins de 1000 personnes.» Ils n'utilisent pas le mot «génocide», mais c'est tout comme...

Un troisième exemple: Louis Riel. La série et le livre ont, avant Lester, qualifié John C. Schultz et Thomas Scott d'orangistes méprisants et insultants (épisode 9, diffusé le 18 février 2001 - livre, volume 1, page 285). Ils ont mis en évidence le caractère inéquitable du procès qui, s'il avait été tenu à Winnipeg, aurait pu se dérouler devant un jury composé en partie de Métis mais qui, à Regina, a été entendu par un jury dont aucun membre «n'est francophone ou catholique» (épisode 10, diffusé le 2 septembre 2001 - livre, volume 2, page 44). Quant à John A. Macdonald, la série a, entre autres, rapporté ses deux citations les plus célèbres à propos des condamnés de la rébellion du Nord-Ouest: «Cela va montrer aux Peaux-Rouges que c'est l'homme blanc qui règne», écrit-il au commissaire aux Affaires indiennes lors de la pendaison de huit autochtones à Battleford, et, à propos de Riel: «Il sera pendu, même si tous les chiens du Québec jappent en sa faveur.» Non seulement cette dernière citation se retrouve dans la série et dans le livre, elle a été utilisée dans la publicité en ondes au sujet du dixième épisode!

Faits peu glorieux

Ceux qui ont suivi la série et qui ont lu le livre ont constaté que le même traitement honnête et équitable a été appliqué à d'autres faits peu glorieux de l'histoire anglaise au Canada. Ainsi:

  • Le général Wolfe (tiré de l'épisode 4, diffusé le 12 novembre 2000): «Wolfe est humilié et désespéré. Il ordonne à ses officiers de brûler le pays de Kamouraska à Pointe-Lévy. Si le Canada lui échappe, il détruira ses récoltes, ses granges, ses provisions pour l'hiver. Et les maisons des Canadiens. Les Britanniques dévastent tout sur cent milles de côte le long du Saint-Laurent.» Et le livre (volume 1, page 124) ajoute: «[Wolfe] écrit au général Amherst: "Si Québec ne tombe pas, je propose d'incendier la ville, de détruire les récoltes, les maisons, le bétail, et de laisser la désolation et la famine derrière moi."»

  • George Brown, l'un des principaux pères de la Confédération (Ontario), lors de la Conférence de Québec de 1864: «Brown obtient la clause de représentation proportionnelle qu'il chérit et qui constitue une arme nécessaire pour lutter contre le danger de la domination française» (volume 1, page 271). De Québec, il écrit à sa femme (épisode 8, diffusé le 11 février 2001): «La Constitution est adoptée [...]. La vieille domination française n'est plus [...]. Nous avons le pouvoir de modifier [la Constitution] selon nos désirs. Hourra!»

  • Les écoles du Manitoba (tiré de l'épisode 11, diffusé le 23 septembre 2001): «Wilfrid Laurier conclut une entente avec [le premier ministre du Manitoba] Greenway. Mais les écoles séparées françaises ne sont pas restaurées et le français perd son statut d'égalité avec l'anglais. L'enseignement du français n'est autorisé que là où le nombre le justifie [...]. Le Canada français est en colère [...]. Le compromis de Laurier a contribué à calmer la colère de la majorité anglaise du Manitoba.» Le livre, maintenant (volume 2, page 58): «Cette solution boiteuse laisse la porte ouverte aux problèmes des écoles minoritaires qui se poseront dans les autres écoles.»

  • R. B. Bennett et Adrien Arcand (tiré de la série, épisode 13, diffusé le 23 septembre 2001): «Bennett ne s'inquiète pas de la menace nazie. Il ne fait rien pour contrer la popularité croissante d'hommes comme William Whittaker, chef du parti nazi manitobain, Joe Farr, chef des fascistes de l'Ontario, ou Adrien Arcand [...], dont Hitler fera son représentant au Canada (citation d'Arcand: "Les juifs sont comme des blattes et des punaises... "). L'antisémitisme affiché d'Adrien Arcand n'empêche pas les conservateurs d'avoir recours à ses services pour recruter de nouveaux membres.»

    Et d'autres exemples encore, sur l'incendie du parlement de Montréal par les Anglais, sur le traitement fait aux Japonais pendant la guerre (la CBC a diffusé, avant que ne paraisse le livre de Lester, le témoignage de Muriel Kitagawa, et Radio-Canada le diffusera le 6 janvier prochain), sur l'antisémitisme et le spiritisme de Mackenzie King (déjà diffusé à la CBC et qui le sera au réseau français le 6 janvier), etc.

    Vision à sens unique

    Par ailleurs, la série n'a pas voulu tomber dans une vision romantique, à sens unique, de l'histoire canadienne. On oublie trop vite que Jacques Cartier a kidnappé Donnacona, un chef de tribu, pour l'exhiber en France comme un trophée, que Champlain a choisi de tuer des Iroquois pour protéger son commerce des fourrures, que d'Iberville a fait scalper un prisonnier pour obtenir la reddition d'un fort à Terre-Neuve et, avec ses hommes, massacré 60 personnes à Schenectady. Quant aux Amérindiens, leurs rites de torture des prisonniers et leurs techniques de guerre (Lachine, massacre du navire Boston à Vancouver) sont aussi exposés dans la série.

    L'histoire du Canada, pas plus, pas moins que les autres, comporte une bonne dose d'horreurs et, parce qu'ils sont des ouvrages journalistiques, la série et le livre ne pouvaient les passer sous silence.

    Ces quelques exemples indiquent assez que la série, diffusée aux deux réseaux, n'a pas tenté de s'adapter aux sensibilités de sa clientèle respective et qu'elle est révélatrice d'un nombre important de conflits passés et à venir. Il est par conséquent important pour les critiques ou autres exégètes de savoir de quoi il s'agit lorsqu'ils parlent de la série télévisée et du livre Le Canada, une histoire populaire. Sans vouloir minimiser l'importance des faits dont traite mon collègue Lester, j'ai voulu indiquer qu'ils ont pour la plupart été rapportés à l'antenne de Radio-Canada/CBC. Ils l'ont cependant été avec une certaine sobriété, comme le soulignait fort justement votre journaliste Louis Cornellier dans Le Devoir de samedi dernier.

    Le temps est venu, pour la presse québécoise, d'abandonner ses réflexes conditionnés lorsqu'il s'agit de notre histoire et de revenir aux principes fondamentaux du journalisme qu'on ne peut, dans le plus grand mépris pour le lecteur, adapter à ses humeurs, ses états d'âme et ses propres convictions politiques.


    Une vision historique néfaste?

    Jean-Claude Robert
    Historien, consultant pour la série Le Canada: une histoire populaire

    LeDevoir - Le vendredi 07 septembre 2001


    Dans Le Devoir du 31 août, Christian Dufour reprend du service pour répéter ses attaques à l'endroit de la série Le Canada: une histoire populaire en revenant à la charge avec ses affirmations aussi erronées que biaisées sur la Proclamation royale de 1763 et en y allant de nouveaux procès d'intention.

    Cette fois, cependant, la série est accusée de faire «oeuvre néfaste» en persistant à montrer le «côté bienveillant du pouvoir anglais-canadien à l'égard des Canadiens français». Or, qu'en est-il? D'abord, je crois que quiconque a vu la série ne peut maintenir que la bienveillance des Anglais ou des Canadiens anglais y soit particulièrement montée en épingle. De fait, l'attitude de la Grande-Bretagne n'est pas liée à une quelconque bienveillance mais plutôt à une vision pragmatique de ses intérêts géostratégiques en Amérique du Nord. Il faut regarder hors du territoire de la «Province of Quebec» pour le constater et le comprendre. D'abord en 1760, la trésorerie britannique est aux abois car les emprunts pour financer l'alliance prussienne durant la guerre de Sept Ans ont coûté cher et la Grande-Bretagne cherche à réduire ses dépenses militaires. William Pitt n'est plus au pouvoir et sa vision d'une guerre à outrance contre la France commence à être battue en brèche.

    Par ailleurs, l'un des objectifs de la Proclamation royale, qui était d'infléchir vers le nord les migrations internes en provenance des treize colonies et ainsi assimiler rapidement la nouvelle colonie, est un échec complet. Le résultat: la population britannique stagne avec quelques centaines d'habitants à côté d'une population française qui oscille autour de 65 000 personnes. À cela, il faut ajouter l'importance de la politique continentale amérindienne de la Grande-Bretagne. L'agitation de la révolte de Pontiac est à peine calmée qu'il lui faut contrôler avec doigté les anciens alliés de la France. Voilà le contexte des premières années de l'occupation britannique. En 1774, l'Acte de Québec vient reconnaître le statut de la religion catholique et le droit civil français.

    Cet événement n'est pas davantage lié à une quelconque mansuétude ou bienveillance de la Grande-Bretagne, mais une fois encore à une défense de ses intérêts nord-américains. Acculée à perdre pied en Amérique du Nord, elle choisit d'assurer ses arrières dans sa nouvelle colonie. Les insurgés américains ne s'y sont pas trompés: ils considéraient l'Acte de Québec comme l'un de ces «intolerable acts» qui justifiaient la révolte contre la Grande-Bretagne. L'intolérable était le maintien d'une colonie papiste et féodale au nord, rien de moins! Il ne faut jamais oublier les visées annexionnistes d'une bonne partie des treize colonies.

    Mais, en fin de compte, que conclure de cette prétendue «bienveillance» ou plutôt de cette politique très pragmatique de la Grande-Bretagne? La réponse est peut-être du côté de la réception des événements. Que pensaient les Canadiens de cette politique? Quel a été son effet? Dans tout ce débat, M. Dufour semble gêné du fait que l'histoire du Canada n'ait pas comporté davantage de cas d'oppression brutale, intolérable, comme la déportation des Acadiens. Or, les sources semblent indiquer que l'imposition du «pouvoir anglais canadien» a, dans son ensemble, été considérée comme plutôt tolérable par les Canadiens français. L'historien ne peut éluder ce constat qui a sans doute des conséquences pour le débat actuel sur l'avenir du Québec. À mon avis, il explique en partie l'ambivalence des Canadiens français-Québécois vis-à-vis du Canada - dont ils ont été partie prenante et constituante même à leur corps défendant pour une partie - et vis-à-vis de l'indépendance du Québec. Les résultats référendaires indiquent assez bien la polarisation de l'opinion là-dessus. Je comprends qu'une stratégie de mobilisation tentante serait d'enrôler l'histoire, d'appeler le passé à la rescousse. Mais force serait alors de recourir à la fabrication d'une histoire dramatique, en état de tension constante, burinée à coup d'images d'Épinal, remplie de sombres complots ourdis pour étouffer les Canadiens français, et postulant une véritable oppression systématique absolument intolérable, qui eût marqué la vie collective par des exactions à répétition à l'endroit de la société civile. Il y a eu des brimades, il y a eu des frictions dans l'histoire des relations entre le Québec et le Canada, mais la société canadienne-française a toujours réagi pour apporter des correctifs ou exiger des accommodements. Ainsi, les relations avec le «pouvoir anglais-canadien» semblent toujours avoir été considérées comme tolérables par une grande partie de la collectivité. On peut le regretter, mais on n'a certainement pas le droit de déformer l'histoire et de faire de la désinformation à ce chapitre.

    Le rôle de l'historien est de tenter de toujours mieux expliquer, et il me semble que de proposer des façons différentes de voir le passé ne peut être en aucune manière considéré comme «néfaste». C'est un argument qui a des relents d'un Québec d'avant la Révolution tranquille, quand les clercs s'érigeaient en gardiens de l'orthodoxie, prêts à fulminer contre tout contrevenant. Le débat doit demeurer ouvert.



    Répliques

    Ras le bol des procès d'intention

    Mario Cardinal
    L'auteur est le conseiller éditorial de la série Le Canada, une histoire populaire.

    LaPresse - Lundi 12 février 2001


    Nathalie Petrowski n'aime pas la série Le Canada, une histoire populaire. Ce qui ne constitue pas un événement en soi. Mais elle a eu envie de le dire, d'exprimer ses humeurs et ses états d'âme à ce sujet et c'est son droit le plus strict. Remarquez, elle n'est pas la seule. Franco Nuovo, du Journal de Montréal, ne l'aime pas non plus. Ni Pierre Falardeau. Les trois, pour la même raison: la recherche de l'objectivité dans la série les agace. «Une surdose d'objectivité», dit Petrowski (La Presse, 16 janvier), «le problème (...) découle de ce désir absolu d'objectivité», écrit Nuovo (Le Journal de Montréal, 11 janvier), "une pseudo objectivité" déclare Falardeau à la radio du matin (C'est bien meilleur le matin, 16 janvier). En fait, nous nous accommodons bien de ce petit reproche car, en information, c'est le contenu qui importe. Or, après la diffusion de sept épisodes, après une quinzaine d'heures d'émissions, la série n'a pas encore été prise en défaut sérieux sur le contenu. La recherche de l'objectivité qui a été au centre de notre démarche journalistique a au moins permis cela: un rigoureux respect de la vérité.

    Qu'entend-on par objectivité? L'objectivité journalistique «ne représente pas un état béni qui serait le privilège du journaliste, elle est le fruit d'un effort délibéré et compétent et elle implique une autocritique de tous les instants», écrit le professeur Jean Charron de l'Université Laval (La production de l'actualité, Boréal, 1994). Et il ajoute: Elle concerne (...) le respect des règles professionnelles concernant la manière de rapporter l'événement, de témoigner des faits. Pour être objectif, le journaliste doit respecter ces règles, et pour être crédible, il doit faire la preuve qu'il les respecte. En somme, l'objectivité pour le journaliste consiste à respecter les règles de l'art: honnêteté, impartialité, équité, exactitude des faits. Voilà c'est ce sur quoi nous souhaitons être jugés. Et ce que nous entendons trouver chez ceux qui nous jugent. Nous prétendons avoir respecté ces règles dans la production de la série et toute critique qui ne démontrera pas que nous avons triché ne sera, pour nous, que procès d'intention.

    Or, les critiques de Petrowski et des autres ne portent pas sur la façon dont nous avons appliqué ces règles: elle nous prêtent des intentions. Sans en faire la démonstration. Et, en ce sens, elles ne sont pas honnêtes. Relisons Petrowski: «Cette objectivité est une façon de noyer le poisson et parfois même, de cacher ou de détourner certains faits historiques gênants». Et Nuovo: «des ambitions unificatrices». Quant aux propos de Falardeau, une fois nettoyés des jurons et des insultes, ils reviennent à peu près à ceci: «des cerveaux tordus» qui présentent «une histoire révisionniste».

    Quel poisson? Quels faits historiques gênants? Quelles ambitions unificatrices? Ne peut-on pas, ici, être un peu plus clair? Moins par souci d'honnêteté envers les journalistes de la série - encore que ce serait déjà bien - qu'envers le public qui, derrière les «je», les «me» et les «moi» du chroniqueur doit néanmoins être capable de reconnaître les faits dont il est question et les intentions qui animent l'auteur.

    Une histoire révisionniste, dit Falardeau. Revoyons le Petit Robert: révisionnisme: position idéologique (...) qui préconise de réviser, en fonction de l'évolution politique, économique et sociale ultérieure, les thèses (...). Où est le révisionnisme? Chez ceux qui s'en tiennent aux événements qui ont marqué les Rébellions où chez ceux qui tentent, aujourd'hui, de faire de Papineau, Nelson et Chénier des indépendantistes avant le temps? «Même si (l'idée de l'indépendance) était là depuis longtemps, (elle) était épousée par peu. (En 1839) plusieurs l'épousent, j'ajouterais presque temporairement», dit Jean-Paul Bernard (Le Devoir, 20-21 janvier 2001), un historien dont, incidemment, nous avons vivement apprécié l'apport comme consultant sur l'épisode des Rébellions.Nathalie Petrowski a aimé Mel Gibson dans The Patriot. Au contraire, Luc Picard, (Chevalier De Lorimier dans le film 15 février 1839 de Falardeau) se dit heureux d'«avoir campé un héros à hauteur d'homme (...) pas un Mel Gibson...» (Le Devoir, id.). Dans un cas comme dans l'autre, nous sommes au cinéma et tout est matière de goût. Mais Le Canada, une histoire populaire, ce n'est pas du cinéma. C'est un documentaire. Journalistique. Et les exigences d'un réalisateur de documentaire ne sont pas celles d'un Kubrick, d'un Fellini... ou d'un Falardeau. Si nous étions tombés dans la fiction, si nous avions produit une épopée avec héros mythiques, Petrowski aurait pu nous reprocher de tomber dans la propagande et la malhonnêteté intellectuelle. Et les historiens nous auraient accusés de maltraiter l'histoire, comme ils l'ont fait dans le cas de The Patriot.

    Nathalie Petrowski reproche à la série de ne pas avoir grand-chose de québécois et de ne pas être une copie conforme de L'épopée en Amérique de Gilles Carle et Jacques Lacoursière. Pourquoi n'y aurait-il qu'un modèle, qu'une façon de présenter l'histoire? Nous avons voulu faire autre chose. Nous sommes des journalistes et c'est à ce titre que nous revendiquons le privilège de pouvoir, nous aussi, évoquer les grands événements de notre histoire. Petrowski se félicite de ce que le film de Carle est l'expression du point de vue personnel de son auteur. Sans vouloir diminuer le mérite et la qualité de ce qu'a fait Gilles Carle, nous avons choisi au contraire d'éviter les expressions de points de vue personnels. C'était une façon justement, pour nous, de respecter le principe de l'objectivité journalistique.

    De plus, il n'y a pas que les procès d'intention qui agacent. Il y a surtout, en fait, le silence des chroniqueurs de télévision autour de cette série. La diffusion de 60 heures de télévision, 30 heures à chacun des réseaux, est en soi un événement médiatique. Un investissement de 25 millions dont une très large partie provient des fonds publics. Le recours à une technologie télévisuelle exceptionnelle, jusque là peu utilisée. Des dizaines de comédiens qui se mettent dans la peau de personnages historiques. Des journalistes et des historiens qui décident de tenter, ensemble, une aventure qui ne s'est vue nulle part au monde à ce jour: raconter à la télévision l'histoire d'un pays du début à la fin. Le défi d'une coproduction entre deux réseaux qui ne parlent pas la même langue, qui ne puisent généralement pas aux mêmes sources, dans un contexte politique dont on sait les embûches...

    Rien de tout cela n'a intéressé la grande presse. Un seul article digne de ce nom: celui de Paul Cauchon dans Le Devoir, début septembre. Pour le reste, le silence, mis à part ces coups de griffe que nous recevons de temps en temps et qui relèvent davantage de la hargne que de l'esprit critique.

    Le procès d'intention qui nous est fait est aux antipodes d'un sain journalisme. Il participe d'une lecture biaisée des faits, d'une approche idéologique des événements, d'une intolérance maladive vis-à-vis d'une série qui échappe aux normes sécurisantes d'une certaine conception monolithique de l'art et de la culture au Québec.

    Quand Falardeau dit que Jean-Claude Robert est le seul historien du Québec qui ait travaillé sur la série et qu'il est un «révisionniste» parce qu'il a agi comme consultant auprès de la Fondation Bronfman, pourquoi ne se trouve-t-il personne pour poser la question: Où est le crime? Pourquoi n'y a-t-il personne pour corriger les faits? Car les faits sont les suivants: parmi les journalistes qui, au hasard de la production de chacun des épisodes, ont travaillé en permanence à la recherche à Montréal, cinq détiennent une maîtrise en histoire: Denyse Beaugrand-Champagne, Martin Bisaillon, Frédéric Vanasse, Richard Fortin et Claude Berrardelli, ce dernier en préparation de doctorat. Quelle profession de foi doivent-ils prononcer pour trouver grâce aux yeux de Falardeau? Quant aux historiens et autres spécialistes québécois qui ont été consultés, les Jean-Claude Robert, Jean-Paul Bernard, Denys Delâge, Jacques Mathieu, Alain Beaulieu, Marcel Trudel, Thomas Wien, Gratien Dallaire, Sylvie Dépatie, Marco Bacon... combien en faut-il qui soient du Québec pour amener Falardeau a plus de sérénité? Heureusement, les chroniqueurs ne sont pas tout le public. La semaine dernière, une centaine d'étudiants de quatre écoles secondaires ont visionné l'épisode sur les Rébellions, ont applaudi avec enthousiasme (quand ils n'aiment pas, les étudiants le font savoir!) et ont posé des questions fort intelligentes et fort pertinentes. Des étudiants de secondaire IV... ouverts et attentifs à des expériences nouvelles.

    Puis-je rappeler, en terminant, que parmi les Patriotes exécutés au Pied du Courant, il y avait un autre notaire, Joseph-Narcisse Cardinal, dont la correspondance avec sa femme Eugénie nous permet de croire qu'il a été aussi courageux que Chevalier De Lorimier? Il lui a peut-être même enseigné le courage puisqu'il est monté sur l'échafaud deux mois avant lui. Je suis fier de partager ses gênes.


    L'histoire du Canada sur la sellette

    Louis Cornellier
    LD 8-9.12.01


    LE CANADA: UNE HISTOIRE POPULAIRE
    DES ORIGINES À LA CONFÉDÉRATION

    LE CANADA: UNE HISTOIRE POPULAIRE
    DE LA CONFÉDÉRATION À NOS JOURS
    Don Gillmor, Achille Michaud et Pierre Turgeon
    Editions Fides
    Montréal, 2001, 306 et 342 pages


    À l'instar de mon collèque Michel Venne (voir son récent Les Porteurs de liberté), je n'entretiens pas de ressentiment envers le Canada. Cela ne signifie pas pour autant que je fasse mienne son histoire, mais j'irais jusqu'à dire que je comprends la volonté et le désir de certains de ses idéologues et intellectuels, surtout anglophones mais aussi francophones, de doter leur pays d'un récit mémoriel national unifié qui inclue [sic] le Québec comme une partie importante du tout. En général, ces essais d'histoire fédéralisante m'apparaissent ennuyeux et peu propices à séduire une majorité de Québécois pour qui la notion d'histoire nationale prend d'autres contours que ceux-là, mais je prétends qu'on ne saurait pour autant, sauf à jouer aux policiers de la mémoire, nier à ceux qui y tiennent ce droit au récit canadien d'un océan à l'autre. En ces matières, l'honnêteté intellectuelle exige de juger sur pièces en évitant les a priori susceptibles de discréditer le critique lui-même.

    À la lumière de ces considérations, que penser de la controversée série Le Canada: ure histoire populaire dans sa version écrite? Il faut souligner, d'abord, que les livres passent mieux la rampe que l'interminable et assommante version télévisée. De fort belle allure, magnifiquement illustrés, ils sont rédigés dans un style journalistique efficace et sans lourdeur. L'ensemble est encore trop long pour inciter à une lecture exhaustive, mais il s'agit là moins d'un défaut que de la rançon d'une vision détaillée d'un vaste sujet.

    L'histoire que l'on y raconte relève-t-elle du genre édulcoré et consensuel? Il faut, à mon avis, être de mauvaise foi pour le prétendre. Les crimes britanniques commis en Acadie et dans le cadre du soulèvement des Patriotes, de même que la guerre bactériologique du général Amherst contre les Indiens et le sort injuste réservé à Louis Riel, sont racontés. Le racisme antiasiatique des gens de l'Ouest pendant la première moitié du XXe siècle et l'antisémitisme canadien qui culminera au moment de la Deuxième Guerre mondiale sont évoqués à grands traits. Le mépris des ouvriers professé à coups de matraque par plusieurs dirigeants politiques lors de périodes de crise est pleinement mis en lumière, ce qui révèle d'ailleurs une facette moins connue de cette histoire. Les sympathies fascistes de plusieurs personnages canadiens influents au XXe siècle ne sont pas elles non plus oubliées. Quant à la place réservée au Québec comme tel, on ne peut pas dire qu'elle soit négligeable.

    Un projet controversé

    Christian Dufour, le critique le plus sévère de ce projet, qualifie de «fraude intellectuelle et de déformation de l'histoire» ce document qui aurait le tort, selon lui, de passer sous silence «les effets négatifs de la Conquête sur les Canadiens et leur identité» (voir «Contre la réécriture de l'histoire» dans Argument, automne-hiver 2001). Il est vrai que les auteurs sont fort discrets au sujet de cette période explosive. On peut le regretter mais aussi convenir que cette réserve s'explique, entre autres, par leur choix de ne s'attacher qu'aux faits bruts et de négliger volontairement l'histoire des mentalités et toutes les formes d'interprétation, y compris sociologique. Marcel Trudel, par exemple, au nom d'une approche semblable, en est arrivé à des conclusions encore plus choquantes pour la tradition historiographique nationaliste en parlant des «avantages de la Conquête».

    Plus prudente, Le Canada: une histoire populaire ne va pas jusque-là mais passe néanmoins un peu vite à l'Acte de Québec de 1774 pour souligner que la défaite prend un goût moins amer que prévu: «Au lieu de l'assimilation ou de la déportation, les Français vivent dans une colonie qui, dans les grandes lignes, diffère peu du monde qu'ils ont connu avant 1759.» Elle ajoute toutefois, immédiatement, que la population britannique du Canada et des colonies américaines accueille très mal cette réforme, qu'elle qualifie de «trahison». Est-ce là de la «fraude intellectuelle»? L'accusation me semble abusive. Nous sommes plutôt en face d'un conflit d'interprétation difficile à démêler parce que les protagonistes en cause refusent de le reconnaître comme tel.

    Mario Cardinal, directeur de la publication de cette histoire, a défendu, depuis un an et surtout dans Le Devoir, son projet avec fougue et élégance en le qualifiant de document journalistique respectueux des faits. Il n'a pas tort, mais il ne résout pas pour autant le problème soulevé maladroitement par Dufour. En histoire, les faits bruts, laissés sans interprétation, ne veulent pas dire grand-chose. Certains, d'ailleurs, sont privilégiés au détriment des autres, et ces choix, à eux seuls, finissent par créer un contexte nécessairement interprétatif. C'est le cas dans cette histoire populaire comme dans toutes les autres versions. Le fait de négliger la sévère Proclamation royale pour passer rapidement au conciliant Acte de Québec impose en lui-même une lecture de l'histoire qui, sans relever de la fraude intellectuelle, n'en demeure pas moins éminemment contestable.

    Les querelles qui ont opposé l'école de Montréal à l'école de Laval au sujet de cette époque trouble de notre histoire montrent bien que les seuls faits ne suffisent pas à établir une vérité définitive. Mario Cardinal devrait le reconnaître au lieu de se draper dans le manteau de l'objectivité journalistique. Loin de discréditer son projet, cette reconnaissance contribuerait à l'inscrire dans une réflexion et un débat plus sains.

    De son côté, Christian Dufour devrait reconnaître que son interprétation des suites de la Conquéte, aussi légitime et valable soit-elle, ne saurait s'imposer comme le fin mot de l'histoire en prétendant répondre de toute la complexité du réel historique. En d'autres termes, on pourrait dire que Cardinal a tort de nier le potentiel interprétatif inhérent à la démarche historique, même factuelle, et que Dufour a tort de confondre son interprétation avec le tout du réel.

    Tout travail historique met en jeu une dialectique faits-interprétations extrêmement complexe qui explique, pour reprendre la formule de Ronald Rudin, «la nature polémique de l'historiographie». Accepter cette contrainte, qui est aussi un passionnant défi c'est reconnaître le caractère inéluctable des conflits d'interprétation et, par conséquent, le fait que l'argumentation, inhérente au champ historiographique, ne saurait se limiter à des slogans et à des jugements péremptoires.

    Oeuvre remarquable à plusieurs égards, Le Canada: une histoire populaire n'est certainement pas sans défauts. Son existence même, par exemple, se veut une démonstration de la possibilité et de la pertinence d'écrire une histoire canadienne unifice, un contestable défi qu'elle ne relève que de façon très relative. Contrairement, toutefois, à ce que ses contempteurs, qui souvent ne l'ont ni vue ni lue, ont répandu à son sujet, elle n'a pas grand-chose à voir avec un document bassement et strictement propagandiste sans qualités.


    L'histoire à toutes les sauces

    Michèle Ouimet
    La Presse
    Le vendredi 30 novembre 2001


    Éditorial - Les méchants d'un bord et les bons de l'autre. Des Canadiens anglais cruels, haineux et sans scrupule et des Québécois francophones opprimés, exploités et incompris. Un portrait noir et blanc, brutal et sans nuance. On peut résumer ainsi le pavé du journaliste Normand Lester, Le Livre noir du Canada anglais, qui lui a valu d'être suspendu avec solde par son employeur, Radio-Canada.

    Pour appuyer sa thèse, Lester fait appel à tout ce qu'il y a de plus francophobe au Canada. Il cite de longs extraits de la journaliste Diane Francis, Bill Johnson, Mordecai Richler. Et il complète le tout avec des phrases de son cru qui ne font pas dans la dentelle mais plutôt dans le gros sabot. «Nourris pendant des années par les médias et les leaders d'opinion anglophones, écrit-il, les préjugés haineux envers les Québécois sont maintenant intériorisés et font partie du bagage culturel de la majorité canadienne-anglaise.»

    La majorité canadienne-anglaise. Rien de moins. Comme si le Canada se résumait aux élucubrations racistes de Diane Francis et autres columnists en mal de copie. Comme si le Québec n'avait pas ses propres Diane Francis.

    À l'autre bout du spectre, il y a les Minutes du patrimoine. Le livre de Lester se veut d'ailleurs une réponse à cette vision javellisée de l'histoire qui nous offre des capsules dégoulinantes de complaisance. Là encore, on prend des faits et on les interprète. Lester chausse des lunettes noires, les Minutes du patrimoine, elles, portent des lunettes rose bonbon.

    Au milieu, se trouve la série Le Canada, une histoire populaire, diffusée à Radio-Canada. Cette superproduction de 25 millions tente de raconter une seule et même histoire pour tous les Canadiens. Mission impossible qui a fait sombrer les émissions dans un ennui mortel.

    Au Québec, la série est vue comme une tentative de forger une identité nationale d'un océan à l'autre. Le rédacteur en chef, Mario Cardinal, défend son bébé bec et ongles. Pour lui, le contenu repose sur une recherche objective et les faits sont rigoureusement exacts. Bref, l'histoire n'est pas utilisée comme une arme.

    Comment explique-t-il alors qu'en plus des 30 heures de diffusion, Radio-Canada offre aux enseignants du primaire, du secondaire et du cégep des guides pédagogiques très détaillés... et gratuits. Mais de quoi se mêle Radio-Canada? N'importe qui ne peut pas se mettre à écrire un programme qu'il essaie ensuite de refiler aux écoles. L'éducation est de compétence provinciale et les programmes sont conçus par des spécialistes.

    Il existe au Canada un lobby qui essaie de vendre l'idée d'un programme national uniforme d'histoire. Ce lobby est alimenté, entre autres, par le Dominion Institute. Cet organisme très feuille d'érable a publié, à la mi-octobre, un sondage qui, oh! surprise, montre que la vaste majorité des Canadiens souhaitent que tous les élèves reçoivent la même formation en histoire.

    Le Dominion Institute pousse plus loin son idée en affirmant que le gouvernement fédéral doit jouer un rôle important dans la mise sur pied des standards nationaux. Une idée aberrante. Tant qu'à y être, pourquoi ne pas nommer Sheila Copps responsable du programme. L'histoire est une science, pas un fourre-tout idéologique.

    Les Canadiens anglais et les Québécois francophones n'ont pas la même vision de l'histoire. Pour les uns, la Conquête de 1760 est une victoire, pour les autres une défaite. Ces différences sont normales.

    L'histoire navigue entre plusieurs écueils. La tentation est grande de prendre les faits et de les arranger pour qu'ils servent une cause. Le Canada n'est pas le seul à avoir du fil à retordre avec son histoire. En Allemagne et au Japon, par exemple, la question de la Deuxième Guerre mondiale est délicate.

    Bref, on peut faire dire n'importe quoi à l'histoire. Les pamphlets, les séries télévisées et même les capsules publicitaires amènent des visions différentes et alimentent un débat qui est loin d'être stérile. Mais entre les quatre murs d'une classe, les vendeurs du temple n'ont pas leur place.


    Quand l'idéologie s'empare du journalisme

    Mario Cardinal
    L'auteur est rédacteur en chef de la série Le Canada, une histoire populaire.

    LaPresse
    Le lundi 10 décembre 2001


    OPINION - Dans son éditorial du vendredi 30 novembre, intitulé L'histoire à toutes les sauces, Michèle Ouimet s'est déchaînée contre la série Le Canada, une histoire populaire parce que, écrit-elle, «Radio-Canada offre aux enseignants du primaire, du secondaire et du cégep des guides pédagogiques très détaillés... et gratuits».

    Elle fait à la série l'honneur de lui consacrer la moitié de son éditorial sur la base de ce postulat, qui lui permet par la suite d'échafauder toute une théorie de la conspiration, sorte de fourre-tout où s'entremêlent le Dominion Institute, la juridiction québécoise en matière d'éducation, la responsabilité des programmes d'enseignement, Sheila Copps... et quoi encore. Enfin, elle me somme d'expliquer les raisons de cette gratuité.

    Comment le pourrais-je ? Il n'y a rien à expliquer car son postulat est faux. Le guide pédagogique, issu de la série télévisée, n'est pas gratuit, pas plus qu'il n'est subventionné par quelque succursale fédéralisante ou patrimoniale que ce soit. Sa conception et sa production ont coûté plusieurs dizaines de milliers de dollars et l'objectif à atteindre, c'est l'autofinancement. L'idée de produire un guide pédagogique vient tout simplement d'une demande du milieu de l'enseignement mais surtout de la volonté de faire bénéficier le plus grand nombre possible de personnes, principalement les enseignants et les étudiants, d'un investissement de plusieurs millions de dollars dans une série de télévision de 32 heures. En simplifiant leurs recherches dans une succession de plus de 200 tableaux historiques remplis de personnages, d'une durée de sept à huit minutes.

    Il y a deux guides et chacun coûte 80 dollars. Mais, comme tous les guides, ils sont à peu près inutiles s'ils ne sont pas accompagnés des émissions de la série auxquelles ils renvoient. Sans elles, ils sont comme une table des matières un peu détaillée qu'on remettrait à des étudiants... sans leur donner accès au livre. Par conséquent, l'enseignant (l'institution ou la commission scolaire) qui veut se servir du guide à des fins pédagogiques doit acheter la vidéo-cassette de chaque émission. Oublions les réductions de prix toujours possibles dans les cas d'achat en masse. L'enseignant qui achèterait l'ensemble de la série devrait débourser 2,236 $ en plus des 160 $ pour les deux guides. En outre, comme le guide fait aussi référence au livre en deux volumes qui accompagne la série, l'enseignant devrait aussi acheter les volumes qui valent, chacun, une quarantaine de dollars. Gratuité, dit Mme Ouimet ?

    «N'importe qui ne peut pas se mettre à écrire un programme (pédagogique)...» écrit-elle encore. Faudra-il maintenant expliquer ce qu'est un guide ? Le nôtre - comme la plupart des guides - n'est rien de plus qu'un outil qui vient faciliter l'accès à la série télévisée. L'ensemble s'ajoute aux nombreux ouvrages qu'un enseignant doit compter dans son arsenal pour faciliter la compréhension de l'histoire à ses étudiants. Il se veut un complément audio-visuel aux nombreux livres d'histoire du Canada qui se trouvent dans les bibliothèques des écoles. J'ose espérer qu'à La Presse, on n'est pas opposé à ce que des étudiants du secondaire et du cégep aient accès à la bibliothèque la plus diversifiée qui soit, où l'Épopée en Amérique, de Carle-Lacoursière, Le Canada, une histoire populaire et, pourquoi pas, le 15 février 1839 de Falardeau pourraient côtoyer les Trudel, Vaugeois, Robert, Provencher, Wallot, Hamelin, Linteau, Durocher et autres historiens ?

    À défaut de n'avoir pu expliquer une gratuité qui n'existe pas, j'espère que ces quelques éléments d'information vont dissiper, dans l'esprit de vos lecteurs, l'impression que les journalistes qui ont conçu et réalisé Le Canada, une histoire populaire se sont fait les complices d'un gigantesque complot pour enfoncer dans le crâne des étudiants québécois la conviction que tout le monde est sorti gagnant des Plaines d'Abraham.

    Puis-je, à mon tour, demander quelques explications sur les points suivants: comment est-il possible d'écrire, dans un éditorial de votre journal, les faussetés qui ont nourri la charge de Mme Ouimet, sans qu'il y ait eu le moindre coup de fil, la moindre vérification auprès des personnes qu'elle a choisi d'éclabousser ? Et comment peut-on écrire qu'«au Québec, la série (Le Canada, une histoire populaire) est vue comme une tentative de forger une identité nationale d'un océan à l'autre», sans indiquer sources, sondages, analyses, documentation à l'appui ? Le droit de porter un jugement en éditorial ne dispense pas, que je sache, de l'obligation de vérifier les faits sur lesquels il s'appuie.

    Je donne raison à Mme Ouimet sur un point: on peut faire dire n'importe quoi à l'histoire. Mais me donnera-t-on raison si je dis qu'on peut écrire n'importe quoi sur ce qui se fait en histoire ? Et c'est là, à mon sens, que se situe vraiment le fourre-tout idéologique dont parle Mme Ouimet et contre lequel il faut à tout prix se battre «bec et ongles».

    Directement du site Web de Radio-Canada

    Monsieur Cardinal,

    J'ai pris mon information sur le site Web de Radio-Canada. On y lit, et je cite, que «les enseignants ont accès gratuitement à neuf plans de leçons pour chacun des épisodes 1 à 10, ainsi que de l'information contextuelle pour chacun des 28 plans de leçons du guide de l'enseignant. Vous pouvez télécharger les documents de cette section sans frais».

    Michèle Ouimet