Un Bulletin qui aiguillonneLouis CornellierLeDevoir 2.9.01 BULLETIN D'HISTOIRE POLITIQUE «LES ANNÉES 1930 AU QUÉBEC» Vol.9, n° 2 Ed. Comeau & Nadeau Montréal, printemps 2001, 208 pages Au Bulletin d'histoire politique dirigé par l'énergique historien Robert Comeau, la recherche historique pépère n'a pas sa place. Lieu de réflexion animé qui ne craint pas de se transformer, à l'occasion, en tribune polémique, cette revue haut de gamme permet aux intéressés de se maintenir à la fine pointe des travaux universitaires en histoire politique réalisés au Québec et de pouvoir enprendre connaissance dans une forme vulgarisée et synthétisée de consultation très agréable. Rigoureux mais sans lourdeur, éduisants mais sans complaisance, la plupart des textes qu'on y publie brillent par leur originalité et leur pertinence. Ainsi, dans l'excellent numéro du printemps 2001 (encore en librairie) titré «Les années 1930 au Québec», cette période critique de notre histoire est abordée à partir d'un angle relativement inédit à même de susciter la curiosité. Dans les années 1930, la crise frappe. Ses effets sociaux, économiques et politiques très concrets ont été bien démontrés ailleurs et c'est la raison pour laquelle Jean-Marie Fecteau et Chantale Quesney, les directeurs de ce dossier thématique, ont choisi une autre perspective, celle d'étudier les horizons d'attente nés dans la tourmente, «l'univers des aspirations, des gageures sur l'avenir, des espoirs d'un monde meilleur qui tissent comme la structure virtuelle du possible et du souhaité». Leur pari: démontrer «que ces visions nous informent autant sur le Québec d'alors que les multiples analyses du réel dont il a fait l'objet». Signé Louise Bienvenue, le premier texte du dossier, qui traite du processus d'autonomisation de la jeunesse québécoise au cours des années de crise, illustre bien l'approche dynamique privilégiée par le Bulletin. Les vaches maigres de cette triste époque, remarque l'analyste, ont trouvé leur contrepartie dans un profond désir d'utopie, «ce ressort trop oublié aujourd'hui du changement social». Et ce sont des jeunes qui, en réaction à une classe dirigeante frappée de discrédit, ont sonné le réveil. Mené principalement par les mouvements d'Action catholique jeunesse (JOC, JEC, JIC, JAC), ce ralliement à la lutte sociale, contre une action politique jugée stérile, a bien sûr entraîné des actions concrètes (aide aux chômeurs, loisirs, éducation populaire), mais, surtout, il a marqué «l'irruption de la jeunesse sur la scène publique». Ne peut-on voir là des similitudes avec la situation actuelle? Bienvenue le suggère en conclusion et exprime sa perplexité devant un militantisme jeune qui souhaite investir le social tout en refusant la politique. L'histoire, ici, et c'est là sa force, se pratique dans le vif du sujet. Plus radicaux, les militants communistes du Québec, membres du Parti communiste canadien, agissent en fonction d'horizons d'attente encore plus ambitieux. Inspirés par le congrès de 1927 de l'Internationale communiste dont la stratégie «vise à opposer à la bourgeoisie un front unique de toute la classe ouvriére», ils doivent affronter tant un clergé hostile qu'un mouvement syndical qui les craint. Les fragiles organisations qu'ils mettront sur pied et le discours plus conciliant qu'ils tiendront à partir de 1935 dans le cadre du front antifasciste ne suffiront jamais à consolider leur inscription dans la trame sociale québécoise. L'historien Bernard Dansereau, à qui l'on doit cette analyse, conclut en résumant le discours dominant de l'époque: «L'anticommunisme symbolise le militant communiste par l'image de l'homme au couteau entre les dents qu'il convient de rejeter totalement et définitivement » À droite, les utopistes s'activent aussi rondement. De 1936 à 1939, dans les pages de l'hebdomadaire fasciste La Nation, ils mènent avec virulence le combat en faveur d'un Etat québécois de type mussolinien. Julien Fabre, qui rappelle leur fascination pour la jeunesse et leur anticommunisme primaire, traite de leur relation avec un Lionel Groulx, sur ses gardes face à un tel radicalisme, en qui ils voyaient l'incarnation de l'homme providentiel. Ce «nationalisme blessé» du groupe La Nation qui «panse ses plaies dans le fascisme» n'aura pas eu, lui non plus, une postérité rayonnante. Tant mieux. La solution maternaliste de la Fédération nationale Saint-Jean-Baptiste pouvait-elle espérer un meilleur sort? Présenté avec beaucoup de nuances par Karine Hébert, ce mouvement original, tiraillé entre le progresssme et le conservatsme, présumait que «la maternité potentielle des femmes, garante de leur moralité et de leur désintéressement matériel, établissait ainsi ces dernières comme les régénératrices sociales par excellence ou encore les défenderesses de la paix mondiale». Faut-il parler de féminisme primitif ou de catholicisme social stratégique? L'historienne, en tout cas, honore sa fonction en faisant découvrir un discours idéologique méconnu.
Tout cela, on en conviendra, fait déjà beaucoup pour une seule publication, mais ce n'est pas tout. A chaque numéro, en plus de son dossier thématique, le Bulletin d'histoire politique offre une foule de chroniques. Cette fois-ci, par exemple, on peut lire une très instructive «Chronique d'histoire politique des États-Unis» signée Christian Desroches et Jean-François Morel qui traite de la droite politique et religieuse au pays de l'Oncle Sam, des recensions d'ouvrages récents et une rubrique «Débat» particulièrement enlevée. A lire le texte carré de Gérard Bouchard qui dénonce «le tribunal acrimonieux de Serge Cantin», on comprend que le torchon n'a pas fini de brûler entre les deux hommes. Seules les petites natures s'en plaindront.
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