Un Québec juste pour rire ? L'humour est mal en point au Québec parce que détourné de sa fonction historique, celle d'écorcher les puissants.
Claude G. Charron
dans LeDevoir 31.3.2002 (version intégrale)
À mesure que nous nous enfonçons dans un Québec juste pour rire, un Québec dont certains reçoivent grande rémunération et haute distinction à nier l'existence, où sont passés nos satiristes d'antan, les Cyniques, Rock et belles oreilles et autres Fridolin? On a tendance à penser que la culture du rire se porte bien au Québec puisque nous avons un Festival Juste Pour Rire, un Musée Juste Pour Rire, une École de l'Humour et que les humoristes, nombreux, font salle comble. Erreur. L'humour est mal en point au Québec parce que détourné de sa fonction historique, celle d'écorcher les puissants.
Du fou du roi à Voltaire
Au Moyen âge, les fous du roi servaient à amuser le puissant, mais se gardaient bien de ne pas trop s'en payer la tête. Le fou, tout fou qu'il fût, tenait quand même à garder la sienne bien vissée sur ses épaules. Le fou: un agent social quand même utile parce que servant à ridiculiser les innombrables raseurs qui, en tout temps, s'accrochent aux basques des princes.
Ayant vécu la Fronde en début de règne, Louis XIV a vite compris le principe en rassemblant à Versailles ses potentiels opposants afin de les "divertir", les ridiculisant au besoin grâce à un certain Jean-Baptiste Poquelin. Mais, si Le Bourgeois gentilhomme, Tartuffe et Les femmes savantes pouvaient choquer, Molière sut tracer la ligne entre le permis et le défendu, se protégeant ainsi des foudres de son protecteur. Ce que Voltaire ne voulut point, un choix qui lui valut bastonnades, censure, exil. Les choses ont bien changé depuis. Par la faute à Voltaire, par la faute à Rousseau comme le criait Gavroche sur les barricades, tout citoyen - du moins dans nos régimes démocratiques - devrait sans risque avoir la possibilité de monter sur les tréteaux afin de se payer la tête des puissants. Qu'en est-il en Terre Québec de cette liberté durement acquise?
Des Fridolinades à Un gars, une fille
Gratien Gélinas s'est fait le pionnier d'une satire politique, cinglante à l'occasion, mais qui n'avait pas la prétention d'ébranler le conservatisme dans lequel le Québec semblait à tout jamais baigné. D'autant plus que, malgré les salles combles, les fridolinades ne pouvaient atteindre la masse critique de citoyens nécessaire pour lézarder tout un régime, une situation qui devait être chamboulée avec l'arrivée de la télévision. Les fous du roi qu'ont été les Normand, Sol, Deschamps, père Gédéon et autres Cyniques ne pouvaient que déplaire aux tenants de la société traditionnelle. Tout autant que Lévesque et son Point de Mire, Clémence et les autres ont largement contribué à ce qu'une véritable révolution éclate au Québec. Et qu'elle soit tranquille.
Tranquille, parce qu'humoristes et scénaristes ne se servaient que rarement du nouveau média pour ironiser sur les errements du Prince qui, on ne le sait que trop, est situé non pas à Québec mais bien à Ottawa. Rarement ne veut pas dire jamais car ce serait oublier le Bye-Bye 70 et l'inoubliable performance d'un Olivier Guimond dans la peau d'un private chargé de protéger un Westmountais contre d'éventuels felquistes. Faut-il se surprendre si le "Finies les folies" de Trudeau ne visait pas uniquement les seuls journalistes de Radio-Canada, mais tout autant le scénariste qui, alors que le Québec vivait sous la loi des mesures de guerre, s'était permis d'être aussi irrévérencieux envers une aussi noble institution que l'armée canadienne ?
L'autocensure devenant de mise, il n'en fallait pas plus pour que, d'année en année, les Bye-Bye deviennent moins décapants en substituant à la satire politique un humour qui ne s'en tenait qu'à blaguer sur les petits travers de nos artistes. Ont fait le reste, les critiques quant au manque de contenu de l'émission de fin d'année. Radio-Canada a pu alors - sans coup férir - la retirer de l'horaire et la remplacer par une Fureur sans danger pour le Prince.
Nous en sommes maintenant rendus à une situation où, sauf pour un Infoman dont les "enquêtes" n'ont jusqu'ici pas trop embêté Bytown, l'humour politique semble complètement absent de notre télévision alors qu'il est quotidien à la CBC. L'humour de nos chaînes n'est quant à lui que pur divertissement comme celui du grand blond avec un show pas si sournois que ça. Ou celui de l'imbuvable Phylactère Cola de notre télé éducative! Et si on doit se réjouir qu'en raison de la qualité des textes, la série Un gars une fille ait été achetée par de nombreuses télévisions étrangères, on se doit de déplorer que les talents de Guy A. Lepage ne servent que très rarement à se payer la tête des politiciens. Comme aux beaux jours de Rock et belles oreilles.
Un mal qui se répand
On pourrait comprendre que, pour garder les bonnes grâces de madame Copps, les diffuseurs aient tout intérêt à ne pas trop railler les Chrétien et Dion, pourtant de si bonnes cibles. Mais la carence n'est pas qu'à la télé. Elle a atteint nos scènes qui pourtant sont envahies par une flopée d'humoristes faisant rire sur tout sauf sur les travers des puissants de ce monde. La raison en est que l'humour est devenu une industrie largement subventionnée. Et commanditée. Or, comment vilipender les politiques, des êtres si utiles pour que le Musée Juste Pour Rire ne meurt à bout de souffle? Et blaguer sur l'AMI quand on a Bell comme ami?
Un espoir: les Zapartistes
En réaction contre cet humour institutionnalisé ne tenant plus à faire des vagues, un groupe de jeunes comédiens se permettent dans un petit café du Plateau de railler tous les George Doublevé et Stéphane Dion de la terre. Le régime (ou le public) leur permettra-t-il un jour de monter sur une plus grande scène? Ou mieux: de produire leurs irrévérencieux numéros à la télé? Parce que nous rejetons ce Québec juste pour rire qu'à coups de propagande démesurée et d'achat systématique des consciences on est en train de nous concocter, nous souhaitons ardemment que Zapartistes et humoristes de même veine passent enfin la rampe et, comme dans les années soixante, ouvrent ainsi la voie au changement.
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Claude G. Charron
Lachine, le 28 mars 2002

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