La politique dans une société humoristique
Philippe Bernier Arcand
dans LeDevoir 13.7.01
Nous vivons dans une société humoristique. Comme le
remarque Lipovetsky dans L'Ère du vide, l'humour est l'une des
caractéristiques de la postmodernité. L'humour est devenu omniprésent. Nous
n'avons qu'à penser à la radio, à la publicité, à la télévision et au cinéma,
pour ne nommer que ceux-là.
Aujourd'hui, même les publications les plus sérieuses laissent tomber le ton
universitaire pour un style plus tonique, fait de clins d'oeil et de jeux de mots.
Non pas que l'humour soit uniquement de notre époque; il est plutôt, dans la
société postmoderne, devenu un impératif social généralisé. Tout ce qui est
sérieux ne peut plus être tout simplement sérieux, il faut utiliser l'humour pour
abolir la lourdeur et la gravité ou ne serait-ce que pour assouplir les
structures rigides et contraignantes du message.
Le fou n'est plus dans la cour du roi
Curieusement, l'humour avait un rôle politique important qui semble s'être
estompé. Le comique s'est toujours opposé aux normes sérieuses, au sacré, à
l'État. Au Moyen ge, le monde du rire s'édifiait à partir de rabaissements
grotesques de rites et de symboles religieux, de parodies de cultes officiels,
de couronnement et détrônement de bouffons.
L'humour occupe une place importante dans une démocratie puisqu'il permet
de se dégager des conventions et d'affirmer avec légèreté sa liberté d'esprit;
simultanément, il empêche l'ego de se prendre au sérieux.
Le comique et l'humour au Québec, à une époque pas si lointaine, ont
véhiculé un message politique et social. Pensons notamment au sketch de
Gilles Richer avec Olivier Guimond et Denis Drouin sur la Crise d'octobre lors du
Bye Bye de 1970, voire au monologue d'Yvon Deschamps intitulé Les unions,
qu'ossa donne?. Au début des années 50, l'émission radiophonique Carte
blanche, diffusée sur les ondes de Radio-Canada, proposait des textes
susceptibles de faire la critique de la société. Les auteurs se permettaient de
différer d'idéologie avec le régime, de parodier les hommes publics, d'ironiser
sur les idées reçus et de dénoncer les illusions sur les valeurs du système.
Pourtant, aujourd'hui, l'humour est devenu moins satirique et fait place à un
humour plus ludique, basé sur des loufoqueries gratuites et sans prétention.
Les humoristes, comme toute l'industrie de l'humour, semblent avoir troqué le
style pamphlétaire pour un style plus décontracté et inoffensif, sans négation
ni message. L'humour satirique, comme celui des Cyniques ou du magazine
Croc, a disparu au profit d'un humour plus adolescent, positif et désinvolte.
L'humour n'a plus de victimes, ne critique pas, s'évertue seulement à
prodiguer une atmosphère de bonne humeur et de gaieté.
Aux États-Unis, lorsqu'on fait des blagues politiques, c'est généralement en
ridiculisant la personnalité du politicien (le comportement sexuel du président
Clinton, la consommation de cocaïne du président George W. Bush, l'ensemble
de l'oeuvre de Dan Quayle). De même qu'au Québec l'humour politique,
quoique fort rare, a tendance à se limiter aux blagues sur la chevelure frisée,
la jambe de bois et la bouche de nos politiciens.
Le fou porte maintenant la couronne
En fait, l'humour n'a pas quitté le politique: il occupe une place différente. En
1980, Coluche est candidat à l'élection présidentielle en France. En Italie, la
Cicciolina, anciennement star du cinéma porno, est devenue députée du
Parlement italien. Plus récemment, au Québec, Jean-René Dufort a voulu se
présenter à la course à la chefferie du Parti libéral. Au fond, personne ne se
scandalise du fait que des humoristes entrent sur la scène politique puisque
celle-ci est déjà transformée en spectacle burlesque.
Les politiciens se prêtent volontiers à l'humour en se présentant à des
talk-shows ou à des émissions comme La fin du monde est à sept heures au
Québec ou This Hour Has 22 Minutes au Canada. Le politicien est devenu
humoriste, ce qui lui permet de séduire son électorat en se présentant comme
un dirigeant à «échelle humaine». L'humour est devenu une arme qu'utilise le
politicien pour courtiser ses électeurs. Pas étonnant que Sheila Copps ait
naguère accepté de personnifier Robocop à l'émission Taquinons la planète.
Souvenons-nous que le maire Jean Drapeau avait remplacé Jean-Guy Moreau
au Festival Juste pour rire et que Jean Doré, en campagne électorale
municipale, s'était fait couper la moustache, en direct, lors de l'émission La fin
du monde est à sept heures. Plus récemment, lors de la dernière campagne
électorale fédérale, tous les candidats ont chanté sur l'air de Raise A Little
Hell à l'émission de la CBC, This Hour Has 22 Minutes.
L'humour politique d'aujourd'hui apparaît comme une attitude révélant une
sorte de sympathie, de complicité, avec le politicien. On rit avec lui et non de
lui. Les langues sales n'existent plus; elles ont passé au lavage et on a ajouté
du Fleecy afin de les adoucir.
Philippe Bernier Arcand est étudiant à l'École des hautes études en sciences
de l'information et de la communication (CELSA), rattachée à l'Université de
Paris-Sorbonne.

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