Perspectives pour le
Québec nouveau

Louis Cornellier
LeDevoir 6.10.01

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LE QUÉBEC, QUEL QUÉBEC?
DIALOGUES AVEC CHARLES TAYLOR, CLAUDE RYAN ET QUELQUES AUTRES SUR LE LIBÉRALISME ET LE NATIONALISME QUÉBÉCOIS
Marc Brière
Éditions Stanké Montréal, 2001, 328 pages

LA REVANCHE DES PETITES NATIONS
LE QUÉBEC, L'ÉCOSSE ET LA CATALOGNE FACE À LA MONDIALISATION
Stéphane Paquin
Editions VLB Montréal, 2001, 224 pages


II faut beaucoup de patience pour traverser ce fastidieux Le Québec, quel Québec? de Marc Brière, un ouvrage qui exprime en plus de 300 pages ce qui en aurait tout au plus nécessité une centaine. Présentées comme des «dialogues» avec quelques penseurs sur la question du Québec, les gloses de Marc Brière lui-même, en fait, n'occupent à peu près qu'un tiers de tout l'espace, le reste étant constitué d'interminables citations qui n'apportent pas grand-chose de neuf au débat.

Brière présente généreusement la pensée de Charles Taylor, qui cherche, écrit-il, à «réconcilier le libéralisme fondé sur l'égalité des citoyens et le besoin de reconnaissanoe de la spécificité des divers groupes minoritaires existant dans une société démocratique» et se désole de l'accueil plus que froid que l'on réserve à cette réflexion d'envergure dans le reste du Canada.

Ensuite, il cite presque au complet l'analyse faite par Claude Ryan de l'avis de la Cour suprême sur le droit de sécession et explique pourquoi il ne la partage pas. Ebloui par «la courageuse lucidité de notre Cour suprême sur cette question», tout à fait d'accord avec le projet de loi C-20 «sur la clarté» Brière commente cet épisode en juriste satisfait et suggère sa propre version de la clarté: «A mon humble avis, le Québec devrait s'imposer sinon une majorité des deux tiers ou de 60%, au moins le seuil minimal de la majorité absolue» C'est ce qu'il appelle le «seuil de la sagesse politique» Une question: si on place la barre à 60 % et qu'on obtient 59,5 % des voix en faveur du OUI, on fait quoi?

Fourre-tout plutôt assommant de commentaires à propos des thèses d'une foule de penseurs engagés dans ce débat (Seymour, Kymlicka, Laforest, Bouchard et à peu près tous les autres), la troisième partie intitulée «Jam session» porte bien son nom tant elle sent l'improvisation.

Au fond, la thèse principale de Marc Brière, ex-militant libéral devenu souverainiste avant d'être nommé juge en 1975, se résume à peu de chose: la nation québécoise n'existe pas encore (les autochtones et les Anglo-Québécois ne s'y rallient toujours pas) et reste donc à construire. Pour mener à bien ce «Quebec nation building» (ce sont ses mots), une urgence s'impose: «À mon avis, la meilleure façon d'atteindre cet objectif "national", c'est de convier la nation à adopter une nouvelle constitution pour le Québec, actuel et futur.» Cette constitution «préciserait la place des autochtones et des anglophones dans la collectivité québécoise». Point de départ (c'est le titre de son précédent essai) essentiel aux discussions constructives sur I'avenir du Québec, cette étape doit donc précéder la reprise éventuelle du débat sur la nécessité de l'indépendance.

Fragile (le préfacier Jacques-Yvan Morin le souligne), cette thèse reste néanmoins défendable, mais Marc Brière la noie ici dans un déprirnant fatras qui pousse la naïveté jusqu'à percevoir dans la création de l'Alliance canadienne une chance pour le Québec.

La mondialisation, c'est bon?

Essai politique plutôt scolaire, La Revanche des petites nations, de Stéphane Paquin, laisse lui aussi le lecteur sur sa faim. La thèse qu'il développe n'est pourtant pas inintéressante: «la mondialisation, en diminuant les avantages de l'intégration et les obstacles à l'indépendance, favorise la désintégration». Toutefois, parce qu'elle laisse impensée, pour l'essentiel, la valeur de l'évolution qu'elle annonce, elle parvient mal à imposer son optimisme plus ou moins latent.

Que la mondialisation, ce phénomène massif de libéralisation des échanges, surtout économiques et financiers, rendu possible par l'explosion des nouvelles technologies et des moyens de transport, favorise «la revanche des petites nations» et leur permette d'accéder enfin à l'indépendance, cela se peut et Paquin, à cet égard, tient des propos fort pertinents.

Il est vrai, en effet, que la nouvelle donne brise les vieux carcans qui bloquaient l'avenir politique «de mouvements nationalistes subnationaux» portés par des sociétés aussi modernes et développées que la Catalogne, l'Ecosse et le Québec. L'intégration économique transnationale, «d'atomisation de la société civile provoquée par les forces du marché» et la mise en déroute de l'Etat-providence provoquent, selon le politologue, «un double mouvement: les avantages d'être dans un État multinational diminuent substantiellement alors que les obstacles qui rendent difficile ou impossible l'indépendance s'estompent progressivement». Jacques Parizeau et Bernard Landry ne disent pas autre chose. Mais cela est-il pour autant juste et bon?

Stéphane Paquin semble le croire, mais son raisonnement a des allures de paradoxe. Si le déclin de l'Etat-providence, causé par la mondialisation, a entraîné, de la part des Ecossais et des Québécois, un rejet de plus en plus irréversiblede la Grande-Bretagne et du Canada qui incarnaient jadis ce modèle de justice sociale, on comprend mal, alors, ce que ces mêmes Ecossais et Québécois gagnent à participer d'une logique qui a terrassé un de leurs chevaux de bataille.

La mondialisation, qui détruit l'État-providence en imposant l'hégémonie du marché, serait donc positive parce qu'elle permet, ce faisant ou par ailleurs, l'accession à l'indépendance de petites nations pourtant attachées à l'Etat-providence? Inspirés par des idéaux de gauche, les «mouvements nationalistes subnationaux» trouveraient donc leur aboutissement grâce au virage à droite du monde?

Est-ce là une fatalité dont il faudrait se réjouir et faire contre mauvaise fortune... bonne fortune? Une vieille question s'imposerait alors avec plus d'urgence que jamais: l'indépendance, pour quoi faire? Pour participer en toute autonomie à une logique d'épicier qui nie l'un de nos principaux idéaux de départ? Est-ce à cette aventure que Stéphane Paquin, à la suite des leaders péquistes, nous invite? Les indépendantistes progressistes ont, en tout cas, le droit d'être inquiets.

Les considérations politiques et historiques que développe La Revanche des petites nations au sujet de la genèse de l'Etat-nation, de la mondialisation et des cas catalan, écossais et québécois apparaissent plutôt justes et nuancées. La thèse qu'il défend -- doit-on la recevoir comme l'analyse d'une fatalité ou un guide stratégique militant? -- ressemble trop à une fuite en avant pour emporter l'adhésion des nationalistes attachés à la justice sociale.