Réaction à la critique de Louis Cornellier

La revanche des petites nations ?

Stéphane Paquin
Maître de conférences en relations internationales à l’Institut d’études politiques de Paris
Visiting lecturer à l’Université Northwestern de Chicago

Vigile, 6.10.01

<<<


Louis Cornellier a émis quelques réserves sur mon dernier livre, La revanche des petites nations, dans son compte rendu paru le six octobre. M. Cornellier affirme que je me réjouis de la fin de l’État-providence car ce phénomène favoriserait l’indépendance des petites nations comme le Québec, la Catalogne et l’Écosse. Mon propos est cependant tout autre car la revanche est ailleurs. Avec ce livre, je cherche plutôt à contredire les théories dominantes en relations internationales et en politique comparée.

Traditionnellement, les représentations classiques des relations internationales et de la politique comparée n’ont jamais fait la part belle aux petites nations comme le Québec, l’Écosse ou la Catalogne. Les différentes approches des relations internationales tenaient pour quantité négligeable ces acteurs. En politique comparée, certains auteurs comme Martin S. Lipset vont avancer que les nationalismes subnationaux étaient des mouvements de « révoltes contre la modernité ». Eric Hobsbawm soutenait, pour sa part, en 1990 que les mouvements nationalistes subnationaux sont victimes de leur esprit de clocher et sont fondamentalement traditionalistes. On suppose souvent que le nationalisme périphérique ou subnational est fondamentalement mauvais, qu’il est un obstacle à la modernité. Pourtant le nationalisme est un objet sociologique beaucoup complexe que ne le suggèrent ces auteurs.

La théorie dominante avance qu’avec la mondialisation, les petits ensembles culturels sont voués à disparaître. Sous les forces de la modernisation et, aujourd’hui, de la mondialisation, on ne voit pas comment de petits ensembles culturels arriveraient à se reproduire. Au pire, pensait-on, les petites nations allaient se dissoudre dans de plus vastes ensembles, au mieux, elles allaient se folkloriser inexorablement comme les Cajuns en Louisiane. L’histoire est cependant imprévisible et c’est le contraire qui s’est produit. Les petites nations reprennent l’avantage, elles prennent leur revanche sur l’Histoire. Loin d’être assimilées, leur culture s’exporte dans le monde, loin d’être sous-développées, leur société civile et leur pluralisme associatif sont très denses. Leur niveau de vie par habitant caracole au sommet. Leur population est très instruite et, en Catalogne et au Québec, souvent bilingue voire trilingue. Pour ne prendre que l’exemple du Québec, aujourd’hui, certains auteurs nous assurent que 94% des Québécois disent parler le français. La moitié de la population active est bilingue. À Montréal, ce chiffre grimpe à 64%. De plus, 16% de la population québécoise est polyglotte. Le renversement de tendance est surprenant. Au niveau de l’éducation, 40% des 25 à 64 ans ont fait des études post-secondaires ce qui représente un des meilleurs taux des pays de l’OCDE. Si on ne parle que des enfants de la Révolution tranquille, le Québec se hisse au sommet. Aujourd’hui, un Québec indépendant serait la quinzième puissance mondiale et est parmi les dix premières en ingénierie, en technologie de l’information, en multimédia, en biotechnologie et en hydroélectricité. Le Québec est la sixième puissance en ce qui concerne l’aéronautique. Dans l’économie canadienne, le Québec représente 50% des technologies de l’information, 50% de la production spatiale, 45% de l’industrie pharmaceutique, 40% des entreprises en biotechnologie, 38% des exportations canadiennes de haute technologie. En ce qui concerne les nouvelles technologies, il compte 3 400 entreprises dont une centaine de multinationales. Il est un des chefs de file dans la téléphonie cellulaire, de la transmission sans fil, de la fibre optique et du multimédia. De plus, selon la revue américaine Wired, Montréal est du nombre des meilleures villes high-tech du monde. Québec inc. devient Québec.com.

Depuis 1988, les exportations du Québec à destination des États-Unis ont fait un bond de 163% ce qui rend l’économie québécoise beaucoup moins intégrée dans l’économie canadienne. Les États-Unis, première puissance mondiale, sont le principal partenaire commercial du Québec. En 1996, le PNB du Québec était supérieur à celui du Danemark et de la Norvège et équivalait à celui de la Finlande et de la Nouvelle-Zélande réunis. Selon Jean-François Lisée, ancien conseiller de Jacques Parizeau et de Lucien Bouchard, le « grand bond des exportations fait en sorte que le Québec livre aujourd’hui hors de ses frontières près de 60% de ce qu’il produit, ce qui le place parmi les cinq économies industrielles les plus « mondialisées » qui soient. Pas mal pour une nation qui était appelée à disparaître...

Je crois que mon raisonnement n’indispose pas jusqu’ici pas M.Cornellier. C’est au sujet de l’État providence que M. Cornellier critique mon analyse. Il écrit : « La mondialisation, qui détruit l'État-providence en imposant l'hégémonie du marché, serait donc positive parce qu'elle permet, ce faisant ou par ailleurs, l'accession à l'indépendance de petites nations pourtant attachées à l'Etat-providence? Inspirés par des idéaux de gauche, les «mouvements nationalistes subnationaux» trouveraient donc leur aboutissement grâce au virage à droite du monde? »

Ce n’est pas exactement ce que j’ai dit et je suis très attaché aux idéaux de l’État-providence. Je ne fais que constater une tendance : la mondialisation implique une augmentation des coûts et un déclin des revenus de l’Etat. La mondialisation entraîne donc une diminution des dépenses sur l’Etat-providence. En conséquence, le volume de ressources que l’État central (donc canadien) peut redistribuer pour assurer la cohésion interne diminue. L’autonomie du gouvernement québécois se trouve augmentée du fait des problèmes financiers auxquels font face les gouvernements centraux et du déclin de leur capacité à contrôler les activités des provinces au moyen des paiements de transfert. A mesure que diminuent ces paiements, le gouvernement devrait théoriquement amoindrir les conditions qui s’y rattachent. Une conséquence importante de ces investissements publics était la solidification des liens nationaux grâce à la construction du concept de citoyen « universel ». La fin de cette époque implique que les citoyens, devenus individus, ont de moins en moins d’avantages matériels à faire partie d’un Etat-multinational. Les gouvernements centraux, en abaissant leurs dépenses sociales, diminuent significativement les avantages de l’intégration. Les Québécois en réaction se sont tournés vers l’État du Québec pour qu’il prenne le relais de l’État canadien mal adapté à la mondialisation.

Je crois à ce sujet que le relatif succès des souverainistes lors du référendum de 1995 tenait en partie à leur désir clairement exprimé de maintenir un État providence «contre ce vent de droite qui vient de l’Ouest ». Je partage complètement l’analyse du résultat référendaire qu’en a fait Édouard Cloutier. Il écrit : « Tant le Parti québécois et le Bloc ont fait porter la campagne référendaire sur la nécessité de maintenir au Québec un éventail de programmes sociaux significativement supérieurs à ceux annoncés par le gouvernement canadien via la réforme Axworthy ou à ceux nouvellement comprimés par les gouvernements provinciaux de l’Alberta et de l’Ontario. Par ailleurs, en contraste absolu avec 1980, tout ce que le Québec compte de progressiste, à savoir les syndicats, les mouvements de défense des démunis de toutes sortes, le mouvement des femmes, les divers regroupements religieux préoccupés par le sort des laissés-pour-compte, tout ce monde s’est mobilisé en faveur du OUI. C’est essentiellement parce que le OUI a revêtu une connotation sociale populaire très importante que le OUI a réussi à convaincre de voter des gens qui ne participent habituellement pas aux scrutins, assurant de la sorte une forte progression de son option. (...) En définitive, la souveraineté a vu croître ses appuis en bonne partie parce que les gens les plus mal pris dans la société étaient plus susceptibles de leur être favorables que la réorganisation à la canadienne des programmes sociaux » (p.185). Si on s’accorde avec l’analyse de Monsieur Cloutier, on doit alors tirer une conclusion évidente : la baisse de l’appui à l’option souverainiste depuis le référendum est fortement liée à la lutte presque obsessive du gouvernement du Parti québécois pour le déficit zéro. La population a eu l’impression, vraisemblablement fondée, que les souverainistes, Lucien Bouchard et Bernard Landry en tête, ne croyaient pas en leurs promesses. Sur ce point, je crois que nous sommes d’accord.