«« Normand Lester

Les sanglantes visées de Winnie The Pooh

René-Daniel Dubois
ICI - 15 novembre 2001

Fâché tout rouge contre les Minutes du patrimoine, Normand Lester vient de sortir son Livre noir du Canada anglais (Les Intouchables). En 300 pages, le «journaliste» de Radio-Canada a décidé de revisiter près de 2OO ans d'histoire. L'idée principale: prouver que «les maudits Anglais» se sont rendus coupables de «crimes, de violations des droits humains, de manifestations d'exclusion envers tous ceux qui n'avaient pas le bonheur d'être blancs, Anglo-Saxons et protestants». Défonçage de portes ouvertes ou réelle mise en perspective? ICI a demandé à RDD de commenter ladite diatribe.


Salut la gang,

Merci pour l'envoi. Je vous dis que vous les choisisseÈ, vous autres, vos cadeaux! Le livre noir du Canada anglais ? Rien de moins? Le prochain tome, ce sera quoi, Le protocole des sages de Moose Jaw ?

Je l'ai feuilleté, j'ai dû en lire un petit peu plus du tiers, au total. Ça me suffit amplement, merci beaucoup. Je n'ai jamais compris les gens qui se sentent obligés de manger leur steak au complet pour savoir s'il est faisandé ou non. Dans le cas qui nous occupe, le titre, la quatrième de couverture et n'importe quelles dix pages prises au hasard - l'équivalent livresque d'une petite bouchée - auraient amplement suffi.

Je n'ai aucune envie d'entrer dans le détail de la... euh... démonstration que tente le gentleman, un ouvrage de la taille d'une encyclopédie ne suffirait pas à en faire le tour. Contentons-nous de l'entreprise générale dont nous contemplons ici un fruit juteux. Vous en fereÈ bien ce que vous voudreÈ.

Exemple de la rigueur de la pensée de l'auteur: dans son chapitre consacré à démontrer que le Canada serait une immense entreprise calquée sur les Loges orangistes, Lester ne manque évidemment pas de dénoncer le fascisme des orangistes... d'Ulster. Attrapé comme ça, en plein vide cosmique, on hausse un sourcil et on fait «Ah bon?». Sauf. Sauf qu'il suffit de cinq secondes de réflexion pour comprendre qu'en l'occurrence, le jeu du petit pois caché sous le gobelet ne marche pas du tout: si un orangiste Canadian, c'est le contraire absolu d'un vrai bon Québécois francophone, et si c'est un fasciste, et si c'est lui qui dirige le Canada... comment se fait-il que c'est le reste du Canada qui voulait aller se battre contre les fascistes européens durant la Seconde Guerre mondiale, alors que les Canadiens français s'y opposaient en hurlant, en tapant du pied et en s'arrachant des touffes de cheveux? Hum? Comment se fait-il que le Canada dans son ensemble, au prorata de sa population, a fourni le deuxième plus fort contingent aux Brigades internationales, durant la Guerre civile espagnole, alors que les Canadiens français n'y étaient - bien évidemment- que pour une minuscule fraction - quelque chose comme 30 sur 1200, si mon souvenir est exact? VouleÈ-vous bien m'expliquer pourquoi un pays essentiellement orangeo-fasciste se serait acharné sur ses frères idéologiques, alors que les bons Québécois, eux, criaient de ce fait à l'oppression parce qu'ils ne voulaient même pas que le Canada fournisse d'armes aux Alliés et refusaient même aux représentants de la république espagnole le droit de récolter des fonds pour acheter des médicaments pour les civils bombardés par Franco?

Le fait qu'il y ait DES orangistes et DES fascistes dans une société, c'est une chose. Qu'elle soit dirigée exclusivement PAR les orangistes, ou PAR les fascistes, c'en est une tout autre. La question n'est pas de savoir s'il y en avait au Canada, des orangistes et des fascistes; la réponse est oui. Et personne de sérieux ne le nie (il suffit de lire la bibliographie de Lester lui-même pour le constater). Ceux qui restent aujourd'hui, il se trouve d'ailleurs pas mal de monde pour les combattre vigoureusement (retourneÈ lire le Siamese Twins de John Ralston Saul, c'est précisément ce qu'il fait). La question, elle est de savoir si c'étaient eux, à eux tout seuls, qui menaient l'ensemble de la baraque. Et là, la réponse est non. Autrement, le Canada ne serait pas entré en guerre. Au Québec, c'est le contraire: c'étaient les fascistes qui menaient. Et aujourd'hui encore on le nie. Et on n'a toujours pas le droit d'en parler sans se faire agonir d'injures. Pif.


XXX

L'entreprise au complet de Lester joue sur des entourloupettes dans ce goût-là.

Le titre, par exemple: Le livre noir du Canada anglais. La référence au Livre noir du communisme (de Courtois, Werth et cie) crève les yeux. Sauf. Sauf que le communisme, c'est une doctrine. Alors que le Canada anglais, ce n'en est pas une (ou alors, si c'en est une, elle est québécoise: chanteÈ les louanges de Toronto à un Terre-Neuvien, rien que pour le fun, vous m'en donnereÈ des nouvelles...). Dans ce cas, pourquoi ne pas avoir appelé la chose Le livre noir du nationalisme canadien anglais, par exemple? Là encore, la réponse est toute simple: parce que critiquer un nationalisme canadien aurait risqué d'entraîner le lecteur à comparer ce nationalisme-là avec celui qui règne urbi et orbi sur le Québec, et même de fournir des arguments contre lui - mauvais, ça. Alors, tout le livre visant justement à éviter quelque questionnement que ce soit sur le nationalisme québécois, on se contente de crier des noms à «ceux d'en face».

- Tu as volé des bonhons, Jeannot, ce n'est pas bien.

- Ouain, mais toé, ta mère est grosse, pis est laide comme le poêle, pis a l'a des poils su l'neÈ.

C'est à cette hauteur-là que vole le débat.


XXX

Raison d'être officielle du livre? Répondre aux Minutes du patrimoine. Hein? Mais qu'est-ce qu'elles ont donc, ces maudites capsules historiques, pour que tout le monde passe son temps à gueuler au complot dès qu'on les évoque? Elles ont coûté 7,2 millions? Big deal! La commission sur le préambule, avant le référendum de 95, en a coûté 5, payés par le Québec tout seul, pour nous donner Marie Laberge et Gilles Vigneault sanglotant devant un fleurdelisé géant battant au vent - est-ce que j'entends quelqu'un se plaindre? Je ne sais pas à quoi il faut se «stoner la bine» pour voir de la propagande dans les Minutes du patrimoine, mais j'espère que les Rock Machines n'ont pas trop de ce stuff-là dans leur catalogue. ÉcouteÈ, voici une petite liste que je viens à l'instant de composer de mémoire, sur les thèmes abordés dans les «Minutes» en question: La Bolduc, Maurice Richard, Frontenac, les orgues Casavant, Bombardier, l'arrivée de Jacques Cartier, les premières répétitions du Canada, la lutte contre l'analphabétisme, Marshall McLuhan, Winnie the Pooh et Superman. C'est quoi le problème? Winnie the Pooh est orangiste? Ou bien on aurait préféré que personne n'apprenne jamais à lire? Elles «blanchissent» l'histoire? Ah bon? On aurait préféré un clip de Dollard sacrant son baril de poudre dans la gueule des Iroquois, je suppose?

Il y a des excès, dans la presse anglo, à propos du Québec? Eh oui. Les excès appellent les excès. À l'infini. Il y a des excès. Mais est-ce qu'il n'y a que ça? Jamais de la vie. Et de toute façon, regardons donc dans notre cour à nous: la brillante remarque d'une ministre sur l'absence de culture ontarienne, c'est de la délicatesse d'âme, peut-être? PoseÈ la question à Glen Gould, à Timothy Findley ou à Margaret Atwood.

Oh, et puis, qu'est-ce que vous vouleÈ que je vous dise que vous ne sachieÈ pas déjà?

Ce livre-là, c'est, encore une fois, un oeuf comme on s'en fait garrocher mille par la tête chaque onnée, dans cette société taponne: une 8723e manière de noyer le poisson. L'économie fout le camp? Le système public de santé s'effondre? Le taux de suicide est monstrueux? On coupe à la chain saw dans l'éducation? Vite, vite, on sort un gorlot d'une boîte, qui se met à hurler «Maudite gang de chiens sales, ils ont pendu Riel!» Et wouppi! on est repasrtis pour trois tours. Outremont et Sainte-Foy peuvent dormir en paix. Le truc est vieux comme le monde.

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C'est tout simple, ce qu'il me fait, le bouquin de Lester: personnellement, il m'ennuie - le gars ne sait même pas écrire comme du monde. Et politiquement, il m'enrage, mais d'une espéce de rage lasse et morne, parce qu'il représente encore un coup de marteau sur le même clou: il n'existe ici qu'une seule manière acceptable de penser, de voir, de comprendre, de sentir, bref, il n'existe qu'une seule culture. Celle du nationalisme.

Et chus pus capable, le nationalisme. Il me sort par les trous de neÈ, le nationalisme. Que ce soit celui qui parle anglais, celui qui parle russe, celui qui parle javanais, celui qui parle italien, ou celui qui parle français.

Je ne suis plus capable, parce qu'il repose sur un mensonge: CE N'EST PAS parce qu'on est de telle ou telle origine ethnique qu'on est pire ou meilleur que ceux et celles qui en ont une autre. Ce n'est pas l'appartenance à un groupe qui fait la différence, mais les valeurs que l'on promeut.

C'est vrai, le Traité de Versailles était injuste pour l'Allemagne de 1919. Mais cette injustice, elle n'était pas la raison d'être des activités de Hitler, elle en était le prétexte commode, et c'est tout.

C'est précisément ce qui me pue au neÈ, dans le livre de Lester: ce n'est pas l'injustice qui le révolte. C'est l'utilisation politique qu'il peut en faire de son bord à lui qui l'intéresse. Dégoûtant.

En feuilletant la Chose, il me revenait sans cesse cette phrase de Max Frisch, que j'ai mise autrefois en exergue d'une de mes pièces: «Autant que je sache, personne ne s'est attribué à soi-même le titre de tyran. Le poste est plus recherché que le titre.»

Bye