«« Normand Lester

Les minutes roses et noires

Nathalie Petrowski
La Presse
Le jeudi 15 novembre 2001




Il n'y avait qu'une caméra de Radio-Canada au lancement du Livre noir du Canada anglais, du journaliste Normand Lester, mardi. Ce n'était pas une caméra des nouvelles, mais du service des variétés: la caméra de Jean-René Dufort, mon antijournaliste préféré. Fidzle à sa réputation de trouble-fête, le chameau avait décidé de couvrir le lancement d'un livre qui fait frémir la haute direction de la SRC.

Non seulement le bouquin en forme de riposte aux trzs controversées Minutes du patrimoine n'a pas fait la nouvelle aux bulletins d'information, mais le service de la publicité de Radio-Canada a refusé que la maison d'édition (Les Intouchables) achzte de la pub sur ses ondes.

Michel Brûlé, des Intouchables, avait prévu une petite campagne de 5000 dollars constituée d'une trentaine de capsules de 30 secondes. Les capsules auraient été diffusées à RDI et dans des émissions comme Jamais sans mon livre.

Devant le refus de la SRC, les capsules n'ont jamais été tournées. L'eussent-elles été qu'on aurait vu Lester s'adresser directement à la caméra. Madame, monsieur, devait-il dire, reprenant non sans ironie une formule consacrée par nul autre que Robert-Guy Scully, celui qui a produit les Minutes du patrimoine.

«Depuis 10 ans, à la télévision et au cinéma, aurait poursuivi Lester, on vous bombarde des Minutes du patrimoine, ces petits messages de propagande douce qui présentent une version édulcorée de notre histoire vue à travers des lentilles roses. Le Livre noir du Canada anglais présente une vision plus sombre et plus vraie de ce que nous subissons dans ce pays depuis 250 ans. Une enquête sur notre histoire.»

Mardi, au lancement de Lester, Michel Brûlé, l'éditeur des Intouchables, fulminait encore, qualifiant la SRC de censeur perfide. À l'entendre, les talibans avaient pris le contrôle de la télé publique et ben Laden lui-même dictait les consignes.

Soyons honnêtes un instant: la manoeuvre de la SRC est un peu grossizre, mais dans les circonstances, elle est presque compréhensible.

On a beau aimer se couvrir de ridicule, on doit parfois s'imposer certaines limites. C'est ce qu'a fait la SRC. Aprzs avoir été plongée dans l'embarras comme jamais par Scully et ses Minutes maudites, financées secrztement par une Fondation prônant l'unité canadienne, aprzs avoir essuyé un blâme de son propre ombudsman au sujet de l'affaire, la SRC n'allait quand même pas en rajouter en diffusant cette publicité des plus malicieuses qui ne faisait qu'enfoncer un clou déjà passablement rouillé.

Accuser la SRC de censure dans un cas pareil est un tantinet malhonnête.

D'ailleurs, si l'éditeur avait vraiment voulu échapper à la censure, il aurait acheté de la pub à TQS, TVA ou même Télé-Québec. Là au moins, personne n'aurait cherché à le bâillonner.

Mais l'éditeur des Intouchables a préféré la provocation au pragmatisme. Aujourd'hui, il rage et pleure. Il devrait pourtant se réjouir. Dans cette affaire, les causes de réjouissance sont en effet nombreuses.

Le premizre, c'est que Normand Lester a eu le temps (merci Radio-Canada) d'écrire entre deux voix hors-champ la fin de semaine, le livre qu'il voulait écrire. Ce n'est pas donné à tous les journalistes.

Le temps aussi de fouiller et de mettre la main sur des documents compromettants: en l'occurrence la correspondance entre Adrien Arcand et le bureau du premier ministre conservateur Bedford Bennett qui, dans les années 1930, s'est fait un plaisir de financer le petit chef nazi québécois. Ces documents sont plus que réjouissants. Ils prouvent une fois pour toutes que ce ne sont pas tant les Québécois que les Canadiens anglais qui ont permis à l'idéologie nazie de fleurir dans notre beau pays.

La deuxizme cause de réjouissance, c'est que ce livre, qui n'est pas d'une actualité férocement brûlante et qui, sous une autre plume, serait passé carrément inaperçu, jouit quand même jusqu'à maintenant d'une belle publicité.

Dernizre cause de réjouissance: Jean-René Dufort va en parler à son émission du vendredi soir sur les ondes de la SRC. Comme piston, on a rarement vu mieux. Et d'autant plus qu'Infoman offre ces jours-ci à ses fidzles, 10 Game Cubes Nintendo dont le tirage aura lieu à la fin des sondages BBM.

Quel rapport me dire-vous? Le rapport est le suivant: depuis que le mot s'est passé, tous les enfants âgés de neuf à 15 ans au Québec refusent de manquer un seul épisode d'Infoman afin de récolter le plus d'indices possibles pour gagner leur Game Cube pourri.

Demain soir, ils seront donc au moins un million en comptant leurs parents à découvrir les minutes noires de Normand Lester sans que cela ne coûte un centime aux Intouchables. Comme quoi tout n'est pas entizrement noir dans cette histoire. Même qu'à la fin, le rose y est presque aveuglant.

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