«« Normand Lester

Erreur historique

Nathalie Petrowski
La Presse
Le jeudi 22 novembre 2001


Le soir du lancement de son Livre noir sur le Canada anglais, Normand Lester s'inquiétait de la réaction de Radio-Canada. Il se demandait si l'employeur qui l'avait déjà muté aux voix hors champ la fin de semaine n'allait pas cette fois l'envoyer aux sports la nuit à RDI. Je ne voyais pas pourquoi. Dans mon esprit, Normand Lester n'avait rien fait de mal sinon publier un livre historique, un livre engagé c'est vrai, mais pas au point de tordre la réalité ni de fabriquer des faits.

Non, je ne voyais pas pourquoi Lester s'inquiétait. T'as enquêté sur trop de complots mon vieux, ça t'a rendu paranoïaque, lui ai-je dit.

Une semaine plus tard, je suis obligée d'admettre que la paranoïa de Lester était justifiée. Sa suspension «pour avoir nui à l'intégrité de la SRC en prenant position sur des controverses publiques», est tombée dimanche. Elle a confirmé ce que je croyais impossible: écrire et publier un livre lorsqu'on travaille pour la SRC est un acte subversif passible d'une grosse punition.

Comme quoi, Normand Lester connaissait mieux les habitudes de la maison que moi.

Bizarrement, depuis l'annonce de sa suspension, je suis incapable de me faire à l'idée. Incapable d'y croire. Incapable de concevoir qu'en 2001, dans une société dite libre et démocratique, à l'intérieur d'un service de l'information pour lequel j'ai le plus grand respect et dont je suis une fidèle abonnée, où travaillent des gens pour la plupart éclairés, instruits et intelligents, je suis incapable de concevoir qu'une telle aberration, un tel accroc à la liberté d'expression se produisent.

Je ne suis même pas choquée. Je n'en reviens tout simplement pas.

Je ne risque pas d'en revenir bientôt puisque la suspension n'est qu'un début. D'ici quelques jours, les patrons de Lester vont lui administrer une vraie mesure disciplinaire qui peut aller du blâme jusqu'au congédiement. Toute leur argumentation sera fondée sur Normes et pratiques journalistiques.

Le document est un petit cahier bleu, grandeur agenda, qui fait 207 pages. Tous les journalistes de la boîte en ont un, sinon 10. Habituellement, lorsqu'ils le reçoivent, ils le balancent aux poubelles ou dans un tiroir à côté des comics. Ce n'est pas un geste de rébellion. C'est seulement que lorsqu'on est journaliste à Radio-Canada ou ailleurs, l'éthique journalistique est un truc qu'on a complètement intériorisé. Personne n'a besoin de nous rappeler ses lois. Elles vont de soi.

Cela vaut d'ailleurs pour toutes les entreprises de presse qui ont chacune leur petit livre bleu ou gris. Celui de Radio-Canada est toutefois différent. Il tient pour acquis qu'un journaliste n'existe pas en dehors de Radio-Canada. Qu'il n'a pas de vie propre, pas d'autres occupations, pas d'autres intérêts, pas d'autre rôle social que celui de journaliste à Radio-Canada.

Selon cette doctrine, quand on est journaliste à la SRC, on n'est et on ne fait que ça.

Inutile de dire que cette rigidité archaïque pose certains problzmes aux employés. Je ne parle pas de problzmes politiques. Je parle de choses beaucoup plus anodines, comme animer un colloque, rencontrer un groupe d'étudiants ou une association de plombiers, accorder une entrevue dans un média concurrent, être porte-parole d'un événement, aider un voisin à monter une expo, bref toutes ces activités parfaitement honnêtes qu'un être humain pourrait être tenté de faire en dehors des heures de bureau ou la fin de semaine.

Si l'être humain est un journaliste travaillant pour la société d'État, il devra demander la permission à papa avant d'accepter quoi que ce soit. Passe encore si on a 12 ans, mais quand on est un journaliste adulte majeur et vacciné, c'est un peu vexant.

À Radio-Canada, pourtant, c'est la norme. Ceux qui y travaillent appartiennent corps et âme à l'employeur et forcément à l'État. À la limite et en forçant un peu la note, ils n'ont pas le droit d'aller pisser sans leur approbation.

Dans de telles conditions, on comprend pourquoi Lester est suspendu. Voilà en effet un journaliste qui a osé croire qu'il avait une vie indépendante de Radio-Canada: une vie, des intérêts et même une vision de l'histoire différente de celle de son employeur.

L'ennui, c'est que Normand Lester n'est pas le premier de la boîte à occuper ses loisirs ailleurs. Prenez Robert-Guy Scully. Lui aussi avait un tas de projets et au moins trois vies à l'extérieur de Radio-Canada. Il n'a pourtant jamais fait l'objet d'une enquête même après avoir miné la crédibilité de la société d'État en lui cachant que ses émissions étaient subventionnées par le fédéral. Il a démissionné de son propre chef.

Et que dire de Patrick Watson, l'ancien président de Radio-Canada. N'a-t-il pas eu une vie à l'extérieur de la société d'État quand il était président? Une vie au conseil d'administration de la Fondation Bronfman où il siégeait? Une vie parallèle de producteur puisqu'il a produit les Minutes du patrimoine avec Scully alors qu'il était toujours à la tête de la SRC.

N'a-t-il pas refilé à la télé publique, qu'il dirigeait, ses Minutes financées en douce par Patrimoine Canada (en douce parce que le logo du ministère n'apparaissait nulle part au générique malgré la subvention de 7,2 millions)?

Pourquoi personne n'a envoyé au président un exemplaire de Normes et pratiques journalistiques en lui rappelant ses devoirs d'impartialité et son obligation d'éviter de fréquenter des fondations partisanes?

Poser la question, c'est y répondre.

Au fond, si Normand Lester avait écrit un livre un peu plus sexy où il aurait démontré que l'histoire du Canada est encore plus glorieuse que ne le faisait [sic] voir voir les Minutes du patrimoine, il n'aurait pas été suspendu. Il aurait été promu.

Mais Normand Lester a choisi la voie difficile. Il a choisi de dresser la liste des erreurs qui ont marqué notre histoire. Son bouquin se termine à la fin de la Première Guerre mondiale. Heureusement, sinon il aurait été obligé d'y inclure une nouvelle erreur historique: celle de son injustifiable suspension.