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«« Normand Lester Louis Cornellier Même s'il ne contient aucune véritable révélation pour les connaisseurs, même si la plupart des faits qu'il expose sont dispersés dans divers ouvrages accessibles au grand public, Le Livre noir du Canada anglais, de Normand Lester, n'en constitue pas moins un brûlot historique et politique qui risque de faire beaucoup de bruit. C'est que, écoeuré par la
bonne conscience canadian qui, depuis le référendum de 1995, justifie tous les débordements antiquébécois, le journaliste a choisi, au risque de
voir son statut remis en question, de répondre par la bouche de ses canons.
Le résultat est une cinglante réplique aux propagandistes Minutes du patrimoine, financées en catimini par le fédéral, et au discours mesquin des Conrad Black, Barbara Amiel, Bill Johnson, Mordecai Richler et Diane Francis, pour qui «l'important, c'est de lier, de n'importe quelle façon, les Québécois en général et les souverainistes en particulier aux fascistes. L'objectif est de souiller le mouvement d'affirmation nationale du Québec».
Les élites canadiennes, pourtant, n'ont pas de leçons à donner et leur recours idéologique aux belles et grandes «libertés britanniques» cache en fait une tradition qui est loin de n'être qu'exemplaire. Aussi, en réunissant les épisodes les plus sombres et odieux d'une histoire nationale dont la version édulcorée sert de prétexte au pétage de bretelles des moralistes canadians improvisés, Normand Lester entend offrir «un démenti au mensonge par omission que constitue ce projet de lessivage historique».
Mais puisque les faits rapportés dans ce Livre noir... sont, pour la plupart, assez bien connus, où donc alors demandera-t-on peut-être, se trouve le scandale? Il se trouve dans le ton acrimonieux et sans concession utilisé
par Lester à l'heure de juger les acteurs du drame et dans les analogies entre le passé et le présent qu'il établit. Elles ont été racistes, antidémocratiques et parfois criminelles, dit-il en parlant des élites canadiennes-anglaises, et elles le sont encore. La deuxième partie de l'accusation, c'est l'évidence même, ne passera pas comme une lettre à la poste.
Lester lance son «enquête» avec la déportation des Acadiens, ce qui lui permet de traiter Charles Lawrence et Robert Monckton, les têtes dirigeantes de cette «tentative de génocide», de criminels de guerre et de les comparer à des «officiers nazis». Au sujet de la Conquête, il rappelle les sanglantes exactions commises par les troupes britanniques contre, malgré ce qu'en dit le sénateur Laurier Lapierre, «les Canadiens [qui] défendaient leur existence nationale» et il insiste avec raison sur une des plus horribles suites de l'événement, c'est-à-dire la guerre biologique menée par le général Amherst, à l'aide de couvertures infectées par la variole, contre les Indiens alliés à la France. «Est-il normal, demande-t-il, qu'une rue de Montréal glorifie sa mémoire?» «N'est-ce pas une honte nationale que, partout au Québec, des noms de rues, d'institutions et de lieux commémorent nos bourreaux et nos ennemis? Aucun autre peuple sur la terre ne tolère ce genre de situation, sauf nous » Quant à la magnanimité de Londres envers les Canadiens vaincus, une thèse défendue par plusieurs historiens, Lester la réfute et parle plutôt d'une réserve contrainte et opportuniste.
De la période 1791-1811, qui marque la naissance du parlementarisme canadien, il faut retenir, selon l'auteur, l'attitude profondément antidémocratique des marchands anglais et écossais de Montréal qui méprisent la démocratie représentative dès qu'elle dessert leurs intérêts d'affairistes et le fait que «les Anglais manifestent déjà les tendances ethnocentriques qu'ils conserveront jusqu'à nos jours. Ils voteront toujours d'abord en fonction de considérations linguistiques». Après l'affaire Michaud, on peut déjà prévoir qu'une affaire Lester s'annonce. Le quotidien The Gazette, sévèrement qualifié dans ces pages d'organe de la «francophobie morbide», de (Lester cite cette formule anglaise) «voice of english mercantile interests» «maintenant beaucoup plus perfide mais tout aussi malhonnéte qu'à l'époque», ne manquera certainement pas, et on le comprend, d'assurer la défense de sa communauté de lecteurs.
Aussi polémiste soit-il, Lester, en fait, n'invente rien. Il s'inscrit dans la tradition nationaliste de l'histoire du Québec qui lit les événements à partir d'une grille linguistique. C'est un choix défendable (les arguments qui justifient une telle posture sont nombreux et ce livre lui-même apporte une pièce au dossier), mais, on le sait, explosif. Dans cette perspective, les troubles de 1837-1838 sont entièrement attribuables aux manoeuvres extra-parlementaires des autorités coloniales et aux provocations du général Colborne, pressé d'en découdre, sous prétexte de guerre civile appréhendée, avec «une résistance pathétique et improvisée de pauvres paysans malheureux». L'affaire Riel, quant à elle, illustre le fanatisme orangiste prêt à tout c'est-à-dire à massacrer «des vieillards désarmés» à Batoche et à pendre, après un injuste procès, «un malade mental» pour assurer sa suprématie qu'il croit tenir de droit divin. C'est ce qu'on appelle avoir un angle. Lester ne dit donc pas tout, mais peut-on dire qu'il dit des faussetés factuelles?
Les idéologues canadiens-anglais ne tarderont pas à s'acharner sur un tel diffamateur. Sur le strict plan historique, toutefois, ils ne pourront pas nier les règlements antifrancophones promulgués par plusieurs provinces (Manitoba et Ontario, entre autres) à la fin du XIXe siècle et au début du XXe, le racisme antijaponais qui a culminé au moment de la Deuxième Guerre mondiale, entraînant la déportation et l'exploitation de citoyens canadiens, l'antisémitisme virulent d'une certaine Ontario à partir des années 1920, celui d'un Mackenzie King charmé par Hitler et celui, opportuniste mais tout aussi odieux, du conservateur Richard Bennett, bailleur de fonds clandestin du fasciste, et fédéraliste enragé, Adrien Arcand. Au sujet de l'antisémitisme canadien des années 1930-1940, si souvent attribué injustement au seul Québec, même la sobre émission Le Canada: une histoire populaire atteste l'infamie: «Par son inaction gouvernementale et l'antisémitisme de ses fonctionnaires, le Canada ressort de la guerre avec un des pires dossiers au monde en ce qui touche l'accueil des réfugiés.»
L'histoire ne répond pas de tout et n'est pas un destin. Les crimes et les vilenies du passé, de même que ses grandeurs, ne sauraient donc être crédités, sans injustice, aux hommes et aux femmes du présent. Mais l'histoire, cela dit, n'en reste pas moins porteuse de sens, de leçons, dont la moindre n'est pas que la modestie des vivants est un gage obligé de civilisation et d'humanisme.
Echaudé par la hargne et le mépris canadiens-anglais qui s'expriment trop souvent à propos du Québec, Normand Lester n'a pas mis de gants blancs pour répliquer aux sépulcres blanchis qui salissent le présent et la mémoire des Québécois au nom, justement, d'un présent et d'une autre mémoire qui seraient, eux, sans tache. Ce Livre noir du Canada anglais dit aux diffamateurs du Québec: «Et la poutre dans votre oeil.?», tout en leur rappelant que «le projet québécois [...] vaut bien l'autre».
Souhaitons que le débat vigoureux qui ne manquera pas de suivre permette à tous de ne pas rester dans une noirceur qui n'est étrangère à personne.
LE LIVRE NOIR DU CANADA ANGLAIS |