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«« Normand Lester
La Presse - Le samedi 24 novembre 2001
À l'Assemblée nationale, on aimait raconter l'anecdote suivante. Si le ferry de Lévis était en panne et que René Lévesque traversait miraculeusement le fleuve, on trouverait le lendemain les manchettes suivantes: dans La Presse, «Lévesque marche sur les eaux»; dans The Gazette, «Lévesque can't swim.»
C'est à cette époque que Florian Sauvageau et Jacques Godbout ont produit un documentaire - Feu l'objectivité - sur les couvertures subjectives des médias anglophones et francophones.
Durant les années 90, en couvrant le ROC (Rest of Canada), j'ai lu assidûment les médias anglophones. J'y ai retrouvé la même subjectivité que celle vécue à Québec, vingt ans plus tôt.
Il s'était cependant produit un changement qualitatif dans les médias du Canada anglais; de la subjectivité au militantisme. Les nationalistes québécois n'étaient plus des adversaires à combattre mais des ennemis à abattre. Un changement progressif, qui s'était accéléré avec la grande frousse référendaire d'octobre 95.
Voici quelques exemples de ce nouveau comportement, qui permet de suspendre les règles habituelles quand on parle de l'ennemi.
Chaque semaine, le Saturday Night, chic hebdomadaire de Toronto, donnait la parole au célèbre romancier Mordecai Richler, au professeur de McGill Robert Lecker et autres féroces mange-Québécois. On pouvait y lire des descriptions effroyables du goulag québécois, où l'on fermait les hôpitaux des quartiers ayant voté NON au référendum, où l'on pratiquait l'épuration ethnique et où les petits commerçants juifs se cachaient sous les comptoirs, terrifiés par la police de la langue.
On pourrait aussi relever les écrits similaires de Diane Francis, Andrew Coyne et Bill Johnson, qui étaient «Quebec affairs columnist» pour la chaine des Sun. Il n'est pas anodin de rappeler que Mme Francis ainsi que MM. Coyne et Johnson étaient cheer-leaders au grand lancement du mouvement partitioniste, à l'Université McGill, au début de 96.
Ces personnages n'étaient pas des quantités négligeables dans le ROC: Mordecai Richler avait remporté le Giller, le plus prestigieux prix littéraire au Canada, Diane Francis dirigeait une importante publication économique et Andrew Coyne était un des plus influents columnists du ROC.
Dans la loupe des éditoriaux songés
Moins francs-tireurs que les columnists, les éditorialistes y adoptaient cependant aussi la vision guerrière du bien canadien et du mal québécois.
Le 2 décembre 1997, le Ottawa Citizen consacrait un court éditorial au pétard mouillé d'un éventuel référendum sur le «peuple québécois», pour dénoncer le caractère ethnique du nationalisme québécois. Le titre de cet éditorial, écrit en allemand - on dépeignait souvent les séparatistes avec une moustache à la Hitler - se lisait «Ein Volk?».
En août 96, le Globe and Mail donnait une pleine page à la journaliste Donna Laframboise, qui revenait à Toronto après avoir vainement tenté de vivre à Montréal. Unilingue anglophone ne parlant plus la langue de son père, elle terminait ainsi son témoignage: «J'ai mis du temps à réaliser que le bilinguisme, un idéal chéri au Canada, était un mot maudit au Québec.»
En éditorial le 24 janvier 96, c'était au tour du Toronto Star de faire le partage des bons et des mauvais sur le front des langues: «Le Québec a fait du français sa langue officielle; il n'y a en Ontario aucune loi sur le statut de l'anglais. L'Ontario mérite des félicitations, non des critiques à ce chapitre.»
Les données du recensement de 1996 indiquaient pourtant que le taux d'anglicisation des francophones hors Québec frisait les 40 pour cent, 60 p. cent si l'on exclut l'Acadie du Nouveau-Brunswick. Pendant ce temps, au Québec, c'était encore vers l'anglais que se tournaient plus de 60 p. cent des allophones quand ils adoptaient une des deux langues officielles du Canada.
Il était évident que ces éditoriaux ne commentaient pas l'actualité mais frappaient où l'on pensait l'ennemi vulnérable. Il s'agit de toute évidence d'écriture pamphlétaire qu'on ne retrouve pas habituellement dans les médias canadiens. C'était maintenant permis pourvu que ça nuise aux séparatistes.
Peu importe l'issue du conflit opposant Normand Lester à la SRC, il faut saluer le courage de notre collègue qui a soulevé le voile sur le traitement hypocrite du nationalisme québécois par les médias anglophones, souvent avec la bénédiction des fédéralistes francophones.
L'extrême polarisation qui sévit chez nous empêche en effet de nuire aux ennemis canadiens de nos adversaires québécois. «Lévesque a été élu par ses frères de sang» n'avait-il pas dit Pierre Elliott Trudeau, après la victoire souverainiste de 1976?
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