«« Normand Lester
«« Ethnicisation du souverainisme québécois

Médias: Héros malgré lui

Paul Cauchon
LeDevoir Le lundi 26 novembre 2001


À entendre les témoignages du public, on a l'impression que Normand Lester est devenu un héros à la suite de sa suspension par Radio-Canada. Comme dans toute histoire la réalité semble plus complexe. Il est clair que les relations personnelles entre Normand Lester et la direction de Radio-Canada se dégradaient sans cesse depuis des années. Ces conflits personnels, dont nous ne connaissons pas tous les tenants et aboutissements, sont à placer en toile de fond générale au conflit actuel.

Il est tout aussi exact que Normand Lester lui-même joue un peu trop le naïf. Bien qu'il se dise très blessé par la suspension administrative auquel [sic] il fait face, il est pourtant impossible qu'il n'ait rien vu venir. Dans une entrevue accordée aux Francs-tireurs quelques jours avant cette suspension, il évoquait lui-même la possibilité de conflit avec son employeur à la suite de la parution de son livre. Nous n'affirmons pas que Normand Lester a sciemment voulu provoquer son patron... mais plusieurs le pensent.

Normand Lester fait également valoir qu'en publiant Le livre noir du Canada anglais, il n'a fait que poursuivre son travail de journaliste d'enquête. On pourra trouver ici que le journalisme d'enquête est un concept qui a le dos large, pour un livre qui rassemble plutôt des informations historiques déjà connues ailleurs et dont le style s'apparente plus au pamphlet.

Ceci étant dit, convenons qu'il y a quelque chose d'odieux dans l'attitude de Radio-Canada, cette grande institution vouée à la liberté d'informer qui suspend un journaliste dont le crime principal aura été de publier un livre et de vouloir susciter un débat!

Pour ce faire, Radio-Canada évoque le devoir de réserve du journaliste. Ce principe laisse perplexe. Dans le passé, plusieurs journalistes de Radio-Canada ont utilisé leur droit de parole de façon plus ou moins polémique sans que Radio-Canada n'ait trouvé quoi que ce soit à redire. Une journaliste comme Denise Bombardier n'a jamais eu la langue dans sa poche. Les animateurs et chroniqueurs du matin à la radio n'ont jamais hésité à faire des commentaires sur des sujets controversés (Radio-Canada rétorquera probablement que ces chroniqueurs ne relèvent pas du secteur de l'information, dans une autre de ces distinctions fallacieuses dont le public n'a rien à faire puisque le résultat en ondes est le même).

L'optique

Il y a une semaine au congrès de la FPJQ (il s'agit d'un congrès public où tout le monde peut s'inscrire) le journaliste Pierre Tourangeau, conférencier dans un atelier, tenait des propos très tranchés pour fustiger l'ensemble du mouvement anti-mondialisation, mouvement réactionnaire à son avis.

Alors pourquoi Normand Lester, lui, a-t-il droit à l'artillerie lourde lorsqu'il publie un livre? La réponse est simple: parce qu'il s'attaque à l'histoire du Canada dans une optique non fédéraliste. Car peut-on imaginer un seul instant que le réseau public puisse tolérer qu'un tel livre soit écrit par un de ses journalistes alors qu'il a investi des millions de dollars dans une Histoire télévisuelle du Canada censée réconcilier les deux communautés dans une impossible histoire commune?

Peut-on imaginer un seul instant que le réseau public puisse tolérer un tel livre après avoir largement diffusé pendant des années les très propres et très réconciliatrices Minutes du patrimoine, ces capsules historiques «fédératrices» auxquelles Lester déclare vouloir s'attaquer?

Ces fameuses Minutes dont Robert-Guy Scully était le directeur de la création. Ce même M. Scully sur lequel Normand Lester enquêtait. Rappelons en passant que le rapport d'enquête de l'ombudsman de CBC nous apprenait le 18 octobre dernier que «même si les émissions de M. Scully ont été diffusées pendant des années au Réseau de l'information aucun contrat n'a jamais été signé entre les deux parties», information stupéfiante pour une institution qui gère des fonds publics (la direction de Radio-Canada n'a jamais expliqué cet absence de contrat).

Ce même Scully vendait à Radio-Canada une supposée émission d'information constituée d'entrevues qu'il menait lui-même à propos du contenu de ces mêmes Minutes, une opération que l'ombudsman a ainsi décrite: «Comment a-t-on permis que cette oeuvre narcissique soit mise en ondes?» (à ce jour aucun dirigeant de Radio-Canada n'a répondu à cette question posée par l'ombudsman).

Lorsque Radio-Canada tente de nous faire croire que le cas Lester concerne le devoir de réserve d'un journaliste nous avons de sérieux doutes. Ce conflit apparaît plutôt comme un conflit politique entre une institution publique qui s'est lancée à coups de millions dans une opération de réconciliation nationale autour de l'histoire canadienne, et un de ses journalistes qui conteste cette version réconciliatrice. À ce conflit s'ajoute le fait que M. Lester enquêtait sur M. Scully, fournisseur de capsules sur l'Histoire et ami privilégié de la direction de la société publique. Si elle veut faire un procès à Normand Lester que Radio-Canada ait au moins le courage de parler vrai.