«« Normand Lester
«« Ethnicisation du souverainisme québécois

L'histoire à toutes les sauces

Michèle Ouimet
La Presse Le vendredi 30 novembre 2001


Éditorial - Les méchants d'un bord et les bons de l'autre. Des Canadiens anglais cruels, haineux et sans scrupule et des Québécois francophones opprimés, exploités et incompris. Un portrait noir et blanc, brutal et sans nuance. On peut résumer ainsi le pavé du journaliste Normand Lester, Le Livre noir du Canada anglais, qui lui a valu d'être suspendu avec solde par son employeur, Radio-Canada.

Pour appuyer sa thèse, Lester fait appel à tout ce qu'il y a de plus francophobe au Canada. Il cite de longs extraits de la journaliste Diane Francis, Bill Johnson, Mordecai Richler. Et il complète le tout avec des phrases de son cru qui ne font pas dans la dentelle mais plutôt dans le gros sabot. «Nourris pendant des années par les médias et les leaders d'opinion anglophones, écrit-il, les préjugés haineux envers les Québécois sont maintenant intériorisés et font partie du bagage culturel de la majorité canadienne-anglaise.»

La majorité canadienne-anglaise. Rien de moins. Comme si le Canada se résumait aux élucubrations racistes de Diane Francis et autres columnists en mal de copie. Comme si le Québec n'avait pas ses propres Diane Francis.

À l'autre bout du spectre, il y a les Minutes du patrimoine. Le livre de Lester se veut d'ailleurs une réponse à cette vision javellisée de l'histoire qui nous offre des capsules dégoulinantes de complaisance. Là encore, on prend des faits et on les interprète. Lester chausse des lunettes noires, les Minutes du patrimoine, elles, portent des lunettes rose bonbon.

Au milieu, se trouve la série Le Canada, une histoire populaire, diffusée à Radio-Canada. Cette superproduction de 25 millions tente de raconter une seule et même histoire pour tous les Canadiens. Mission impossible qui a fait sombrer les émissions dans un ennui mortel.

Au Québec, la série est vue comme une tentative de forger une identité nationale d'un océan à l'autre. Le rédacteur en chef, Mario Cardinal, défend son bébé bec et ongles. Pour lui, le contenu repose sur une recherche objective et les faits sont rigoureusement exacts. Bref, l'histoire n'est pas utilisée comme une arme.

Comment explique-t-il alors qu'en plus des 30 heures de diffusion, Radio-Canada offre aux enseignants du primaire, du secondaire et du cégep des guides pédagogiques très détaillés... et gratuits. Mais de quoi se mêle Radio-Canada? N'importe qui ne peut pas se mettre à écrire un programme qu'il essaie ensuite de refiler aux écoles. L'éducation est de compétence provinciale et les programmes sont conçus par des spécialistes.

Il existe au Canada un lobby qui essaie de vendre l'idée d'un programme national uniforme d'histoire. Ce lobby est alimenté, entre autres, par le Dominion Institute. Cet organisme très feuille d'érable a publié, à la mi-octobre, un sondage qui, oh! surprise, montre que la vaste majorité des Canadiens souhaitent que tous les élèves reçoivent la même formation en histoire.

Le Dominion Institute pousse plus loin son idée en affirmant que le gouvernement fédéral doit jouer un rôle important dans la mise sur pied des standards nationaux. Une idée aberrante. Tant qu'à y être, pourquoi ne pas nommer Sheila Copps responsable du programme. L'histoire est une science, pas un fourre-tout idéologique.

Les Canadiens anglais et les Québécois francophones n'ont pas la même vision de l'histoire. Pour les uns, la Conquête de 1760 est une victoire, pour les autres une défaite. Ces différences sont normales.

L'histoire navigue entre plusieurs écueils. La tentation est grande de prendre les faits et de les arranger pour qu'ils servent une cause. Le Canada n'est pas le seul à avoir du fil à retordre avec son histoire. En Allemagne et au Japon, par exemple, la question de la Deuxième Guerre mondiale est délicate.

Bref, on peut faire dire n'importe quoi à l'histoire. Les pamphlets, les séries télévisées et même les capsules publicitaires amènent des visions différentes et alimentent un débat qui est loin d'être stérile. Mais entre les quatre murs d'une classe, les vendeurs du temple n'ont pas leur place.