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«« Normand Lester
Deux livres, deux souverainistes, deux générations...
Le Livre noir du Canada anglais de Normand Lester semble tout droit sorti des années soixante. Il baigne dans la culture du ressentiment, de la victimisation et du manichéisme.
C'est le type même du discours qu'on entendait dans la frange la plus survoltée du Rassemblement pour l'indépendance nationale, et je dis bien dans la frange, car les leaders du RIN, de même que la plupart de ses militants, ne partageaient aucunement cette anglophobie viscérale.
Lester évoque des faits véridiques, dont certains fort intéressants, par exemple dans le chapitre sur «l'antisémitisme à l'anglaise» - un antisémitisme plus discret, plus hypocrite que celui qui a sévi au Québec mais dont, évidemment, Lester ne parle pas.
Ce dernier a une vision de l'histoire tellement sélective, il met un tel acharnement à noircir les méchants Anglais et à confondre quelques extrémistes avec l'ensemble du «Canada anglais», que l'on ne peut plus parler de journalisme engagé ni même de parti-pris: on tombe ici, carrément, dans la mauvaise foi.
Bien différent est le livre d'un autre souverainiste, Les porteurs de liberté. Michel Venne a près de 20 ans de moins que Lester, et son ton serein, calme et optimiste, tranche avec l'ardeur belliqueuse du bouillant reporter de Radio-Canada. Né avec la Révolution tranquille, Venne n'a connu ni l'humiliation linguistique, ni l'infériorité économique, il n'a rien contre les Anglais, et il s'intéresse davantage à la question de l'heure (la mondialisation) qu'au ressassement des griefs historiques. Après cette entrée en matière, on s'attendrait à un ouvrage provocant, original, qui trancherait avec la littérature souverainiste orthodoxe. Il contient effectivement des réflexions intéressantes, notamment sur le concept de nation. Mais dans sa plus grande partie, ce long plaidoyer en faveur de la souveraineté se lit comme un texte émanant du service des communications du PQ. On y retrouve les thèmes classiques, les statistiques habituelles, bref l'argumentation souverainiste telle qu'elle existe depuis 40 ans, exception faite des exemples actualisés et de la problématique nouvelle de la mondialisation. Aucune distance, aucun regard critique. La page couverture annonçait d'ailleurs le produit sans équivoque. On dirait l'affiche officielle d'une campagne référendaire: un jeune homme (chemise bleue, à la main un ballon bleu orné de fleur de lys) porte son fils sur ses épaules (chemise bleue, fleur de lys bleue peinte sur la joue)... Vous saisissez, j'espère, le symbolisme !
Ces deux livres ont toutefois un problème en commun: leurs auteurs sont des journalistes que leurs fonctions amènent à rendre compte de l'actualité politique. Contrairement au bureau de direction de leur Fédération, qui s'est porté à la défense de Lester (suspendu avec salaire par Radio-Canada), nombre de journalistes estiment que ce dernier a manqué à l'éthique du métier en publiant un pamphlet dont la charge ultra-militante dépasse de loin le simple essai politique. «L'indépendance journalistique n'est pas seulement un droit, mais également un devoir, qui ne se mesure pas à l'aulne de la liberté d'expression», rappelait Chantal Hébert dans sa chronique du Devoir, à propos de l'affaire Lester. «Ce n'est pas parce qu'un journaliste a le droit, comme citoyen, de prendre position dans les débats qui lui tiennent à coeur qu'il n'enfreint pas son devoir de réserve en le faisant.» Bien d'accord. Beaucoup plus sérieux est le cas de Michel Venne, qui est directeur de l'information au Devoir. Dans la tradition journalistique québécoise (et nord-américaine), seule la page éditoriale affiche un parti pris politique. La couverture de l'information doit être le plus objective possible, au Devoir comme ailleurs. Or, quelle crédibilité un directeur de l'information garde-t-il aux pages dont il est responsable, quand il écrit, au sujet du Parti libéral du Québec, que sa position constitutionnelle «relève de la résignation» ? Quand il accuse le ministre Stéphane Dion d'être «un fabulateur», «un intolérant», «un nationaliste ethnique qui préfère que le Québec soit un assisté social au sein du Canada» ? Quand, faisant écho à Lester qui dit que «le Canada anglais est en guerre contre le Québec», il écrit que «depuis 1995, l'État fédéral est en guerre» ? Et quand, prenant parti dans une querelle entre péquistes, il s'en prend (poliment) à ceux qui proposent des référendums sur autre chose que la souveraineté ? Je ne doute pas de l'honnêteté de Michel Venne, mais la question se pose: un directeur de l'information aussi passionnément engagé ne sera-t-il pas tenté de traiter l'information de façon à y faire passer ses convictions ? Tenté, aussi, de n'embaucher que des reporters qui votent du bon bord ? Posons la question autrement: combien de cris et de hurlements aurait-on entendu si le directeur de l'information de La Presse avait publié un ouvrage faisant la promotion du fédéralisme ? [...]
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